d'imprudents propos antimilitaristes

 

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C’est un fichu métier que de porter la parole syndicale dans ce pays-ci ! Voilà ce que dut penser Marius Blanchard lors de la tournée qu’il fit en septembre 1911 dans les départements des Deux-Sèvres et de la Charente Inférieure[1].

Agé de 33 ans, c’est un fier gaillard que cet ancien tourneur sur cuivre, aujourd'hui secrétaire de la Fédération des ouvriers des métaux et similaires de France, et affilié à la CGT[i]. « Très grand et très fort, à la voix puissante », il pouvait parler « avec beaucoup de violence, de telle sorte que des lambeaux de la séance arrivaient malgré les fenêtres fermées à l’oreille des gendarmes de service dans l’avenue de la gare, et pouvaient également être entendues des passants[ii]. » Selon les services de la Sûreté qui établiront un rapport sur son compte, « il est délégué pour faire de la propagande syndicaliste, et il s’est rendu en province pour y prendre la parole, dans les différentes grèves des ouvriers de la Métallurgie[iii]. » Il tient son domicile jalousement secret, n’avouant d’autre adresse que la Maison des Fédérations,  au 33 rue de la Grange aux  Belles, à Paris, où il tient sa permanence. Il est d’ailleurs « connu comme un révolutionnaire, partisan du sabotage et de l’action directe. ». Son casier judiciaire n’est pas vierge : condamné en 1906 à 4 mois de prison pour des coups, et une nouvelle fois en 1907 pour outrages à un commissaire spécial.  

 

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La maison des Fédérations, seul domicile avoué par Marius Blanchard

 

Mais ce fort en gueule, dans sa visite des départements de l’Ouest, n’a pas eu le succès attendu. A La Rochelle, la réunion prévu a dû être annulée « en raison du chiffre insignifiant des auditeurs[iv]. » Deux jours après, une autre réunion se tint à La Pallice, mais, faute encore d’une assistance suffisante, se résuma à une « simple causerie autour d’une table d’estaminet. » Il y invita, comme ailleurs, les ouvriers à s’unir « de manière à former un groupe important capable de résister aux patrons qui les exploitent et qui suppriment une grande partie de la main-d’œuvre par l’utilisation des machines. » Et, empruntant un langage apparemment bien rôdé, il conclut « sa causerie en invitant les auditeurs à ne pas rejoindre leur corps en cas de mobilisation, puis, s’adressant spécialement aux femmes, il les engagea à élever leurs enfants de manière à leur faire comprendre dès leur jeune âge que le patron est leur seul ennemi. »

Sa tournée s’achèvera par une dernière réunion, à Thouars.

 

La conférence de Thouars

La petite cité connaît en ce début du XXe siècle un essor important en raison de la présence du chemin de fer, qui lui vaut même le surnom de « cité cheminote ». Elle n’a pas encore de syndicat métallurgiste en cette année 1911, et c’est pour convaincre les ouvriers d’en fonder un que les dirigeants de la Bourse du Travail ont souhaité  l’aide de Marius Blanchard et la puissance de son verbe.

Une annonce a été faite dans le journal local Le bocage et la Plaine, conviant tous les travailleurs du fer et autres métaux : serruriers, plombiers, zingueurs, ouvriers du cycle, etc. Des affiches imprimées et envoyées de Paris (avec le lieu et la date en blanc, complétés à la main) ont été collés sur les murs :

 

Camarades,

La rapacité et l’organisation patronales, le progrès du machinisme, l’impuis­sance des parlementaires, l’indifférence dont vous faites preuve pour défendre vos intérêts, sont les causes de votre misère.

