Des chouans hébergés dans une métairie

 

dossier judiciaire Secondi - 2U151

Dossier judiciaire Berthelot - 2U151Dossier judiciaire Berthelot - 2U151 

Comment vivaient les conscrits réfractaires sous Louis-Philippe ? Pourchassés par les gendarmes et les détachements militaires qui sillonnaient la campagne à leur recherche, ils se cachaient dans les bois et dans les champs. Souvent, les paysans au travail voyaient au loin se déplacer un groupe de cinq ou six individus en général, jamais plus d’une quinzaine ; chaque silhouette était accompagnée du fusil porté à l’épaule ; l’on pensait alors : « voilà des réfractaires ».

Ils sont innombrables, dans les archives judiciaires, les témoignages où les gens de la campagne, interrogés par le juge, reconnaissent avoir rencontré, vers telle époque, une bande, comme la chose la plus simple du monde, et comme si la pensée n’était même pas venue de s’en offusquer et de les dénoncer. Non moins innombrables, il est vrai, sont les plaintes de fermiers cossus contre un groupe venu, à la tombée du jour, l’arme à l’épaule, réclamer « à boire et à manger » ; ils ne profèrent aucune menace, sans dans les dernières années, lorsque la chouannerie aura évolué vers le pire banditisme ; mais personne n’ose leur refuser. Quand un fusil de chasse est accroché à la cheminée, ils l’emportent en se retirant. Si le paysan est un gros propriétaire réputé favorable au régime en place, on fouille même dans ses armoires pour lui dérober – on pourrait presque dire : réquisitionner, car c’est de cela qu’il s’agit pour eux – ses armes. 

D’autres fois, et c’est sans doute le cas le plus courant, ils se déplacent d’une métairie amie à une autre, en veillant pour leur sécurité à ne pas rester plusieurs jours au même endroit. Ils vont voir le paysan en lui demandant, sur un ton qui n'attend pas de refus, la permission de s'installer sur un champ voisin ; s’il fait chaud, ils s’installent sous un grand arbre ; l’un d’eux grimpe sur le tronc pour faire le guet. Une femme de la métairie vient une fois ou deux leur porter à manger. En été et lorsque le temps est beau, ils dorment à la belle étoile, dissimulés dans les hautes tiges d’un champ de blé ou d’ajoncs. Le lendemain, ils ont disparu.

Que faisaient-ils de leurs journées ? Fort peu de choses. Bien révélatrice est la réflexion que leur fait un paysan en les voyant s’occuper de riens :

« Le matin sur les 7 à 8 heures, je vis arriver chez moi la bande de chouans (...) ; m'ayant demandé si je ne pouvais pas les mettre à couvert pendant la journée, je leur dis qu'ils pouvaient se retirer dans un de mes prés ; ils furent dans celui de l'un de mes voisins, Billy, métayer de Chiron, chez lequel ils mangèrent la soupe. Le soir ils vinrent manger chez moi et s'en furent.

D. avez-vous eu occasion de voir Merlet depuis cette époque ?

R. le 17 janvier dernier, je vis à la métairie de la Borde Bertrand, commune de Saint Aubin du Plain, Merlet et 5 à 6 autres chouans qui étaient occupés à faire aller des moulins à eau, dans un petit ruisseau au-dessous d'un ancien étang ; je leur dis qu'ils s'occupaient à bien peu de chose ; à quoi ils me répondirent que c'était pour passer le temps[ii]. »

Au reste, convenablement vêtus, propres et bien rasés. L'interrogatoire [VI] que subira l'un d'entre eux est significatif  : 

 D. Etant habillé à la légère, ayant une veste sans manches, point de bas, point de cravate, tout porte à croire que vous vous réfugiez toutes les nuits dans une maison auprès de l'endroit où vous avez été arrêté hier, quelle est cette maison ?

 R. Dans mon état de nudité je suis obligé de coucher dehors et de supporter toutes les intempéries des saisons, n'ayant pas d'argent pour me procurer des vêtements convenables.

 D. La chemise que vous portez paraît fort blanche. Qui est-ce qui vous l'a blanchie et qui est-ce qui blanchit ordinairement votre linge ?

