Des réfractaires à la conscription militaire sous Napoléon

 

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Assurément, ce n’étaient ni de dangereux bandits, ni de redoutables conspirateurs, ces jeunes gens qui se réunirent secrètement la nuit et en armes, dans des endroits isolés, à l’écart du village de Courlay, à quelques kilomètres de Bressuire, sous-préfecture du départe­ment des Deux-Sèvres, les 25 et 28 avril 1813[1]. Ils n’étaient pour la plupart que de simples domestiques, employés dans les fermes des hameaux et des communes alentour, et ils ne savaient pas même signer leur nom. Pourquoi se rassemblaient-ils ? Parce qu’ils avaient reçu quelques jours plus tôt leur feuille de route pour se rendre à Niort, d’où ils iraient ensuite rejoindre l’armée que Napoléon était en train de reconstituer.

Pourtant, âgés de 21 à 26 ans, ils avaient tiré un bon numéro lors de l’appel de leur classe d’âge. La classe 1814 avait été appelée trois mois plus tôt. Mais comme elle s’avérait insuffisante, une levée supplémentaire d’hommes avait été ordonnée, choisis parmi ceux qui avaient échappé à la conscription les années précédentes.

Ils n’avaient pas lu le fameux XXIXe bulletin par lequel l’Empereur venait d’apprendre à l’Europe médusée le fiasco de la campagne de Russie. Ce bulletin, qui ne cache rien bien qu’il minimise tout, qui décrit en termes savamment dosés cette « armée si belle le 6 novembre » et « bien différente dès le 14 », ces « hommes que la nature n’a pas trempés assez fortement pour être au-dessus des chances du sort et de la fortune [et qui] parurent ébranlés, perdirent leur gaieté, leur bonne humeur, et ne rêvèrent que malheurs et catastrophes », ce bulletin, si différent des précédents pleins des triomphes d’Austerlitz ou de Wagram, va foudroyer l’opinion publique française, celle du moins qui sait lire entre les lignes et qui, devinant l’ampleur du désastre, avec son cortège inévitable de souffrances et ses champs de cadavres, ne trouvera pas dans la phrase de conclusion les motifs de réconfort que Napoléon pensait y avoir mis : « La santé de Sa Majesté n’a jamais été meilleure. »[i]

Mais, à défaut du bulletin lui-même, la nouvelle de l’échec de Russie était parvenue jusqu’au fond de la campagne française. Pour affronter les forces que l’Europe réunissait contre lui, et faire lever de terre une nouvelle armée, Napoléon raclait ses fonds de tiroir. Les domestiques de Courlay se rendaient compte qu’ils étaient ces fonds de tiroir. Et chacun se rendit aux rassemblements afin, comme dit l’un d’eux, de « délibérer sur ce qu’ils auraient à faire relativement à leur départ pour Niort[ii] ».

 

Les inquiétudes d’un maire

 

Depuis une semaine environ, Pierre-Alexandre Bienvenu, propriétaire et maire de Courlay, sentait monter dans sa commune une sourde effervescence. Les jeunes gens qui avaient reçu leur feuille de route ne travaillaient plus et se réunissaient dans les cabarets. Le dimanche 25 avril, au milieu d’un grand concours de personnes, un « étranger » (étranger à la commune !), vêtu comme un marchand de bœufs, s’était présenté dans les rues du village, accompagné du sieur François Charrier, métayer de Courlay, et avait vraisemblablement tenu des propos hostiles au gouvernement. Cherchant à découvrir son nom, l’instituteur avait seulement appris qu’il s’agissait « d’un homme qui avait fait la guerre de Vendée, mais que Dieu avait besoin de lui pardonner, parce qu’il avait été un grand pillard ».

S’il ignorait le nom de cet « étranger », le maire ne connaissait que trop l’homme qui l’accompagnait. Pendant le soulèvement vendéen, François Charrier, agissant dans le camp des insurgés, « pilla et s’empara du mobilier de plusieurs individus qui avaient été obligés de quitter leur domicile et en fit son profit, au dire du public ». Depuis la pacification, il habite Courlay où il tâche « journellement de faire de manière à s’introduire dans les affaires générales et assemblées publiques et toujours au désavantage du gouvernement et de l’ordre social. »

Le lundi suivant, le garde-champêtre rapporta au maire que pendant sa tournée, il avait rencontré trois jeunes gens vêtus de leur habit du dimanche, et qui à sa vue, s’étaient vivement échappés et cachés derrière une haie. Comportement suspect.

Le lendemain, le sieur Pierre Texier, marchand de veaux à Courlay, vint apprendre au maire que des jeunes gens, au nombre de 27, s’étaient réunis le dimanche soir, en armes, au lieu-dit le Pas-au-Prêtre.

Décidément, c’en était trop. Troublé par tant d’indices inquiétants, redoutant qu’ils parviennent à la connaissance des autorités par une autre voie que la sienne, Pierre-Alexandre Bienvenu décida, le jour même, d’aller tout raconter au sous-préfet de Bressuire.

 

Les rassemblements de Courlay

 

Que s’était-il passé à au rassemblement du Pas-au-Prêtre ? Qu’y avait-on dit ? Tout ce que l’on sait, c’est que François Charrier, le camarade du fameux étranger ancien des guerres de Vendée, encouragea les jeunes gens à ne pas se rendre à Niort. Le mardi précédent, assurait-il, un homme lui avait appris à la foire de La Chapelle Saint Laurent, l’existence d’un rassemblement de 200 à 300 conscrits, décidés eux aussi à désobéir. Ils se joindraient volontiers à ceux de Courlay, formant avec eux une bande capable de résister à tous les détachements de gendarmerie. Quelqu'un manquait-il de munitions ? Charrier se proposait de lui en offrir. Il savait où acheter de la poudre en quantité : âgé de soixante ans, il n’inspirerait pas de méfiance ; on lui en vendrait sans difficulté une livre qu’il partagerait entre son fils et ceux qui n’en avaient pas. Il encouragea les jeunes gens à aller voir si ceux des Aubiers partaient, et à leur prêcher la désobéissance. Enfin, au moment de se séparer, il leur conseilla de se retirer deux à deux. On était convenu de se retrouver le mercredi suivant, 28 avril, au lieu dit La Landrenière.

Un des participants du Pas-au-Prêtre, Jean Guyot, ou Diot[2], n’avait pas reçu de feuille de route. Pourquoi se trouvait-il là ? Parce que François Charrier était parvenu à le convaincre qu’il y avait bien une lettre pour lui : on ne la lui avait pas remise de crainte qu’il ne désertât, mais, assurait-il, « les gendarmes viendraient le prendre dans son lit » !