L’union étroite entre tous les travailleurs de la métallurgie, sans distinction de métiers, peut améliorer la situation critique que vous subissez. C’est pour établir cette union que nous vous convions à la

Réunion corporative

Qui aura lieu

Le samedi 16 septembre à 8 heures et 1/2 du soir

Salle Bourse du Travail avenue de la gare

Avec le concours du camarade Blanchard, secrétaire de la Fédération des ouvriers des métaux et similaires en France

Qui traitera de

La situation des travailleurs dans la métallurgie

L’organisation patronale

But et utilité du groupement syndical

 

Mais, plus que le journal et les affiches, il semble bien que le bouche à oreille ait été le plus efficace. Aussi, ce 16 septembre 1911, peut-on voir se réunir une cinquantaine d’ouvriers, où l’on compte, outre une bonne moitié d’employés des chemins de fer, déjà syndiqués, plusieurs jeunes gens de la maison Fortin qui s’y étaient donné rendez-vous.

Pour autant, ce n’est pas un public fervent et enthousiaste qui est venu écouter l’orateur. Beaucoup, devant le juge d'instruction, avoueront avoir écouté d’une oreille distraite, ne plus se souvenir des propos tenus, ou avoir sommeillé pendant toute la réunion. Sans doute s’agit-il là d’autant de prétextes pour éviter le rôle du délateur. Mais d’autres témoignages ont l’accent de la vérité. Tels ceux de Georges Travert, 19 ans, venu là « pour passer [son] temps », d’Alfred Péloquin, 19 ans également, entré « en passant à la Bourse du Travail par curiosité, ayant vu qu’il y avait une réunion parce que le soir à Thouars, il n’y a pas beaucoup de distractions », ou encore de François Chaslot, 23 ans, « le plus vieux de la bande », qui s’est rendu à la réunion simplement « pour voir ». Pour la plupart, des jeunes gens de 20 ans, probablement célibataires, et qui s’ennuient le soir après la journée de travail.

La salle est presque comble. C’est qu’à Thouars, la Bourse du Travail à Thouars n’a pas les imposantes dimensions qu’on trouve dans d’autres cités plus ouvrières, comme Elbeuf où elle occupe les locaux d’une usine désaffectée, comprenant des bureaux aménagés et une grande salle pour 800 personnes. Ici, elle se compose « d’une salle unique, de grandeur médiocre, pouvant contenir au plus 60 personnes[v] », au premier étage d’une maison sise « avenue de la gare, pas loin de la place Sarault et à droite en descendant vers la gare ». On accède à la salle « par un escalier situé à l’extérieur de la maison et affecté à l’usage exclusif de la Bourse du Travail. ». Le propriétaire, un habitant de la ville, la loue 20 Francs par mois aux syndicats.

A Thouars, elle ne remplit sans doute pas non plus toutes les activités assurées par les Bourses du Travail plus importantes, et rappelées dans l’annuaire d’Elbeuf de 1908 :

« Le but de cet établissement est de mettre à la disposition des ouvriers et employés d’Elbeuf et des communes environnantes :

1)     des locaux servant à leurs réunions syndicales ou corporatives

2)     un bureau de placement gratuit, avec salles d’attente et d’embau­chage pour les ouvriers sans travail

3)     une bibliothèque professionnelle.[vi] »

Nées à la fin du XIXe siècle d’un besoin de locaux où les ouvriers pourraient discuter des contrats de travail[vii], ou se regrouper entre travailleurs de métiers différents, les Bourses du Travail se sont rapidement multipliées : de 14 en 1892, leur nombre passe à 83 en 1902, 110 en 1904, 157 en 1908[viii]. Elles se distinguent des syndicats essentiellement en ce que chacune d’elle tend à regrouper les ouvriers de tous les métiers pour une ville déterminée et les communes alentour (Bourses de Nantes, d’Elbeuf, de Thouars), alors qu’un syndicat regroupe les membres d’une branche professionnelle déterminée (fédération des Cheminots, du Textile, du Bâtiment, des Mineurs, des Coiffeurs[ix], etc.). Elles ont essentiellement une vocation géographique[x], quand ils ont une vocation professionnelle. Mais ils se complètent, et une Bourse du Travail invite volontiers, comme à Thouars, un secrétaire de fédération à venir faire une conférence.