 R. C'est moi qui prends ce soin. La chemise que j'ai sur moi a été lavée il y a 5 à 6 jours.

 D. Vous avez la barbe fraîchement faite, ce qui annonce que vous vous êtes retiré depuis très peu de jours dans une maison pour vous raser, dites-nous quelle est cette maison ?

 R. Non, je ne me suis point retiré dans une maison pour me faire la barbe, je me la suis faite dans les champs.

 D. On ne peut se faire la barbe qu'à l'aide d'un rasoir, et lorsque hier on vous a arrêté, on n'a trouvé sur vous ni ciseaux, ni rasoir. Indiquez-nous le procédé que vous employez pour vous faire la barbe ?

 R. Il y a 5 à 6 jours j’avais un rasoir que j'ai perdu.

 D. La rudesse de l'épiderme de la paume de vos mains annonce que vous n'avez pas cessé de travailler. Depuis que vous dites que vous courez la campagne pour vous soustraire au métier des armes, dites-nous les endroits où vous vous êtes occupés aux travaux de la campagne

 R. je n'ai travaillé pour qui que ce soit depuis que j'ai reçu ma feuille de route.

On aura compris, bien sûr, que ce sont les questions qui sont riches d'informations et non les réponses. 

Et la nuit, en dehors des belles journées d’été, comment dormaient-ils ?

L’affaire des 19 et 20 avril 1832 nous en donne un exemple.

 

Une bande conduite par Diot est hébergée dans une métairie

 

René Gelin, 63 ans, métayer de la Mounère, sur la commune de Vouhé, était déjà couché, ce 19 avril 1832 quand douze individus armés, conduits par le domestique de son bordier, se présentèrent vers 9 heures du soir à la porte de son domicile[iii].

Vouhé sur le plan cadastral napoléonien - 1837

La commune de Vouhé et la métairie de la Mounère (sur la plan cadastral napoléonien - 1837, conservé aux Archives Départementales des Deux-Sèvres)

 

La Mounère sur le plan cadastral napoléonien

La métairie de la Mounère

 

La bande était commandée par un homme « qu’on appelait Diot et commandant » dira-t-il. Son fils renchérira, plus justement d’ailleurs, tant l’inflation des grades est sans limite dans ces pseudo-armées  : « un autre qu’on nommait Diot, qu’on appelait général ». Mais Gelin ne l’avait jamais vu, alors qu’il connaissait son second : Robert, qu’on désignait plus modestement du titre de capitaine. Aussi est-ce Robert qui lui adressa la parole :

- Père Gelin, nous sommes venus vous demander le couvert (c'est-à-dire : un toit pour dormir[1]).

- Vous êtes bien du monde, répond Gelin, réticent.

- Nous sommes douze.

- Mais ne craignez-vous point en vous promenant comme cela ?

- Nous ne craignons rien pour nous, dit Robert. D’ailleurs on monte la garde.

- Vous ne craignez rien pour vous, mais pour moi c’est différent. Si la gendarmerie de Reffannes passait, il pourrait m’arriver du malheur.

Puis, Gelin leur demanda s’ils voulaient souper :

- Non, dit-il nous avons mangé dans un endroit qui n’est pas loin d’ici.

La bande s’installe donc pour la nuit.

« D. où couchèrent-ils ?

R. dans une grande chambre dans laquelle il y avait trois lits. Deux des individus montèrent la garde toute la nuit et même le lendemain dans un corridor qui traverse la maison. »

« Robert et Diot ont couché dans des lits et les autres comme ils ont pu. »

Leur nuit fut au reste quelque peu agitée, au goût des occupants habituels de la métairie. Peut-on demander de la discrétion à une dizaine de jeunes hommes de 20 ans, réunis dans la même pièce, et que les occupations de la journée n’ont pas beaucoup fatigués ? « ...ayant passé la nuit sans dormir par le bruit que ces brigands faisaient » dira un des fils Gelin, ce que confirmera la servante de la maison : « Ils ont fait beaucoup de bruit pendant la nuit, ils parlaient, riaient et faisaient beaucoup de bruit. »

Des jeunes gens qui paraissent avoir une idée assez vague du combat qu’ils sont censés mener. L’un d’eux sera fait prisonnier et répondra ainsi au juge :

« D. en sortant de cette métairie, où deviez-vous aller ?