Sur François Pineau, un autre domestique, il avait sans doute moins d’emprise, et agit avec plus de prudence. Quand il apprit que le jeune homme avait reçu sa feuille de route, il « le tira à l’écart » et lui demanda s’il irait à Niort. L’autre répondit « qu’il verrait, qu’il ferait comme les autres ». Alors le métayer lui dit simplement : « Consultez-vous ensemble, mes enfants, et voyez ce que vous avez à faire.[iii] » Discrètement, par petites touches, il semait autour de lui les germes de la rébellion.

Cependant, pour lui-même et son fils, François Charrier montrait beaucoup plus de circonspection. Le jour même du second rassem­blement, François Charrier se présenta chez le maire. Le motif ? Il venait solliciter un certificat de maladie pour son fils, attestant son incapacité à se rendre à Niort avec les autres conscrits !

 Il tomba de haut quand le maire, pour toute réponse, lui apprit qu’il connaissait sa participation au Pas-au-Prêtre. Il eut beau nier, admettre tout au plus la présence de son fils, mais « bien après les autres (?) », rien n’y fit.

Pour achever de l’ébranler, M. Bienvenu usa d’un argument imparable. Informé par lui des événements survenus dans sa commune, le sous-préfet lui avait envoyé une lettre où il l’exhortait à tout faire pour « ramener ces jeunes gens à la raison[iv] ». Le maire montra cette lettre à François Charrier et la lut devant lui. Le métayer, en cet instant, dut sentir une sueur froide lui parcourir l’échine. Ses menées étaient découvertes en haut lieu. Seul espoir : son nom n’était pas cité.

Alors, pour se disculper, il choisit lui aussi la délation :

‑ Je vous dirais bien quelque chose, si vous vouliez me promettre de n’en pas parler.

Et Charrier annonça alors qu’un autre rassemblement devait avoir lieu la nuit même, tout en prétendant qu’il n’en savait pas encore le lieu.

Ce demi-aveu allait dans la bonne direction ; le maire s’engouffra dans la brèche. Charrier voulait-il montrer sa bonne foi ? Eh ! bien, qu’il se rende au rassemblement de La Landrenière, et encourage les jeunes gens à l’obéissance.

Non sans réticences, Charrier finit par accepter, à une condition : c’est que le maire se rendrait également au rassem­blement, afin de constater sa bonne foi. Et pouvoir plus tard en témoigner, au besoin.

Entre les deux hommes, la méfiance rivalise avec la duplicité.

Le soir venu, Charrier se présente chez M. Bienvenu : on vient seulement, assure-t-il, de l’instruire du lieu du rassemblement : c’est au lieu dit La Landrenière. Le maire rappelle au métayer ses instructions,  insiste pour qu’il parle de la lettre du sous-préfet. Puis, les deux hommes se mettent en route.

On imagine sans peine les sentiments des conscrits quand ils virent le maire de Courlay en personne se joindre à eux. Ils avaient été trahis ! Et par qui ? Tout de même pas par ce Charrier qui deux jours plus tôt leur prêchait la résistance ? Un silence de plomb dut tomber sur l’assistance. Le maire ne prononça pas un mot. Sa présence seule suffisait. Et son regard qui, dévisageant chacun, faisait tomber sur lui un reproche doublé d’une menace.

C’est Charrier qui prit la parole : « Retournez chez vous, mes enfants, et laissez cela, ce que vous faites ne vaut rien ». Les jeunes gens n’en croyaient pas leurs oreilles. Ce que vous faites ! Ne venait-il pas leur reprocher leur conduite ?

Le métayer continua, les exhortant à se soumettre et se rendre à Niort. Ce conseil qu’il leur donnait, ajouta-t-il, l’air un peu embarrassé, ne vient pas seulement de lui, mais de « monsieur le sous-préfet qui avait écrit une lettre pour cela[v] ».

Les conscrits en avaient assez entendu. Ils ne pouvaient devant le maire laisser libre cours à leur indignation. Dénoncer les propos tenus par Charrier au Pas-au-Prêtre, c’était avouer les avoir entendus et les avoir approuvés, puisqu’ils ne les ont pas dénoncés et sont revenus au second rassemblement. Alors, en silence, écœurés par tant de duplicité, révoltés contre Charrier « qui parlait si différemment de ce qu’il avait fait[vi] », ils lui tournèrent le dos et se retirèrent.

Le métayer avait payé son revirement au prix fort. L’affaire serait connue dès le dimanche prochain dans le village et colportée dans tous les hameaux ; certains détourneraient les yeux pour ne pas le saluer ; on lui dirait vertement son fait s’il s’avisait, une fois encore, de « s’introduire dans les assemblées publiques au désavantage du gouvernement ». Des années de travail de sape contre l’autorité étaient réduites à néant.

Au moins avait-il ainsi acheté sa sécurité. Le sous-préfet pouvait maintenant engager des recherches sur les événements de Courlay ; il avait un alibi imparable : « Moi, j’aurais encouragé des conscrits à la résistance, dans un rassemblement nocturne ? C’est tout le contraire, je leur ait dit de se soumettre. Demandez au maire, il y était ! » 

Il avait même songé à mettre son fils à l’abri des soupçons, en l’envoyant se coucher, cette nuit-là, chez M. Bienvenu[vii].

Peu après, échaudés par cette aventure, les conscrits semblent s’être rendus à Niort, conformément à leur feuille de route[viii]. Les autorités avaient eu gain de cause. Au premier froncement de sourcil, elles avaient tué la rébellion dans l’œuf.

Le métayer avait ruiné sa réputation pour longtemps dans le village, mais il s’était sorti de ce mauvais pas. Il croyait pouvoir dormir en paix.

 

De nouvelles dénonciations

 

Il se trompait.

Une semaine plus tard, trois hommes se présentaient à la sous-préfecture de Bressuire. Le premier s’appelle Jean Guyot, et il a une déclaration à faire. Il faisait partie des rassemblements des 25 et 28 avril, sous l’effet des « perfides insinuations, des mauvais conseils du sieur François Charrier » (on se souvient que Charrier avait réussi à le persuader qu’il faisait partie des conscrits, bien qu’il n’eût pas reçu de feuille de route). Il ajoute que Charrier avait engagé les participants à ne pas obéir, leur promettait le secours de 200 à 300 hommes, ainsi que des munitions à ceux qui en manquaient.

Les deux autres hommes, introduits l’un après l’autre dans le bureau du sous-préfet, font la même déclaration, presque mot pour mot.

Leur témoignage, on le voit, se rapporte au rassemblement du 25 avril. Pas un mot sur celui du 28 avril. 

Ces dénonciations tronquées, tendancieuses, et, de surcroît, unanimes, sont clairement malveillantes.

Que s’est-il passé pendant la semaine qui suivit le rassemblement du 28 avril ? Indignés par la palinodie du métayer, quelques conscrits avaient-ils décidé de se venger et le dénoncer aux autorités ?