A Elbeuf, la municipalité ne se contente pas de prêter des locaux à sa de sa Bourse du Travail, elle en assume les frais de fonctionnement. Budget annuel : 2400 Francs[xi] ! On mesure là l’écart qui sépare une grosse Bourse du Travail et une petite comme celle de Thouars.

La conférence est une des activités les plus appréciées des ouvriers. Le secrétaire de la fédération parle le même langage professionnel que son public, et apporte mille renseignements précieux sur les salaires, les conditions de travail, les luttes engagées dans les autres régions[xii].

Sans doute est-ce pour cela que le public s’est réuni à Thouars ce 16 septembre 1911. Mais Blanchard a une autre idée en tête. Connu comme un des deux leaders de l’aile gauche « ultra-révolutionnaire » de la C.G.T., il se soucie bien d’intéresser son auditoire ! Ce qu’il veut, c’est le tirer de sa léthargie séculaire, réveiller son indignation, l’animer, le secouer de sa voix puissante, pour que s’élève enfin dans la salle étroite un grand souffle révolutionnaire ! Mais constatant alors, comme Georges Travers, que « comme ce que disait Blanchard ne m’instruisait pas beaucoup », la plus grande partie du public n’a plus  « guère fait attention à ses paroles », et s’est laissée aller à « dormir à moitié ».

D'abord, on procéda à la composition du bureau : un président, deux assesseurs et un secrétaire. « Il est de notoriété publique que Borit, Olagnier et Egretaud sont à Thouars les dirigeants de la Bourse du Travail. ». Félix Borit est typographe, Pierre Egretaud est employé des chemins de fer et secrétaire du syndicat national des chemins de fer, Emile Olagnier est chauffeur mécanicien aux chemins de fer et trésorier à la Bourse du Travail. On leur adjoint Alphonse Chaslot, mécanicien de la maison Fortin, et choisi parce qu’il est le plus âgé (23 ans) : le bureau est au complet.

Mais avant de commencer, le président dut échanger quelques mots à voix basse avec l’orateur, avec un geste discret vers l’assistance. Là, en effet, au premier rang, près du bureau, se tient un homme qui n’est pas habillé en ouvrier. Rien d’étonnant : c’est Godefroy Hautecoeur, commissaire de police de Thouars.

Blanchard connaît son droit : par délégation préfectorale, un fonctionnaire de police a le droit d’assister à une réunion afin de pouvoir constater tout manquement à la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. A cela, une condition nécessaire : que cette réunion soit publique.

Or, les affiches qu’il a envoyées depuis Paris, s’adressaient exclusivement aux  ouvriers de la métallurgie : elles annonçaient donc une réunion corporative et privée. Mais Borit lui apprend que l’article paru dans la presse annonçait, à l’inverse, une réunion « publique et contradictoire ». Il le confirme même dans ses paroles d’introduction qui ouvrent la séance, avant de présenter le conférencier et lui donner la parole.

Blanchard est contrarié : il ne peut légalement s’opposer à la présence du commissaire. Pire : sa parole n’est pas libre, il va devoir sans cesse la contrôler, pour se prémunir du moindre écart qu’une ouïe vigilante ne manquera pas d’exploiter.

Alors, à défaut de chasser le commissaire, il prend le parti de se venger perfidement. Pour un orateur comme lui, les ressources ne manquent pas. En une allusion transparente, il attaque : « Si le représentant du gouvernement se respectait, il ne resterait pas plus longtemps, au milieu des travailleurs qui discutent leurs intérêts. Si des bancs sont vides, si des travailleurs ont préféré rester chez eux plutôt que de venir, c’est qu’ils ont eu peur d’être signalés aux patrons, aux capitalistes par le représentant de l’autorité. » L’autre supporte l’affront sans broncher, sous les regards narquois des ouvriers.

Satisfait d’avoir pris l’avantage, Blanchard peut se lancer, le cœur soulagé, dans son exposé.