R. je n’en sais rien, on ne me l’avait pas dit.

D. n’étiez-vous pas informé qu’on voulait faire soulever la Vendée et n’était-ce pas pour cela que vous parcouriez tant de communes ?

R. non, on ne m’en avait pas parlé.

D. vous avait-on dit que la duchesse de Berry devait débarquer à Marseille ?

R. on nous disait qu’il devait venir des Espagnols, des Anglais, des étrangers, mais on ne nous parlait pas de la duchesse de Berry. »

Le lendemain, la bande se réveille de bonne humeur, et avec bon appétit.

La femme Gelin :

« Ils ont mangé des œufs qu’on leur a fricassé et ils ont envoyé chercher 4 bouteilles de vin à Beaulieu chez le nommé Baillon et c’est Romain Gelin, mon fils, qui a été les chercher. »

Et son mari :

« D. le lendemain matin, à quelle heure déjeunèrent-ils ?

R. entre 9 et 10 heures. Ma femme leur donna une soupe, une omelette et du pain.

D. étaient-ils tous à la même table ?

R. comme ils mangeaient dans leur chambre, je ne suis pas entré les voir. »

Vers 9 heures, un des fils Gelin, jeune homme de 24 ans, alla donc chez le cabaretier Baillon pour leur acheter du vin. Robert pour cela lui aurait jeté sur le table 15 sous, sa mère lui aurait dit : « Prends cet argent », et c’est ainsi qu’il se serait exécuté, obéissant à demi à sa mère, et à demi au chef chouan. Les circonstances du fait sont assez incertaines, tant les déclarations de la mère et du fils sont changeantes et mal accordées, chacun d’eux essayant de minimiser sa propre culpabilité sans aggraver celle de l’autre. Au reste, ce qui frappe dans leurs réponses est moins leurs réticences maladroites que leur sincérité foncière. Le fait n’eut d’autres témoins qu’eux-mêmes : que n’ont-ils déclaré que Robert donnait ses ordres, le pistolet sur la tempe ! Après avoir vu tant d’accusés agissent ainsi, l’habitué des archives judiciaires ne peut s’empêcher de prendre en pitié les malheureux qui s’embrouillent dans leurs mensonges, quand ils pouvaient tout nier effrontément !

Les 15 sous de Robert d’ailleurs n’étaient pas suffisants : le cabaretier réclamait 32 sous.

Romain Gelin n’en donna pas moins ses 15 sous :

- mon cher, on vous paiera le reste, dit-il en emportant tout de même les quatre bouteilles.

Les commerçants d’alors faisaient confiance à l’honnêteté de leurs clients.

Au reste, 4 bouteilles de vin n’étaient pas suffisantes pour régaler 12 gaillards. Métais, le bordier des Gelin, fut lui aussi sollicité par les réfractaires pour aller acheter à leur profit 8 bouteilles de vin.

12 litres de vin pour 12 hommes : nous voici bien dans les consommations habituelles du temps.

Ce François Métais, 36 ans, était à la fois affranchisseur (Littré : « homme qui fait le métier de châtrer les animaux. ») et tisserand. Comme tant d’autres habitants des campagnes, il exerçait deux professions différentes pour pouvoir vivre.

Il habite « une petite chambre haute au grenier faisant partie du bâtiment » de la métairie de la Mounère. Elle appartient « à M. Jorigné, que je ne connais point », mais un certain Gautier « ayant affermé la borderie de la Mounère du métayer, on a compris dans ce bail » cette chambre aménagée dans le grenier.

Autrement dit, si nous comprenons bien, la métairie de la Mounère est louée (par Jorigné ou quelqu'un d’autre) à Gelin, mais sa borderie appartient à Jorigné, qui la loue à Gautier, tisserand dans un hameau voisin, lequel sous-loue à son tour la chambre à Métais située dans la maison d’habitation de la métairie. Par la suite, Métais a « traité avec Gautier pour faire de la toile chez lui quand je ne travaillerais pas de mon état d’affranchisseur, sous la condition que je resterais pendant le jour dans sa boutique, et coucherais dans la chambre qu’il s’est réservé dans le manoir de la métairie de la Mounère. »

Chose incroyable pour nous aujourd'hui : ce Métais ne vit pas seul dans cette chambre aménagée dans un grenier. Il l’habite avec sa femme. Mieux encore : il a un domestique !