Quelle imprudence ! Ne voyaient-ils pas qu’en accusant Charrier d’avoir parlé à ces rassemblements, ils s’accusaient eux-mêmes d’y avoir participé ? A quoi bon attirer l’attention du sous-préfet sur eux ?

La réalité est sans doute un peu plus complexe. Ils savaient, de la bouche même de Charrier, que le sous-préfet connaissait l’existence des rassemblements. Depuis celui du 28 avril, le maire savait le nom de chacun des participants et pouvait les donner au sous-préfet. L’a-t-il fait ? On l’ignore. Mais il en avait la capacité. Et les conscrits le savaient. Alors la tentation devait être grande de se disculper en dénonçant le plus coupable d’entre eux. Et quel plus grand coupable que Charrier ?

Cependant, on les imagine mal s’engager dans une telle démarche sans garantie. « Je veux bien dénoncer Charrier, mais je veux être sûr que ça ne m’attirera pas d’ennui. » Ils ne pouvaient pas proposer un tel marché au sous-préfet, mais qu’est-ce qui les empêchait de le soumettre au maire ?

Les pièces judiciaires, naturellement, sont muettes à ce sujet. Qui a pris l’initiative du marchandage ? Dans quels termes ? On ne le sait. Néanmoins, l’intervention du maire paraît bien vraisem­blable.

La tâche pour lui n’était pas difficile. De tous les jeunes gens, Pierre Guyot était le plus remonté contre Charrier, puisqu’il était tombé dans ce mauvais pas par la faute du métayer. Il suffisait de trouver deux autres conscrits et leur faire peur en montrant le regard du sous-préfet fixé sur eux. Les trois hommes partiraient ensemble à Bressuire, pour se donner du courage et se surveiller mutuellement. Les choses ensuite iraient rondement.

Le zèle avec lequel le maire dénonce ses propres administrés peut étonner aujourd'hui. C’est oublier que sous l’Empire (et jusqu’au début de la IIIe République), les maires n’étaient pas élus par leurs concitoyens, ils étaient nommés par le préfet pour les petites communes, et par l’Empereur pour les plus grandes. Sous Napoléon III, Thiers en donnait un définition qui valait également sous Napoléon Ier : « Un agent destituable à volonté, comme un sous-préfet ; pis qu’un sous-préfet, c’est un sous-sous-préfet. Le maire aujourd'hui est le plus dépendant des fonctionnaires.[ix] »

Tout le monde pouvait se montrer satisfait. Le sous-préfet, avec cette affaire déjà presque ficelée, prouvait son efficacité à sa hiérarchie. Les conscrits se tiraient d’un mauvais pas en accablant un bouc émissaire discrédité. Le maire enfin témoignait de son zèle au sous-préfet, tout en faisant oublier son déplaisant rôle de délateur derrière le comportement non moins détestable de Charrier. 

Dans les jours suivants, le préfet arrêta Charrier par « mesure de haute police », l’interrogea et le garda dans la prison de Niort. Puis il informa le gouvernement.

Pour sa défense, le métayer présenta les faits sous le jour le plus propre à se disculper. Il prétendit avoir agi aux deux rassemblements de la même manière : celle d’engager les jeunes gens à se soumettre. Pourtant, il y avait bien des personnes hostiles à la levée des 80 000 hommes ? Oui, il y avait Jean Guyot, « qui paraissait se faire le chef de la bande, qui excitait les autres et qui lui demanda à lui-même avec insistance de lui procurer de la poudre » ! Demande à laquelle, naturellement, Charrier se refusa.

Cet interrogatoire avait lieu le 12 mai. Quatre jours plus tôt, le maire précisait dans une lettre au sous-préfet que « quand il a vu qu’il était découvert et qu’il allait être poursuivi », le métayer s’était promis « de faire prendre Guyot, qu’il a dénoncé comme chef d’attroupement. » Il ajoute que ce n’était, de la part de Charrier, « qu’une tromperie de laquelle il voulait se servir pour mettre un voile sur les yeux des administrateurs, comptant par là pouvoir cacher son inconduite, mais déjà trop connu par le public qui, de toutes parts, dans la commune, était irrité contre lui. »

Le préfet informa de toute cette affaire le gouvernement, qui, le 19 juillet, rendait sa décision. Leurs Excellences les ministres de la Police Générale et de la Justice ordonnaient au préfet de mettre le sieur Charrier, prévenu d’avoir provoqué les rassemblements armés de Courlay, ‑ faits prévus par les articles 96 et 102 du Code Pénal ‑ à la disposition de la justice.

Charrier eût été bien surpris, le soir du 28 avril, après avoir conseillé la soumission en présence du maire, s’il avait su que son affaire passerait sous les yeux de Leurs Excellences les ministres de la Police Générale et de la Justice, et le mettrait sous la menace d’une condamnation emportant une peine de bannissement, voire la peine de mort.

Pourquoi une telle sévérité envers un homme qui a fait tout de même amende honorable ?

 

L’Empire exige toujours plus de soldats

 

En 1813, la conscription est une institution récente et impopulaire. Créée dans les derniers mois de la Révolution, remaniée plusieurs fois sous l’Empire, elle devait satisfaire les besoins du pays confronté à des guerres sans cesse renaissantes.

 Chaque année, un sénatus-consulte fixait le nombre d’hommes qui devaient être levés pour l’ensemble du territoire et pour chaque département. Les préfets faisaient ensuite la répartition entre les arrondissements, et le sous-préfet entre les cantons[x].

Dans chaque commune, une liste des jeunes gens de vingt ans était affichée. Une semaine plus tard, on procédait au tirage au sort. Les conscrits passaient pieds nus sous la toise devant le maire et le sous-préfet. Les estropiés, boiteux, aveugles, sourds-muets, ceux qui avaient perdu un membre ou les dents incisives (nécessaires pour déchirer les cartouches) et tous ceux dont la taille était inférieure à 1,488 mètre étaient réformés[xi]. Les autres tiraient un numéro dans une urne. Si le numéro excédait le contingent, ils étaient libérés[xii]. Sinon, ils avaient un mois pour se présenter devant le capitaine de recrutement, faute de quoi ils étaient déclarés réfractaires[xiii].

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le conscrit passe sous la toise, en présence du maire et du sous-préfet

 

Le malchanceux pouvait payer un concitoyen pour servir à sa place : la loi, qui avait d'abord interdit le remplacement au nom de l’égalité, l’avait rétabli sous la pression de la bourgeoisie. Le prix du remplaçant, fixé devant notaire, varia beaucoup au cours de l’empire : de 2 000 à 10 000 francs, soit entre 2 et 10 ans de revenus pour un paysan pauvre ou un ouvrier agricole. Une somme bien au-delà des moyens des domestiques de Courlay. A la fin de l’empire, ces transactions ne concernaient que 1 à 2% des jeunes soldats[xiv].