Il parle de la vie chère qui accable la famille de l’ouvrier, et des moyens d’y faire face (ce qu’Alfred Péloquin résumera ainsi : « Il a parlé d’une association pour acheter des pommes de terre et des haricots, mais ça ne m’intéressait guère car je ne suis pas marié[xiii]. »). Au moins, si l’Etat aidait le travailleur à supporter sa peine, au lieu de l’accroître ! Et il raconte qu’il vient des départements du Nord, où il a vu les révoltes ouvrières ainsi que leur répression par l’armée. « A Denain, les soldats du 7e Hussards de Niort (qui n’a pas imité ce brave 17e) se sont conduits comme de véritables bandits, ceux du 23e colonial également. »

Dans son coin, le commissaire Hautecœur a sorti son calepin et écrit fébrilement.

Puis, Blanchard évoque des émeutes populaires plus anciennes, qui se sont tenues à Draveil, Villeneuve et Raon l’Etape en 1908, mais qui demeurent encore présentes à la mémoire sinon des ouvriers, du moins des syndicalistes de l’assistance.  Et il dénonce « les gendarmes assassins qui tuèrent à bout portant et par une fenêtre des travailleurs réfugiés dans une maison. » Le crayon du commissaire s’agite avec frénésie.

Pour éviter de pareils faits, pour éviter surtout de voir les soldats charger contre le peuple (le 7e Hussards n’est-il pas recruté dans les Deux-Sèvres ?), un moyen s’impose : c’est d’éveiller à la conscience syndicale tous les jeunes gens qui s’en vont au régiment. « De cette manière, ils sauront ce qu’ils auront à faire lorsqu’ils recevront l’ordre de tirer sur leurs frères grévistes. ». Le commissaire écrit toujours.

Il faut aussi généraliser le « sou du soldat[2] ». Il faut enfin entretenir une correspondance régulière avec les soldats syndiqués, grâce à laquelle les Bourses du Travail connaîtront ce qui se passe dans les casernes et encourageront les jeunes gens à faire de la propagande à leurs camarades.

Nul danger, dans cette action, d’affaiblir la France dans une éventuelle guerre avec l’Allemagne. Bien au contraire. Car les guerres « ne sont faites que pour les gros capitalistes ». La meilleure arme contre elles, c’est l’anti-militarisme.

L’orateur parle depuis une heure et demie. Le moment est venu de conclure. Il le fait en précisant que sa tournée dans la région s’achève ici, et qu’il va retourner dans le Nord, « pour ranimer les courages et remplacer ses camarades qui avaient été arrêtés. »

L’assistance applaudit chaleureusement. « Aucun contradicteur ne s’est présenté » précisera le commissaire. « La réunion, d’ailleurs, s’est passée dans le plus grand calme, et le bureau n’a pas eu à intervenir » dira de son côté le président.

Mais avant de se retirer, le commissaire Hautecœeur, qui s’est tu jusqu’ici, s’approche de Blanchard pour contester ses propos les plus marquants. Des gendarmes, assure-t-il, n’ont pas pu tiré ainsi sans motif sur des travailleurs. Blanchard n’est pas homme à se démonter, fût-ce devant un commissaire de police. Tout ce qu’il avance est vrai, réplique-t-il, il en a les preuves. Et, superbe, il ajoute : « Du reste, vous pouvez m’appeler en police, je le prouverai[xiv]. »

Hautecœur n’a nul besoin de ce défi pour savoir ce qu’il doit faire.

 

Les événements de Denain et de Villeneuve

Mais il peut être utile d’apporter quelques précisions sur des événements assez marquants pour rester en mémoire de leurs contemporains, mais pas pour demeurer dans la nôtre.

Le 11 septembre 1911, (cinq jours donc avant la conférence de Thouars), des émeutes contre la vie chère avaient été réprimées par l’armée à Denain. Voici comment le journal La Voix du Nord rapporte l’événement :

« Les rues étaient envahies par de longues colonnes de manifestants métallurgistes et mineurs qui attendaient en chantant et en criant.