Est-ce parce qu’il se sent un peu à l’étroit chez lui qu’il considère l’habitation de son propriétaire et maître comme un peu chez lui également ? Toujours est-il qu’il a accroché son fusil de chasse « dans la maison de Gautier, mon maître. Je l’avais suspendu à la cheminée à deux crochets. »

Cet affranchisseur-tisserand, au reste, ne manque pas d’armes. Ne serre-t-il pas également au fond d’un coffre une paire de pistolets ?

D. à quel usage destiniez-vous ces balles ?

R. c’était pour aller à la chasse aux taupes.

Le juge d'instruction n’insista pas. La réponse paraissait-elle moins invraisemblable qu’aujourd'hui ?

Le 20 avril, Métais se rend donc chez Neveu, cabaretier à Saint Lin, à une demi-lieue de la Mounère. Il emporte avec lui 4 bouteilles vides et revient avec 8 bouteilles pleines, à charge pour lui de rapporter plus tard les 4 bouteilles que Neveu lui a prêtées.

D. n’avez-vous pas promis à cet homme de lui remettre ses bouteilles le samedi ou le dimanche suivant ?

R. oui, cependant je lui ai dit que ce ne serait guère possible.

(...)

D. pourquoi êtes-vous allé chercher 8 bouteilles de vin (...).

R. c’était pour moi. Je voulais faire du migé ( ?) et régaler une pratique.

(...)

D. tout paraît tendre à prouver que le vin que vous avez été chercher chez le cabaretier Neveu était destiné aux réfractaires qui l’ont, sans doute bu dans le repas qu’ils finissaient lorsque les militaires les ont surpris ?

R. les réfractaires n’ont pas bu le vin que j’ai été chercher.

 (...)

D. dans quelle armoire dites-vous avoir placé le vin que vous êtes allé chercher à Saint Lin ?

R. j’en ai mis trois bouteilles dans une armoire qui était dans la maison de Gautier, mon maître, derrière de la vaisselle. Cette armoire a été cassée et mise en pièces par les militaires. 4 autres bouteilles ont été mises dans une cruche que j’ai placée sur l’évier audit Gautier et la dernière bouteille a été placée sur un petit potager. On a tout cassé et brisé dans la maison.

Il semble bien qu’en complément de la chambre sous le grenier qu’il sous-loue à son ouvrier tisserand, Gautier paraît lui offrir à titre gracieux un peu de sa maison.

« D. pourquoi n’avez-vous pas parlé de ce fait, lorsque vous avez été interrogé par M. le juge d'instruction le 21 avril dernier ?

R. je n’y ai pas pensé, etc. »

Enfin, toute cette journée du 20 avril, l’autre fils Gelin, Jacques, âgé 26 ans, fut à la foire de Vautebis. Il n’avait pas, au contraire des autres habitants de la métairie, l’excuse de vivre sous la menace directe des armes des chouans. Pourquoi ne les a-t-il pas dénoncés ?

« R. si j’avais été le maître, je les aurais dénoncés ; cela est aussi vrai que je vous le dis.

D. aviez-vous proposé à votre père d’aller les dénoncer ?

R. non, parce que je craignais que la suite ne fût pas bonne ; n’étant pas bien écouté dans la maison, le retour n’aurais pas été favorable pour moi.

D. votre père favorisait-il ces gens-là ?

R. je n’en sais rien. Comme je ne l’ai point vu avec eux, je ne puis vous le dire.

D. pourquoi n’avez-vous pas averti la gendarmerie de Reffannes auprès de laquelle vous êtes passé, en allant à la foire de Vautebis ?