Dans Le conscrit de 1813, Erckmann-Chatrian a bien décrit l’abattement de ceux qui avaient tiré un mauvais numéro : « Depuis ce jour, je n’avais plus la tête à rien. J’essayai d'abord de me mettre à l’ouvrage ; mais sans cesse mes pensées étaient ailleurs (...) Le soir, je rentrais en ville (...) au moment où l’on fermait les portes, et je voyais, en passant, toutes les petites auberges, pleines de conscrits et de vieux soldats réformés qui buvaient ensemble. (...) On ne pouvait rien voir de plus abominable que ces trous pleins de fumée, (...) ces jeunes gens en train de boire, de crier et de taper sur les tables comme des aveugles. (...) C’était triste pour des fils de paysans, des gens honnêtes et laborieux de mener une existence pareille ; mais personne n’avait plus envie de travailler.[xv] » Ne reconnaît-on pas là le comportement des jeunes gens de Courlay, dénoncé par le maire dans sa lettre au sous-préfet ?

Le jour fixé, le conscrit faisait ses adieux au milieu des larmes, tel Jean-Roch Coignet : « Deux gendarmes se présentèrent chez M. Potier, pour me donner ma feuille de route, avec ordre de partir le 10, pour Fontainebleau. Je fis de suite mes préparatifs. Mes maîtres voulaient m’acheter un remplaçant ; je les remerciai tout en larmes, et je leur promis de revenir bientôt avec un fusil d’argent, sinon de me faire tuer. Mes adieux furent tristes. Cependant je fus comblé d’égards par tout le monde. Quand je partis, avec mon petit paquet sous le bras, on me conduisit un bout de chemin, et je fus bien embrassé[xvi]. »

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Chaque année, de 1805 à 1807, le Sénat vota une levée de 80 000 hommes.

1808 marqua le début de l’accroissement des levées : c’est l’année où se déclenche la guerre d’Espagne, qui s’ajoute aux conflits avec les autres nations. Après l’habituelle levée de 80 000 hommes pour la classe 1809, on leva, la même année, par anticipation, les 80 000 hommes de la classe 1810. On leur adjoignit encore 80 000 hommes prélevés sur les anciennes classes qui avaient échappé à la conscription. L’année suivante, on prélève encore 30 000 hommes sur la classe 1810. Soit, pour cette classe, un contingent total de 110 000 hommes.

En 1811, nouvel accroissement : il faut cette fois préparer la campagne de Russie. Les classes 1811 et 1812 fourniront chacune 120 000 hommes[xvii].

C’est l’époque où, pour montrer sa puissance, Napoléon déclarait fièrement avoir « cent mille hommes de rente[xviii] ». Mot qui se veut redoutable, et qui est surtout effroyable : de quoi n’est pas capable un homme qui se croit le droit de consommer cent mille vies par an ? Devant l’ambassadeur du tsar, il est plus explicite encore : « Votre maître a-t-il comme moi 25 000 hommes à dépenser par mois ?[xix] »

Pendant que les troupes qui formaient la première Grande Armée, celle d’Austerlitz et d’Iéna, s’épuise peu à peu en Espagne, l’Empereur a rassemblé sur les bords du Niémen une seconde Grande Armée encore plus gigantesque, à la mesure de la campagne qui s’annonce. Pas moins de 600 000 hommes, répartis en deux lignes : une première ligne de 400 000 hommes s’enfoncera dans le territoire russe, une seconde ligne de 200 000 hommes la suivra pour venir occuper au fur et à mesure les échelons conquis par la première[xx]. Ajoutons les 230 000 hommes de l’armée d’Espagne et les garnisons laissées un peu partout en Europe : c’est plus d’un million d’hommes que l’Empereur tient sous ses ordres.

Jamais il n’a été plus sûr de sa puissance. Il lui échappe parfois des propos où la mégalomanie prend des accents curieusement prophétiques : « D’ailleurs, qu’y puis-je si un excès de puissance m’entraîne à la dictature du monde ? (...) Ma destinée n’est pas accomplie ; je veux achever ce qui n’est qu’ébauché. Il nous faut un code européen, une cour de cassation européenne, une même monnaie, les mêmes poids et mesures, les mêmes lois ; il faut que je fasse de tous les peuples de l’Europe le même peuple, et de Paris la capitale du monde. Voilà le seul dénouement qui me convienne.[xxi] »

Pourtant, au moment de partir, un doute le prend : « Mais comment tout cela finira-t-il ?[xxii] »

D’autres sont plus lucides encore, tel le sénateur Sémonville, regardant les régiments défiler fièrement, musique en tête : « Pas un ne reviendra, ils vont à la boucherie.[xxiii] »

La marée humaine de 300 000 hommes[xxiv] qui franchit le Niémen, le 24 juin 1812, offre aux témoins un spectacle inoubliable : « Toutes les collines, leurs pentes, les vallées étaient couvertes d’hommes et de chevaux. Dès que la terre eut présenté au soleil toutes ces masses mobiles, revêtues d’armes étincelantes, le signal fut donné, et aussitôt cette multitude commença à s’écouler vers les trois ponts.[xxv] »

 

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La Grande Armée passe le Niémen

 

Le plan de l’empereur est simple : se porter au-devant des deux armées russes, fortes seulement de 150 000 et 50 000 hommes, les anéantir dès l’entrée dans le territoire ennemi grâce à son écrasante supériorité numérique, puis dicter ses conditions de paix au tsar.

Malheureusement, les russes déjouent le plan de l’Empereur. Ils refusent le combat et se replient, forçant l’armée française à s’avancer toujours plus à l’intérieur de leur immense territoire. C’est l’été, et hommes et bêtes souffrent déjà du terrible climat russe : journées brûlantes, nuits glaciales, pluies torrentielles[xxvi]. Parvenu à Vilno (l’actuelle Vilnius, en Lithuanie), Napoléon constate avec effarement les résultats : certains corps ont déjà perdu la moitié de leurs effectifs, par épuisement ou désertion massive, quatre jours seulement après l’entrée en campagne[xxvii] ! Pour se réorganiser et récupérer tous ses traînards, la Grande Armée est contrainte à 18 jours de repos[xxviii].

Enfin, le 15 juillet, on se remet en marche. Douze jours plus tard, Napoléon croit à un nouvel Austerlitz : près de Vitebsk, les Russes semblent accepter le combat. Mais pendant la nuit leur armée se dérobe à nouveau. Il faut repartir de l’avant. Un tiers des hommes et deux tiers des chevaux sont déjà morts, l’indiscipline est générale[xxix]. Et on ne s’est pas même encore battu ! A Vitebsk, on se repose à nouveau deux longues semaines. Le pessimisme gagne Napoléon : « La guerre de Russie est une guerre de trois ans. »

Le 16 août, on arrive à Smolensk, et Napoléon croit enfin tenir sa grande bataille. De violents combats ont lieu dans les faubourgs, mais les Russes se replient encore pendant la nuit du 17. A cette date, la Grande Armée a perdu plus de la moitié de ses effectifs[xxx].