Ce fut le commencement de l'échauffourée. À peine les sommations légales terminées, les gendarmes à pied, les chasseurs à cheval et les soldats de l'infanterie coloniale (vraisemblablement, le 23e colonial) repoussaient, avec quelque difficulté, la foule qui criait et sifflait.

Tout à coup, des cafés et cabarets avoisinants, une pluie de chopes, de pierres, de tessons de bouteilles et d'objets de toutes sortes s'abat sur la troupe et les gendarmes. Les soldats et gendarmes pénètrent dans les cafés et les font fermer après avoir expulsé les consommateurs qui s'y trouvaient.

Puis les hussards (sûrement le 7e Hussards, dont parle Blanchard), chasseurs à cheval, poursuivent dans chaque rue les manifestants. On entend toujours des chants révolutionnaires, mêlés de cris et d'injures à l'adresse de l'armée. »

On sait qu’à l’époque, c’était l’armée (c'est-à-dire les jeunes soldats du contingent) qui était chargée par les pouvoirs publics de réprimer les troubles et émeutes. Comme le recrutement était régional, ces garçons étaient parfois conduits contrer un soulèvement populaire où se retrouvaient leurs familles et leurs amis : d’où un risque de refus d’obéissance. C’est ce fit en 1907 le « brave 17e » dont parle Blanchard, lorsque ces soldats de Béziers mirent la crosse en l’air plutôt que réprimer les révoltes viticoles du midi. A Denain, le 7e Hussards de Niort n’eut pas ces scrupules et poursuivit, sabre au clair, les manifestants : comportement pour lequel Blanchard les qualifie de : « véritables bandits ».

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A l'époque, c'était la troupe qui était chargée de réprimer les mouvements de la rue (déploiement d'un peloton de dragons le 1er mai 1906, place de la République). Tiré de l'ouvrage Clemenceau, briseur de grèves, Jacques Julliard, 1906, René Julliard

 

Le lecteur d’aujourd'hui peine à se représenter ces charges de cavalerie contre une population désarmée. On pourra s’en faire une idée par les lignes suivantes tirées du roman d’Henry Poulaille : Les damnés de la terre (le texte date de 1935, mais se situe dans les années 1906-1910) :

« Tout d’un coup, des cris arrivent et ça bougeait là-bas. Les chevaux venaient sur nous. Ah ! les salauds ! Ils chargeaient ! On cavale de tous côtés. (... Mais ils étaient sur nous et ils y allaient de bon cœur ! Ils nous délogeaient de la voie de chemin de fer, et brutalement, je t’assure ! Vive le 17! qu’on criait. A bas les assassins ! (...) Il y eut des cris, des coups de feu, des pierres lancées contre la troupe... et voilà Dret qui tombe à côté de Monatte. Et un autre. et d’autres encore. (...) Et c’est un peu après que j’ai reçu le coup de sabre d’un de ces enfants de salauds du « 29 ». Le sabre a glissé, sans ça, il m’estropiait pour la vie, le ganache ! ça me brûlait, je sentais que ça se collait, j’osais pas remuer le bras. Un copain m’entraîne chez une bonne femme. Là, j’ai dégueulé d'abord et bu un ou deux petits verres pour me remettre. J’étais dans un fauteuil où j’ai roupillé jusqu’au lendemain, saoulé de rage et de fatigue[xv]. »

 

Les événements de Draveil et Villeneuve-Saint-Georges étaient un peu plus anciens puisqu’ils dataient de 1908[3].

Le 2 mai éclate une grève dans les carrières de sable de Draveil et Villeneuve-Saint-Georges. Ce sable mêlé à des cailloux, s’étend en une épaisseur de 8 mètres légèrement au-dessus du lit de la Seine, et sous une légère couche de terre arable[xvi]. On l’arrache depuis la rive par des dragues flottantes, et on le conduit par le fleuve à Paris où il sert notamment à la construction du métro. Travail hautement mécanisé : 10 hommes suffisent à extraire 600 m3 de sable et 200 m3 de cailloux par jour. Travail pénible également, car les hommes sont souvent obligés de travailler dans l’eau.