R. je persiste à vous répondre que c’était bien là mon intention, mais n’étant point écouté dans la maison la suite en aurait été très mauvaise pour moi ; voilà tout ce que je puis vous dire. »

On peut se demander pourquoi la bande envoya les habitants de la métairie plutôt qu’un des siens pour leur acheter du vin.

« D. pendant que les réfractaires étaient chez vous, sont-ils sortis avec leurs armes pour aller dans le voisinage ?

R. ils sont sortis dans les environs mais sans leurs armes. »

Précieuse indication : les témoignages dans les dossiers judiciaires décrivent souvent les réfractaires comme des jeunes gens « habillés à la façon du pays ». C’est le fusil qu’ils portent tous à l’épaule qui les désigne aux yeux des habitants.

Rien ne les empêchait d’aller pousser la porte d’un cabaret dans un bourg voisin. Mais la venue d’un inconnu réclamant 4, 8 voire 12 litres de vin, sans apporter de bouteilles, n’aurait guère inspiré confiance au commerçant. Puis, Diot répugnait sans doute à laisser sa bande se disperser.

 

Carte

Vouhé et les communes voisines (Carte Cassini)

 

La métairie est cernée par les soldats

 

Leur repas pris, les jeunes gens demeurèrent dans la métairie. Ils pouvaient bien pendant la nuit rire et s’amuser : pendant l’après-midi, ils dorment !

« Sur les deux heures de l’après-midi, j’étais couché, quand tout à coup je fus réveillé par la détonation de deux coups de fusil. » dira l’un d’eux, qui sera arrêté quelques semaines plus tard.

Que se passait-il ?

La métairie de la Mounère n’était pas inconnue de l’autorité militaire. Ce même 20 avril 1832, un détachement du 64e régiment d'infanterie, composé de 11 hommes de troupe, avait été « chargé de visiter la maison du nommé Gelin ». Les soldats ignoraient cependant qu’elle hébergeait une bande importante, et ne prirent pas de précautions particulières. S’ils avaient su que se cachait derrière ces murs le « général Diot » lui-même, et qu’avec un plus fort détachement et en investissant les bâtiments selon les règles de l’art, ils auraient mis la main sur le chef de la rébellion pour tout le département !

 Tout alla très vite.

Pendant qu’une « femme d’un certain âge rentr[ait] bien vite dans la maison, sans doute pour prévenir qu’il arrivait des militaires », les soldats arrivent à la porte d’entrée. Ils entendent Gelin dire : « Sauvez-vous, mes enfants ! », et aussitôt des pas précipités dans l’escalier. Trois ou quatre individus s’enfuient par le jardin. Les soldats tirent, un fuyard tombe presque aussitôt, touché à la cuisse.

Mais les soldats eux aussi subissent des tirs. Un voltigeur s’écroule, frappé de deux coups de fusil  :  une balle a percé sa poitrine, et une gerbe de chevrotines lui a infligé 18 petites blessures sur le haut du corps, le cou et le visage. Un autre est atteint à la main.

Stupéfaits d’une si vive résistance, les militaires comprennent qu’ils n’ont pas affaire, comme d’habitude à 3 ou 4 rebelles qui détalent comme des lapins à leur approche. L’affaire est mal engagée, ils pourraient même être en infériorité numérique.

Ils décident donc de se replier. Mieux encore : les réfractaires se jettent à leur poursuite ! Et l’on voit ce spectacle inédit : des soldats pourchassés, sur un quart de lieue, par des paysans. Cette bande décidément montre une pugnacité bien inhabituelle. La présence, à sa tête, du général Diot y est sûrement pour quelque chose.

Mais les chouans n’oubliaient pas qu’un des leurs était tombé sous les balles des militaires. Ils décidèrent de retourner à la Mounère. l’homme était toujours là, allongé sur le sol, la cuisse brisée. Qu’allait-on faire de lui ? Les soldats ne manqueraient pas de revenir avec des renfort : on ne pouvait le laisser ici. D’ailleurs, s’il se faisait prendre, ne risquait-il de dénoncer ses camarades ? En même temps, la bande dans sa fuite pouvait-elle s’embarrasser d’un tel poids mort ?