 Et on se remet en marche. Napoléon se reprend à espérer : « Avant un mois, nous seront à Moscou ; dans six semaines nous aurons la paix. »

Enfin, devant Moscou, l’ennemi cesse de reculer et concède à l’Empereur sa grande bataille. Ce sera la bataille de la Moscowa (ou de Borodino), la plus effroyable boucherie de tout le XIXe siècle[xxxi] : 50 000 tués ou blessés graves côté français, 58 000 côté russe. La nuit, dans le silence du champ de bataille déserté, monte l’immense plainte des 35 000 blessés dont la plupart ne survivront pas[xxxii].

Au moins, l’Empereur est victorieux. Le 14 septembre, il peut entrer dans Moscou, à la tête de sa Grande Armée ‑ réduite maintenant à 100 000 hommes[xxxiii].

Il y attend pendant un mois les offres de paix du tsar. « Si je réussis avec la Russie, je suis maître du monde[xxxiv]. »

Mais rien ne vient. Il faut se résigner à se replier sur Vitebsk, où l’on prendra ses quartiers d’hiver avant de repartir en campagne l’année suivante.

Commence alors le terrible épisode de la retraite de Russie, avec ses nuits interminables de seize heures[xxxv], balayées par un vent polaire jusqu’à  –30° C[xxxvi], la disparition du commandement remplacé par le chacun-pour-soi[xxxvii], les soldats qui cherchent un peu de tiédeur à l’intérieur de la carcasse d’un cheval[xxxviii], les nez gelés, les doigts gelés, les pieds gelés qui « sonnent sur la route comme une paire de sabots[xxxix] », les bêtes qui tombent et dans lesquelles on découpe un morceau de viande « bien souvent avant qu’il ne soit mort[xl] », le glaçon de sang de cheval qu’on suce en marchant, les blessés amputés qu’on laisse tomber du chariot et qu’on abandonne[xli], les prisonniers russes privés de nourriture qui tombent d’épuisement et qu’on achève en leur fracassant la tête[xlii], « le bruit continuel causé par le broiement des cadavres cachés dans la neige, (...) qu’écrasent les roues des voitures[xliii] ». Ce cortège d’horreurs culmine avec le fameux passage de la Bérézina qui dépasse les limites de l’imaginable, dont le souvenir hantera toujours les survivants, et qu’on épargnera au lecteur[3].

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La retraite de Russie (tableau de Illarion Pryanishnikov - 1874)

Le 15 décembre, la misérable horde humaine qui franchit le Niémen, ‑ 2000 à 3000 combattants suivis d’environ 20 000 traînards ‑, est tout ce qui reste des 300 000 soldats qui, six mois plus tôt, traversaient ce même fleuve dans l’autre sens. « Sire, l’armée n’existe plus.[xliv] » résume Le maréchal Berthier.

A l’annonce de la conspiration du général Malet, Napoléon, qui venait de rédiger son fameux XXIXe bulletin, abandonne précipitamment ses troupes pour se rendre à Paris[xlv]. D'abord atteint par l’échec de la campagne et le déprimant spectacle offert à ses yeux par la retraite, il retrouve sa sérénité au milieu de l’insouciance parisienne, l’étiquette impériale et le confort des Tuileries. « Au bout du compte, dit-il à son aide de camp, qu’est-ce que tout ceci m’a coûté ? 300 000 hommes, et encore, il y avait beaucoup d’Allemands là-dedans.[xlvi] »

La première Grande Armée achève de mourir en Espagne, la seconde est morte dans les neiges de l’hiver russe[xlvii] ? N’importe, il en lèvera une troisième.

Et aussitôt, avec sa prodigieuse puissance de travail et l’attention qu’il porte toujours aux moindres détails, il se met à la tâche.

Par le sénatus-consulte du 11 janvier 1813, l’effort demandé au pays atteint des chiffres sans précédents[xlviii] :

- levée de la classe 1814, appelée par anticipation, pour 150 000 hommes,

- rappel des classes 1809 à 1812, pour 100 000 hommes,

- levée de 100 000 hommes de la Garde Nationale

D’un trait de plume, il a comblé les vides creusés par la campagne de Russie.

Mais bientôt, ces énormes ponctions apparaissent insuffisantes. Les vaincus d’Iéna et de Wagram, courbés sous le joug d’un Empereur victorieux, redressent la tête à l’annonce du désastre de Russie. La Prusse, alliée d’hier, change de camp et déclare la guerre à la France à la mi-mars[xlix]. L’Autriche, autre alliée, paraît près de suivre le même chemin.

Le 3 avril 1813, un nouveau sénatus-consulte apporte de nouveaux renforts : 90 000 hommes supplémentaires levés sur la classe 1814, et 80 000 sur les anciennes classes 1807 à 1812.

Comme en 1793, le France voit se dresser contre elle l’Europe entière. Une ère de luttes épiques s’ouvre une seconde fois. L’Empire est un assemblage hétéroclite de nations et de peuples divers, amalgamés et fusionnés par le génie et la volonté d’un homme. Pour la réussite de cette grandiose aventure personnelle, aucun sacrifice collectif n’est assez grand. Avec son brutal langage, Napoléon le dira à Metternich, ministre des Affaires Etrangères autrichien : « J’ai grandi sur les champs de bataille, et un homme comme moi se soucie peu de la vie d’un million d’hommes.[l] »

Malheureusement, le peuple, qui s’était dressé en 1793 pour défendre la nation française, rechigna en 1813 à défendre l’empire napoléonien.

Déjà, en 1809, on n’avait jamais vu autant de mariages, parce qu’on ne voulait pas aller combattre en Espagne[li]. Quatre ans plus tard, la prime de remplacement s’élève à 12 000, voire 15 000 francs. On va jusqu’à s’auto-mutiler : « J’ai vu des jeunes gens qui se sont fait arracher toutes les dents pour ne point servir ; d’autres sont parvenus à les carier presque toutes en employant des acides ou en mangeant de l’encens. Quelques-uns se sont fait des plaies aux bras et aux jambes, par l’application de vésicatoires, et pour rendre ces plaies pour ainsi dire incurables, ils les ont pansées avec de l’eau imprégnée d’arsenic[lii]. » Surtout, le nombre de réfractaires s’amplifie démesurément. En mai 1813, il atteint le chiffre de énorme de 160 000 : un conscrit sur trois. Des bandes se sauvent dans les bois, et il n’y a plus assez de gendarmes pour leur faire la chasse[liii].