Au bout de trois semaines[xvii], les entrepreneurs s’efforcent d’imposer la reprise du travail par le recours aux « renards[4] ». Les grévistes répliquent par la chasse aux renards, avec recours au besoin à la « machine à bosseler » (coups de poings) et à la « chaussette à clous » (coups de pied). Puis, les gendarmes interviennent à leur tour, pour protéger les renards. C’est l’engrenage qui, inévitablement, va conduire au drame.

Le 2 juin[xviii], les gendarmes chargés d’escorter un convoi de quatre tombereaux de sable, sont assaillis par une bande de 200 grévistes armés de gourdins. Ils se dégagent avec difficulté : le gendarme Villette est frappé à coups de poing.

Or, dans l’après-midi, Villette reconnaît son agresseur dans un groupe de grévistes qui passe devant lui. Il en avertit son chef, celui-ci se met à la tête de douze gendarmes afin d’appréhender l’individu. L’homme s’enfuit, les gendarmes le pourchassent, il se réfugie dans le débit de boisson tenu par M. Ranque, puis dans l’arrière-salle qui sert de permanence aux grévistes et où sont réunis plusieurs d’entre eux.

Que s’est-il passé ensuite ?

Selon la version des gendarmes, pendant que l’un d’eux contournait la terrasse de l’établissement et se postait devait les fenêtres de l’arrière-salle pour veiller à ce que le fugitif ne s’en échappe pas, les autres se trouvèrent pris dans une bousculade avec les grévistes, et, ayant entendu dans coups de revolver tirés du fond de la salle, sortirent leurs armes et tirèrent, les uns en l’air, d’autres vers les grévistes, avant de prendre la fuite.

La version des grévistes, on s’en doute, est sensiblement différente : les gendarmes ayant fait irruption sur la terrasse, ils avaient dû mettre une table en travers pour se protéger. Aucun coup de feu n’a été tiré de leur côté. Des gendarmes ont contourné la terrasse et tiré par les fenêtres sur les occupants de la salle.

Où est la vérité ? Aujourd'hui encore, selon Jacques Julliard, l’examen des pièces du dossier judiciaire ne permet pas de trancher[xix].

Reste que deux grévistes ont été tués, dix autres ont été blessés par balle. Les gendarmes ne déplorent que des contusions dues à la bagarre.

L’affaire fit grand bruit, la presse étant en général défavorable aux gendarmes. Ainsi le plus fort tirage de l’époque, le Parisien, titrait-il dès le 4 juin : « L’enquête judiciaire semble établir que les gendarmes perdirent la tête. »

 

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Affiches collées en province et à Paris (Tiré de l'ouvrage : Clemenceau, briseur de grèves, Jacques Julliard, 1906, René Julliard)

On comprend mieux l’assurance de Blanchard, qui ne craint pas de défier le commissaire, lequel n’en démord pas. Chacun adopte sans réserve la version de son camp, et s’en prévaut pour condamner l’autre.

 

Les suites de la réunion

Le lendemain, pendant que Blanchard retourne à Paris, Hautecœur envoie un rapport au procureur de la République, qui arrive bientôt sur le bureau du ministre de la Guerre, Adolphe Messimy. Au milieu de l’émotion soulevée en France deux mois plus tôt par l’affaire de la « canonnière d’Agadir », alors que le gouvernement s’efforce de résoudre pacifiquement la crise qui l’oppose à l’Allemagne, les propos tenus à Thouars apparaissent une intolérable provo­cation. Le ministre, - pressent-il qu’il signera bientôt l’ordre de mobili­sation générale, prélude à la guerre 1914-1918 ? ­- décide qu’il est temps d’envoyer un avertissement à ces antimilitaristes. Il dépose plainte auprès de son collègue, le Garde des Sceaux, qui décide d’ouvrir une instruction à ce sujet.