Elle opta pour un moyen terme : trois hommes le déposèrent sur un drap emprunté à la métairie, et le transportèrent ainsi dans un champ voisin, pour le dissimuler aux regards le mieux possible. « Il pouvait être à peu près 4 heures. Tous nos camarades, après avoir poursuivi les militaires, sont venus me voir pendant 10 minutes. Ils me promirent bien de venir m’enlever le soir mais ils n’ont pas tenu leur parole. » Pouvaient-ils tenir parole ? En avaient-ils seulement l’intention ?

« j’ai resté pendant 3 jours et 3 nuits dans cet état sans qu’on me donnât aucun secours. »

Le lendemain soir, une paysanne passant près d'un champ de genêts entendit des plaintes ; « elle se dirige du côté d'où elles partaient et trouve un homme étendu par terre, la cuisse entourée d'une serviette teinte de sang. L'individu la menace de lui brûler la cervelle si elle ne lui donne pas du pain. » Elle lui promit de lui en apporter tout de suite ; mais elle courut avertir le maire[iv].

Et le 22 avril, à 11 heures du matin, les gendarmes de Reffanes en tournée à Vouhé, apprenant par l’adjoint au maire qu’un chouan blessé était couché dans un champ près de la Mounère, trouvèrent l'homme et l'arrêtèrent. Il n’avait pas bougé depuis le 20 avril à 16 h jusqu’au 22 avril à 11 heures, soit environ deux quarts de journée, une journée complète et 2 nuits. Ce ne sont pas les « 3 jours et 3 nuits » dont il a parlé aux gendarmes, mais on comprend sans peine que le temps lui ait paru long.

La bande, sitôt le « secours » apporté au blessé, s’était remise en route, marchant à travers champs, sans précaution particulière. Un scieur de long, qui travaillait à proximité avec son ouvrier, les vit passer au loin : « le vendredi Saint 20 avril dernier, étant monté sur mon chevalet après ma collation, dans un pré de la métairie de la Mothe, commune Pin, j’entendis tirer plusieurs coups de fusil. Une heure après, notre ouvrage étant fini, nous aperçûmes, comme nous nous rendions (...) près d’un champ de Salboire, touchant au pré et au quéreux de cette métairie, (...) environ 12 chouans qui longeaient la haie. 3 d’entre eux marchaient de front parmi lesquels je reconnus Robert que je connais depuis longtemps. ». C’est bien là leur manière, confirmée incidemment par de maints témoignages dans les dossiers judiciaires du temps : les réfractaires ne craignaient que les battues des militaires et des gendarmes, pas les dénonciations des gens de la campagne.

 

Les Gelin étaient-ils coupables ?

 

Dès qu’ils eurent touché des renforts, les soldats ne manquèrent pas de retourner à la Mounère. Les chouans étant partis depuis longtemps, ils se saisirent de tous les habitants de la métairie : « Gelin, sa femme, ses deux enfants, une jeune fille servante, le bordier, sa femme et leurs compagnons, et on les conduisit à Parthenay, comme prévenus d’avoir donné asile et recelé des brigands. » Ils fouillèrent également tous les bâtiments : c’est ainsi qu’ils découvrirent les armes de Métais, le bordier. Mais ils découvrirent aussi, détail significatif, deux chansons légitimistes dont on peut donner en aperçu les couplets suivants :

Déroule-toi, drapeau sans tache

Gage de paix et de bonheur,

Du vieux Henri le blanc panache

Nous rappelle au champ d’honneur.

Lys d’heureuse et pure mémoire

Parmi nous ramène la gloire

En avant, marchons

Vengeons les Bourbons

Près d’Henri seront nos bataillons

La mort ou la victoire

(...)

 

Et toi, coquin de La Fayette

Avant de descendre au tombeau,

Oui, justice te sera faite

Tu monteras sur l’échafaud

Ta vie est un  tissu de crimes

(...)

4° Henri V, l’espoir de la France

ah ! revient bientôt parmi nous

(...)

sans toi la France gémit

périra par la tyrannie

en avant

(...)