Ainsi, les conscrits de Courlay ne sont nullement un cas isolé. Bien d’autres rassemblements durent avoir lieu dans toute la France. Un peu partout, les maires préférèrent fermer les yeux plutôt que montrer leur zèle comme celui de Courlay.

Les domestiques de Courlay avaient une raison supplémentaire de se révolter. Agés de 22 à 27 ans en fin 1813, ils appartenaient aux classes 1807 à 1812. Ils avaient donc échappé une première fois à l’appel de leur classe. Une seconde fois, (pour les plus âgés) au rappel des anciennes classes en 1809. Une troisième fois au nouveau rappel des anciennes classes en janvier 1813. La machine impériale ne les avait happés qu’à la quatrième reprise. Comment ne pas ne révolter contre cette conscription et son tirage au sort, qui ne vous laisse échapper une première fois que pour mieux vous rattraper à la suivante ?

La justice déclarera que leur velléité de résistance « n’avait pas été suivie d’effet ». Est-ce à dire qu’ils avaient tous fini par se rendre à Niort ? Ou seulement qu’ils n’avaient opposé aucune résistance aux gendarmes... qui ne les pourchassaient pas ? Combien se cachaient encore dans les bois, défiant des autorités impuissantes ?

 

Un procès « politique »

 

Lorsque le juge d’instruction chargé de l’affaire commença ses interrogatoires, les pièces en sa possession lui permettaient de dresser, sur les événements de Courlay, un tableau assez précis, dans lequel figuraient pourtant de grandes zones d’ombre. Les faits reprochés à Charrier, son encouragement à ne pas se rendre à Niort, son offre de munitions, n’étaient sont guère douteux. Cependant, s’il s’est immiscé dans les rassemblements, nul ne prétendait qu’il en était à l’origine. Qui donc a convaincu les jeunes gens de se regrouper un soir ? Qui a fixé le jour et l’heure ? Qui étaient les véritables meneurs du mouvement ? Autre circonstance aggravante : quels conscrits sont venus armés de leur fusil ? Ceux-là sont les vrais responsables des rassemblements.

Les jeunes gens, disent-ils, « ne s’y sont rendus que pour délibérer entre eux sur leur départ pour Niort ». Un débat dut s’engager, opposant les tenants du départ à ceux de la désobéissance. Des propos séditieux furent échangés, parmi lesquels ceux de Charrier ne furent peut-être pas les plus virulents. L’enquête devra mettre l’intervention du métayer à sa vraie place parmi celle des autres participants.

Un dernier point à élucider : l’identité et le rôle joué par le mystérieux « étranger ». Comme Charrier, il a combattu sous la Révolution dans les rangs des Vendéens. C’est lui, probablement, l’homme qui, à la foire de La Chapelle Saint Laurent, avait parlé à Charrier d’un renfort de 200 à 300 hommes. Sincères ou non dans le colportage de cette rumeur, l’un et l’autre paraissent bien avoir agi de concert pour faire lever dans la région un mouvement de révolte. S’agissait-il d’une initiative isolée ? N’était-ce pas plutôt la partie visible d’un vaste complot fomenté dans les milieux vendéens ? Ne va-t-on pas, d’interrogatoires en interrogatoires, d’aveux en aveux, de complices en complices, mettre au jour les ramifications d’une cons­piration dont on livrera à la justice tous les membres ?

Autant de questions auxquelles le juge d’instruction va devoir tâcher de réponse. Son enquête s’annonce passionnante.

 

Il commença son travail le 23 juillet 1813 et l’acheva un mois plus tard, le 22 août. Pendant ce laps de temps, il procéda à l’interrogatoire du prévenu, entendit les trois premiers dénonciateurs et le maire, puis, une semaine plus tard, sept autres participants aux rassemblements.

Qu’apportent de neuf ces interrogatoires ? Peu de chose.

Quelle lumière jettent-ils sur les zones d’ombre qui nous intéressent ? Aucune.

Ce n’est pas que les témoins aient refusé de répondre : on ne leur a pas même posé la question.

Quelle est l’identité de l’étranger ? Quel rôle a-t-il joué ? Le juge n’a pas pris la peine d’explorer cette piste.

Qui est venu en armes ? Il a oublié de poser la question.

Quelles paroles ont été prononcées ? Il ne s’intéresse qu’à celles de Charrier.

Qui a été à l’initiative des rassemblements, en fixant le jour et l’heure ? Il ne paraît s’être interrogé que tardivement sur ce point, lors de la seconde audition des témoins. Sur les sept jeunes gens, six répondent à une question qu’on peut reconstituer en : « Qui vous a incité à vous rendre à ce rassemblement ? », car ils déclarent tous les six en des termes quasi identiques « que personne ne l’a incité à se rendre à ce rassemblement ». Soit ! ils sont donc venus de leur plein gré, sans subir les mauvais conseils de quiconque. Mais quelqu'un leur a bien indiqué le lieu et l’heure : donnez son nom ! On ne poussa pas l’inquisition jusque-là.

Voilà un juge d’instruction bien peu curieux. Etablir la culpabilité du seul Charrier, voilà son but, et toutes ses questions ramènent à lui, en écartant avec soin tout ce qui risque de faire déborder l’instruction vers d’autres culpabilités. A cet exercice, naturellement, les témoins se prêtent volontiers. Ils se doutent bien, comme le dira la Cour impériale de Poitiers en termes éloquents[liv], que « les rassemblements ont dû paraître à tous les bon citoyens contraires à la tranquillité générale et à l’ordre public, qu’un père de famille a dû craindre de se compromettre en y assistant ». Aussi veillent-ils à ne citer personne d’autre que le métayer, de peur que le dénoncé ne se fasse à son tour dénonciateur : l’exemple de Charrier et de Guyot s’accusant mutuellement leur sert de leçon. Il n’est pas jusqu’au maire de Courlay qui ne juge prudent de se défausser en déclarant « qu’il se rendit bien au lieu du rassemblement (...) mais qu’il ne put rien voir à cause de l’obscurité et rien entendre parce qu’il n’était pas assez près ». Peut-on s’étonner qu’un autre déclare « que comme il est sourd, il n’a rien entendu de ce qui s’y est dit » ?