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Adolphe Messimy, ministre de la guerre du 27 juin 1911 au 14 janvier 1912

Des propos de Blanchard, rapportés par Hautecœur, deux au moins tombent sous le coup de la loi : les hussards qui se sont comportés « en véritables bandits », et les « gendarmes assassins ». Le motif ? Ils sont « de nature à porter atteinte à l’honneur et à la considération des troupes du 7e hussard, (...) et du corps de la gendarmerie ».

Courant octobre, un juge d'instruction à Bressuire se met à l’œuvre. Il interroge, outre le commissaire, sept autres participants à la réunion, qui confirment tous le rapport d’Hautecœur, mais avec une réticence marquée. Aucun ne confirme les mots « véritables bandits » et « gendarmes assassins ».

Pressé de désigner des témoins plus coopératifs, le commissaire avoue son impuissance : « Comme l’élément principal de Thouars est l’élément ouvrier, c'est-à-dire celui qui est représenté à la Bourse du Travail, et que tous les partis politiques veulent ménager cette catégorie d’électeurs parce que nombreuse, il arrive que des militants et leurs amis assistent seuls à ces genres de réunions.

D’une manière générale, ils applaudissent les orateurs à chaque tirade osée, mais les jours suivants, s’ils sont pris individuellement, et questionnés sur ce qui s’y est dit, ils haussent les épaules, semblent animés par un mot d’ordre général, et font connaître qu’ils n’ont pas entendu, qu’ils ne se souviennent pas, qu’ils ont sommeillé, et quelquefois que c’est faux ou qu’on a mal interprété le sens des paroles. »

C’est Blanchard lui-même qui va venir à son secours et sauver l’instruction. Quand il passe à son tour devant le juge, rarement on a vu prévenu aussi bien disposé. Reconnaît-il les faits qu’on lui reproche ? Oui, il reconnaît tout. Mieux, il le proclame, il s’en vante presque. Il se permet même d’apporter précisions et corrections : « Voilà ce que j’ai dit exactement… », pour conclure avec un bel aplomb : « au fond, c’est la même chose ».

Et quand le juge lui fait observer que ces propos portent « atteinte à l’honneur et à la considération » des soldats et des gendarmes, il réplique avec le même ton de défi que devant le commissaire : « j’ai dit des choses exactes, j’apporterai les preuves devant le tribunal. Je prends la responsabilité de ce que j’ai dit. »

Loin de se défendre, il se voit déjà à son procès, il paraît l’attendre avec impatience !

Ce goût manifeste pour la provocation antimilitariste, même au prix de sérieux démêlés judiciaires, était fréquent chez les leaders syndicalistes de cette époque. Blanchard, on l’a vu, a déjà goûté deux fois de la prison. C’est peu en comparaison de Georges Yvetot[xx], secrétaire de la Fédération des Bourses du Travail, qui, entre 1903 et 1905, a été condamné à :

-         un mois de prison pour injures à l’armée en septembre 1903

-         2 ans de prison pour injures à l’armée en février 1904

-         3 mois de prison pour outrages à l’armée en juillet 1904

-         2 mois de prison pour outrages à l’armée en novembre 1904

-         3 ans de prison pour provocation à militaire en décembre 1905

Heureusement, il y avait souvent confusion de peines ou amnistie !

 

Le procès, le 18 mars 1912, se déroule sans surprise. Le commissaire Hautecœur réitère ses accusations, confirmées prudemment par les autres témoins, tandis que Blanchard réaffirme effrontément ses propos de Thouars, utilisant son banc d’accusé comme d’une tribune pour exposer ses preuves à l’appui de ses dires. Les jurés furent apparemment sensibles à ses explications, puisqu’ils le jugèrent coupable, mais avec les circonstances atténuantes. D’où une condamnation mesurée : 3 mois de prison, au nom de l’article 30 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse.