 

Le drapeau blanc, couleur admirable

L’espérance des bons français

Renverse ce détestable

Qui nous a privés de la paix

Armé des lys de la patrie

Tu plumeras le coq en furie

 

Belliqueux enfants du bocage

L’honneur vous invite aux combats

Rappelez votre ancien courage

Du vrai roi soyez les soldats

Coupez, détruisez les moustaches

De nos ennemis, vraies ganaches

 

(couplet :)

En avant

Marchons et rétablissons

Le trône des Bourbons

C’est le vœu de la France

L’amour dévot pour la monarchie traditionnelle, la haine de l’usurpateur et ses séides, l’appel à la résistance : c’est bien là le langage des partisans d’Henri V.

Au reste, comment prouver que ces chansons appartiennent bien aux Gelin, et non aux réfractaires qui l’auraient abandonné dans leur fuite ?

Très tôt, le procureur du Roi renonça à poursuivre la plupart des habitants de la métairie. Le 4 septembre, seuls Gelin père et son bordier Métais furent conduits en cour d’assises, pour répondre des accusations suivantes :

René Gelin accusé est-il coupable d’avoir, les 19 et 20 avril dernier, fourni sans contrainte des logements, des lieux de retraite ou de réunion à une bande armée pour détruire le gouvernement et exciter la guerre civile ; et alors que ledit René Gelin accusé connaissait le but et le caractère de cette bande ?

 

François Métais, accusé, est-il coupable de s’être rendu complice de Gelin, en l’aidant et assistant avec connaissance dans les faits qui ont préparé ou facilité l’introduction et le logement de la bande dans la maison de Gelin ?

 Que pouvaient répondre les jurés ? La culpabilité des deux hommes était aussi probable qu’elle était dénuée de preuves. Ils furent déclarés innocents.

 

Comment les réfractaires se logeaient-ils ?

 

Une autre question nous intéresse aujourd'hui : l’hébergement dans une métairie amie était-il pour les réfractaires le moyen ordinaire de passer la nuit ?

De tels séjours figurent de manière rarissime dans les dossiers judiciaires de cour d'assises, alors les exemples de repas pris, de gré ou de force, chez les habitants apparaissent à chaque détour de page. Bien sûr, un paysan qui donne de bonne grâce un toit pour dormir n’ira pas porter plainte comme celui qu’on a intimidé, voire molesté : sa solidarité, toute souterraine, est absente des archives judiciaires. Pour autant, les bandes paraissent réclamer « à boire et à manger » en général par jour : le besoin d’un repas n’est pas plus fréquent que celui d’un toit. Elles n’allaient sûrement de gaieté de cœur dans les métairies hostiles : pourquoi les métairies amies auraient-elles manqué pour la soupe et pas pour le gîte ?

On trouve dans le dossier judiciaire qui a servi à cette chronique les mots suivants : « Un détachement qui avait reçu ordre de pousser ses battues jusqu’à Vasles, trouva dans le même bois des cabanes souterraines qui avaient dû servir à une bande de chouans. On y trouva du tabac à fumer, des pipes, des balles, etc. Ces chouans, d’après les on-dit, avaient été réunis là pour recevoir les instructions de quelque personnage marquant. ».

De tels exemples de caches souterraines existent dans d’autres dossiers, quoique de façon tout à fait exceptionnelle. Rien n’était plus aisé de fouiller les bois, et les soldats ne s’en faisaient pas faute. Les caches étaient-elles si bien dissimulées que les soldats passaient à côté sans les voir ? Autre raison possible : leur découverte, quand elles étaient vides, ne permettait pas de retrouver les réfractaires ni d’aider la justice : aussi les  rapports établis par les gendarmes ou les officiers n’étaient-ils pas versés dans les dossiers de la justice.

Dans son ouvrage La chouannerie de 1832 dans les Deux-Sèvres et la Vendée orientale[v], Jean-Robert Colle en fournit une bonne description :

« Les caches ont joué un rôle considérable pendant la chouannerie et certaines étaient si bien faites que les soldats pouvaient passer vingt fois devant elles sans les voir. (...)

Le 20 septembre 1832, par exemple, les gendarmes découvrirent, dans la commune de Saint Etienne, un saule creux menant à un souterrain. Ils capturèrent là quatre chouans armés de six fusils anglais (...)