Le portrait que tracent tous ces témoignages, avec leurs réticences et leurs non-dits, est celui de conscrits indécis, hésitants, comptant aligner leur comportement sur celui des autres, bien plus que celui de jeunes révoltés. La feuille de route les prit à coup sûr au dépourvu. Bouleversés, leurs projets d’avenir anéantis, ils cessèrent le travail et se retrouvèrent dans les cabarets. L’alcool aidant, quelques-uns se montèrent la tête et parlèrent de résister. Les gendarmes viendraient-ils les chercher ? On les recevrait à coups de fusil ! Quelqu'un proposa qu’on se rassemble tel soir, à tel endroit ; les autres approuvèrent. Et à la sortie du cabaret, l’information se propagea à travers les rues du village, s’étendit de hameau en hameau, jusqu’aux communes voisines. Le 25 avril, vingt-sept conscrits se retrouvaient pour délibérer de la conduite à tenir. Pas de meneur véritable parmi eux, juste des jeunes gens désemparés, influençables, prêts à écouter celui qui parlera le plus fort. Comment ne pas comprendre leur désarroi devant la mesure cruelle qui les arrache à leurs familles ? Si la Justice ne peut admettre ni excuser leurs velléités de résistance, ne doit-elle au moins la considérer avec indulgence et pardonner ?

Il en va tout autrement de Charrier, dont la présence tranche au milieu de tous ces jeunes hommes. A soixante ans, c’est un homme d’expé­rience, dont l’opinion est écoutée avec respect et qui n’est pas concerné par la levée des 80 000 hommes. Il lui incombe donc de ramener à la raison les esprits échauffés, prêcher le calme et l’obéissance aux lois. Au lieu de cela, il encourage la rébellion.

D’un côté, des esprits ébranlés qui cherchent une conduite, de l’autre, l’« infâme projet de détourner du chemin de l’honneur les conscrits[lv] », selon les termes du procureur impérial de Bressuire, opéré par une « personne mal intentionnée », bien connue par le travail de sape, patient et sournois, qu’elle mène sur l’opinion publique contre le gouvernement.

Rappelons-nous combien les levées de 1813 avaient été difficiles. Plus que jamais, le gouvernement avait besoin de l’union de tous face à la menace étrangère. L’instruction risquait-elle de remonter jusqu’à d’anciens Vendéens ? Le moment était mal venu de ranimer de vieilles querelles. Des conscrits avaient montré des velléités de résistance ? Ils avaient fini par rejoindre l’armée, ‑ ou on feignait de le croire ‑, c’était assez.

En donnant l’ordre de faire poursuivre Charrier, l’intention de leurs Excellences les ministres de la Justice et de la Police était claire, et ne pouvait être méconnue par le juge. Donner une leçon aux mauvais citoyens, sans indisposer les bons : telle était la mission confiée à la Justice. En un mot : faire un exemple.

Que le juge ait instruit exclusivement à charge, il ne faut donc pas s’en étonner. Il mit d’entrée de jeu un frein à sa curiosité, s’interdit de d’explorer des voies qui l’entraîneraient trop loin. On peut y voir un manquement à l’indépendance. Mais le juge dut se plier sans effort aux désirs des ministres : pour lui comme pour tout le monde, les conscrits étaient plus à plaindre qu’à blâmer. Et il ne se souciait pas plus de rallumer les feux de la guerre civile. Quant à Charrier, il fallait un bouc émissaire, tant pis pour lui !

 

L’instruction est terminée. Le 3 septembre, la Cour impériale de Poitiers renvoie Charrier devant la Cour d’Assises des Deux-Sèvres, en invoquant l’article 91 du Code Pénal : « L’attentat ou le complot dont le but sera (...) d’exciter la guerre civile en armant ou en portant les citoyens ou habitants à s’armer les uns contre les autres, seront punis de la peine de mort ». Mais, les provocations de Charrier n’ayant pas été suivies d’effet, la peine encourue est le simple bannissement.

 

Le procès s’ouvre le 23 septembre 1813, à 9 heures du matin[lvi]. Douze témoins sont cités à comparaître. Hormis le maire, M. Bienvenu, ce sont tous des domestiques âgés de 22 à 27 ans. On y retrouve ceux qui ont déposé devant le juge, et qui figurent dans la catégorie des témoins à charge. Mais la liste comporte également cinq autres noms présentés comme témoins à décharge. Par leur âge et leur profession, on reconnaît des participants aux rassemblements. On peut donc parler, à décharge, de l’attitude de Charrier les 25 et 28 avril ? Des faits nouveaux permettent-ils d’alléger sa culpabilité sans la reporter sur le dos de quelqu'un d’autre ? On aurait aimé assister au procès pour voir comment ils se tirèrent d’affaire. Au reste, l’accusation, la défense, la Cour étaient-ils plus à l’aise ? N’avaient-ils pas les mêmes scrupules que le juge d’instruction ? L’ambiance ce jour-là au tribunal dut être bien étrange.

A la clôture des débats, les jurés se retirèrent pour délibérer sur la question suivante : « François Charrier est-il coupable d’avoir le 25 avril 1813 dans un rassemblement des conscrits de la commune de Courlay et des communes voisines provoqué les conscrits réunis, en leur promettant du secours et des munitions, à s’armer et à résister par la force à ceux qui voudraient les contraindre à obéir à la loi ? »

Mais jusqu’au bout, cette affaire sera marquée par l’ambiguïté, voire l’irrégularité, où se mesure l’embarras de la justice.

Les jurés revinrent dans la salle des audiences avec la réponse suivante :

« La déclaration du jury est oui, François Charrier est coupable d’avoir, le 25 avril 1813 dans un rassemblement des conscrits de la commune de Courlay et des communes voisines, annoncé des secours et promis des munitions. Mais non, François Charrier n’est pas coupable d’avoir provoqué les conscrits réunis, à s’armer et à résister par la force à ceux qui voudraient les contraindre à obéir à la loi. »

Mais sur la pièce du dossier judiciaire, cette déclaration est barrée d’une croix. Et au verso de la feuille, figure une autre déclaration, non barrée celle-là : « La déclaration du jury est oui, François Charrier est coupable d’avoir, le 25 avril 1813, etc., provoqué les conscrits réunis en leur promettant du secours et des munitions à s’armer et à résister par la force à ceux qui voudraient les contraindre à obéir à la loi. »

 

declaration-du-jury-recto-2.jpg

 La déclaration initiale du jury (recto de la feuille)...

declaration-du-jury-verso.jpg

... et la déclaration finale (verso de la feuille)

 

Dans la première déclaration, les jurés ne reconnaissent l’accusé que des faits avérés, et répondent : non, à la question posée. Dans la seconde, ils répondent : oui, à la question.

Que s’est-il passé ?

Le compte-rendu de la séance n’en donne qu’une vague aperçu :

« La Cour, attendu que les jurés n’ont point répondu aux questions ordonne que les jurés < mot illisible>

« Le défenseur avait soutenu que la déclaration devait être maintenue. »

C’est tout.

La Cour a donc exigé des jurés, malgré l’avis du défenseur, qu’ils reconsidèrent leur déclaration. Et elle a obtenu satisfaction. 