C’est avec la violence coutumière de l’époque, mais également une perfidie revancharde et un plaisir non dissimulé que la presse favorable au syndicaliste rapporta cette affaire[xxi]. Après un résumé du procès : « Sur un rapport d’un idiot commissaire de police et après délibération d’un jury composé d’une majorité d’imbéciles », elle se délecta à reproduire les paroles incriminées, en précisant qu’« il fut du reste démontré à l’audience que Blanchard n’avait nullement exagéré ». Et, semblant attendre une nouvelle provocation suivie d’une autre condamnation, elle conclut : « Bonne santé[5], mon vieux Blanchard, et à la prochaine, comme a dit ton éloquent défenseur Berthon. »

                              

La loi du 29 juillet 1881 est toujours en vigueur. L’article 30 qui a permis de condamner Blanchard (« La diffamation commise par l'un des moyens énoncés en l'article 23 envers les cours, les tribunaux, les armées de terre ou de mer, les corps constitués et les administrations publiques, sera punie d'un emprisonnement de huit jours à un an et d'une amende de cent francs à trois mille francs, ou de l'une de ces deux peines seulement. » ) a été à peine modifié : on a ajouté à la liste les armées de l’air, et la peine d’emprisonnement a été supprimée et remplacée par une amende de 45 000 Euros.

 

 

 

 

 


Notes

[1] Le dossier judiciaire de l’affaire Blanchard, qui a servi de base à cet article, est conservé aux Archives Départementales des Deux-Sèvres, sous la cote 2U289

[2] Le « sou du soldat relève d’une tradition syndicaliste initiée par la CGT au début du siècle. Il s’agit d’une caisse commune qui permet d’envoyer des colis ou de petites sommes d’argent aux jeunes ouvriers qui font leur service militaire ». in La grande illusion, le parti communiste français et la défense nationale à l’époque du front populaire, PUL, 2006, p. 47

[3] Le récit de ces événements est tiré tout entier de l’ouvrage de Jacques Julliard, Clemenceau briseur de grèves, aux éditions Julliard,

[4] Le « renard » est l’ouvrier qui continue à travailler ou se fait embaucher pendant la grève

[5] Blanchard avait été interné à la prison de la Santé !



[i] Dossier 2U289, rapport du ministère de l’Intérieur, 12 novembre 1911

[ii] Dossier 2U289, témoignage du commissaire de police du 23 octobre 1911

[iii] Dossier 2U289, pièce n°15

[iv] Dossier 2U289, rapport du commissariat de police de La Rochelle du 7 novembre 1911

[v] Dossier 2U289, témoignage de Chaslot du 23 octobre 1911

[vi] Cité dans Pierre Largesse, « La Bourse du Travail et les luttes ouvrières – Elbeuf 1892-1927 », édité par l’Union Locale des Syndicats C.G.T. de l’agglomération elbeuvienne, 1996

[vii] Jean Bron, Histoire du mouvement ouvrier français, tome 2, p. 57, les Editions ouvrières

[viii] Pierre Largesse, op. cit., p. 23

[ix] Jean Bron, op. cit., p. 56

[x] Jacques Julliard, Clemenceau briseur de grèves, éd. Julliard, 1965, p. 33

[xi] Pierre Largesse, op. cit., p. 40

[xii] Pierre Largesse, op. cit., p. 45

[xiii] dossier 2U289, témoignage d’Alfred Péloquin du 23 octobre 1911

[xiv] dossier 2U289, témoignage d’Armand Moreau du 23 octobre 1911

[xv] cité dans Jacques Julliard, op. cit., p. 199

[xvi] Jacques Julliard, op. cit. p. 37

[xvii] Jacques Julliard, op. cit. p. 44-45

[xviii] Jacques Julliard, op. cit. p. 48-52

[xix] Jacques Julliard, op. cit. p. 52

[xx] Jacques Julliard, op. cit. p. 123

[xxi] dossier 2U289, coupure de presse insérée dans le dossier

 

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