La plus curieuse se trouvait près de l’Absie et fut découverte grâce aux aveux d’un réfractaire et grâce à un petit mendiant qui conduisit la troupe. On y pénétrait par un chêne creux. Un soldat, requis, s’y laissa glisser. Un réfractaire le reçut sur les épaules et le fit remonter. Il venait annoncer que lui et ses camarades se rendaient.

C’était un souterrain spacieux où les chouans couchaient sur des feuilles de fougères. Une baïonnette servait de chandelier. Il contenait aussi 2 cruches, 2 vieux plats d’étain, un coin de sabot qui servait de salière, des armes et des munitions. »

Colle cite aussi la lettre d’un officier qui eut la chance de découvrir un de ces refuges :

« Comment trouver des gens qui vivent dans les entrailles de la terre ? figure-toi au milieu des terres, dans une palisse entre deux champs, un gros et large chêne dont le tronc, d’à peu près 8 pieds d’élévation, est creusé jusqu’au sol. Imagine-toi un trou de 4 pieds de long, et si étroit qu’un homme aussi maigre que moi est obligé de se roidir et d’entrer en rampant, les pieds en avant, de se laisser glisser, et la pente vous conduit à un souterrain long de six pieds, large de cinq, et trois pieds d’élévation, creusé sous terre. Des planches posées en long et croisées par deux fortes solives empêchent la terre de s’écrouler sur leur tête et forment un plafond. Six pouces de paille hachée par un long service, voilà leur lit. Cinq hommes peuvent vivre là, couchés, étendus, car, à genoux même, il faut baisser la tête.

Voilà, mon ami, où je suis descendu seul, le pistolet dans les dents. Malheureusement, ils n’y étaient pas ; je n’ai trouvé qu’un soulier, un chandelier en bois grossièrement taillé, une pipe, des verres cassés, un pot destiné à recevoir des confitures, de vieux chiffons, probablement pour nettoyer leurs armes. Les malheureux jouaient aux cartes, car j’ai reconnu plusieurs drogues.

Ne les trouvant pas, j’ai tout laissé dans le même état pour me réserver la chance de les y reprendre (...) J’y suis revenu le soir, j’ai embusqué mes hommes et j’ai passé la nuit dans leur trou. Oh, mon ami, quelle nuit ! quelle horreur, une odeur méphitique, pas d’air, entouré de mille espèces de mouches qui dévorent (...). J’y suis revenu à toute heure du jour et de la nuit, toujours sans succès.

Les paysans nous auront aperçus rôder et leur auront dit que leur cache était découverte. Il n’y retourneront plus. »

 

Cette vie souterraine donne probablement une image plus fidèle de l’existence ordinaire des réfractaires que le séjour agréable (mais non sans risques) à la Mounère. L’hébergement dans une métairie amie est plutôt le fait d’un personnage important comme Diot, ou peut-être d’une bande en déplacement d’un lieu à un autre. Les autres, ces pauvres diables qui « promenaient leurs fusils » par bandes de quatre ou cinq, et n’avaient que de loin en loin des contacts avec leurs chefs, ils ne trouvaient d’autres ressources qu’en eux-mêmes. Et ils creusaient des souterrains dans les bois.

 

 

 



[1] Cf la définition de Littré : Garni, muni de quelque chose qui couvre. Maison couverte en tuile.



[i] Affaire Jean-Baptiste, dit Louis, dossier 2U154 conservé aux Archives Départementales des Deux-Sèvres.

[ii] Affaire Oby, dossier 2U153 conservé aux Archives Départementales des Deux-Sèvres.

[iii] Cette chronique est tirée du dossier judiciaire de l’affaire Secondi conservée aux Archives Départemenales des Deux-Sèvres sous la cote 2U151.

[iv] Jean-Robert Colle, La chouannerie de 1832 dans les Deux-Sèvres et la Vendée orientale, 1948, Lezay, imprimerie A. Chopin ; pp. 120-121

[iv] Jean-Robert Colle, op. cit. pp. 94-95

[VI] cet interrogatoire est tiré du dossier judiciaire de l'affaire Berthelot conservé aux Archives Départementales des Deux-Sèvres sous la cote 2U151

 

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