Pour quelle motif ? Parce qu’ils ne répondent pas, assure-t-elle, à la question posée. En fait, ils font plutôt une double réponse, dans laquelle les juges ont pu trouver la marque de l’hésitation et de l’ambiguïté. Oui, il est coupable, mais non, il n’est pas coupable ? Qu’est-ce que cela signifie ? Clarifiez donc votre réponse !

 Poussés à formuler une réponse nette, les jurés ne pouvaient que confirmer leur déclaration initiale. Or, ils changèrent d’avis ! Y eut-il nouvelle délibération ? Le compte-rendu ne la mentionne pas.

A tout le moins, les juges durent user de l’intimidation pour influencer les jurés.

Ils purent alors prononcer la peine attendue :

« La Cour, vu la déclaration du jury de laquelle il résulte

« Attendu que ces faits sont qualifiés crimes

« Vu les articles 91, 102, 36

« Condamne à 4 ans de bannissement ».

 

Pendant cette fin d’année 1813, tandis que François Charrier était reconduit hors des limites de l’Empire[lvii] pour y expier sa condamnation, que devenaient les conscrits de Courlay ? Les victoires de Lützen et Bautzen au mois de mai avaient déjà coûté à Napoléon 50 000 hommes sur les 250 000 dont il disposait au départ[lviii]. Puis, en octobre, la terrible défaite de Leipzig, à laquelle s’ajoutera le typhus et la dysenterie, ne laissera plus qu’environ 40 000 rescapés[lix]. De nombreuses vies humaines seront encore sacrifiées, l’année suivante, avant que Napoléon se résigne à signer son abdication, le 6 avril 1814[lx]. Sur les 27 jeunes gens rassemblés le 25 avril 1813 au Pas-au-Prêtre, combien se sont finalement rendus à Niort ? Parmi eux, combien ont survécu à l’abdication de l’Empereur ?

 

 

Notes

[1] Le dossier judiciaire est conservé aux Archives Départementales des Deux-Sèvres, sous la cote 2U69

[2] Selon les pièces, l’orthographe diffère. S’agit-il du Jean Diot ou Guyot qui, au début de la monarchie de Juillet, se fit chef de bande de conscrits réfractaires, par opposition au gouvernement de Louis-Philippe ? Il est tentant de le penser, bien que les âges ne correspondent pas : le Jean Diot de 1813 déclare avoir 21 ans, et on donne à celui de 1831 l’âge de 48 ans (cf le dossier 2U150 aux Archives Départementales des Deux-Sèvres).

[3] On pourra si on le souhaite se reporter aux ouvrages spécialisés, par exemple : André Castelot, La campagne de Russie, Perrin, 1991



[i] André Castelot, La campagne de Russie, Perrin, 1991, p. 284-285

[ii] Témoignage de Louis Boursard, le 13 août 1813

[iii] Témoignage de François Pineau, le 4 aout 1813

[iv] Interrogatoire de François Charrier du 12 mai 1813

[v] Interrogatoire de François Charrier du 12 mai 1813

[vi] Témoignage de Jacques Falourd, le 4 août 1813

[vii] Témoignage de Pierre-Alexandre bienvenu, le 4 août 1813

[viii] C’est au moins ce que laisse entendre le fils de François Charrier, lorsqu’il déclare qu’ « il se serait bien rendu comme les autres à Niort, le jour que l’arrondissement y fut appelé », s’il n’avait obtenu la permission de rester chez lui. (Interrogatoire de Jean Charrier, le 12 mai 1813)

[ix] André Chandernagor, Les maires de France,  Fayard, 1993, p. 44

[x] Alain Pigeard, La conscription sous le premier empire, in Revue du Souvenir Napoléonien, n° 420, octobre-novembre 1998

[xi] Alain Pigeard, op. cit.

[xii] Boris Danzer-Kantof, La vie des français au temps de Napoléon, Larousse, 2004, p. 170 (la pagination est celle de l’édition France-Loisirs)

[xiii] Alain Pigeard, op. cit.,

[xiv] Alain Pigeard, op. cit., § Le remplacement et les lois d’amnistie

[xv] Erckmann-Chatrian, Le conscrit de 1813, Le livre de poche, p. 61-61

[xvi] Jean-Roch Coignet, Vingt ans de gloire avec l’empereur, 1er chapitre

[xvii] Alain Pigeard, op. cit.

[xviii] Jacques Bainville, Napoléon, p. 365

[xix] André Castelot, La campagne de Russie, Perrin, 1991, p. 54

[xx] Dominique de Villepin, La chute, ou l’Empire de la solitude, Perrin, 2008, p. 189

[xxi] Dominique de Villepin, op. cit., p. 190

[xxii] Dominique de Villepin, op. cit., p. 191

[xxiii] Dominique de Villepin, op. cit., p. 197

[xxiv] Dominique de Villepin, op. cit., p. 299

[xxv] Ségur, cité dans Dominique de Villepin, op. cit., p. 197

[xxvi] Dominique de Villepin, op. cit., p. 202

[xxvii] Dominique de Villepin, op. cit., p. 203

[xxviii] Dominique de Villepin, op. cit., p. 204

[xxix] Dominique de Villepin, op. cit., p. 210

[xxx] Dominique de Villepin, op. cit., p. 214

[xxxi] André Castelot, op. cit., p. 144

[xxxii] André Castelot, op. cit., pp. 157, 159, 163

[xxxiii] Dominique de Villepin, op. cit., p. 235

[xxxiv] Dominique de Villepin, op. cit., p. 236

[xxxv] André Castelot, op. cit., p. 254

[xxxvi] Dominique de Villepin, op. cit., p. 272

[xxxvii] André Castelot op. cit., p. 319

[xxxviii] Dominique de Villepin, op. cit., p. 274

[xxxix] André Castelot, op. cit., p. 281

[xl] André Castelot, op. cit., p. 233

[xli] André Castelot, op. cit., p. 237

[xlii] André Castelot, op. cit., p. 237

[xliii] André Castelot, op. cit., p. 304

[xliv] André Castelot, op. cit., p. 320

[xlv] Alain Pigeard, op. cit, p. 283-285

[xlvi] Dominique de Villepin, op. cit., p. 326

[xlvii] Alain Pigeard, op. cit

[xlviii] Alain Pigeard, op. cit

[xlix] Dominique de Villepin, op. cit., p. 332

[l] Dominique de Villepin, op. cit., p. 360

[li] Marcel Baldet, La vie quotidienne dans les armées de Napoléon, Hachette, 1964, p. 38 (la pagination est celle de l’édition Famot, 1978)

[lii] Dominique de Villepin, op.cit., p. 404

[liii] Georges Blond, La Grande Armée, Robert Laffond, 1979, p. 408

[liv] Arrêt de mise en accusation du 3 septembre 1813

[lv] Décision du procureur impérial se déclarant partie publique dans cette affaire, le 22 juillet 1813

[lvi] C’est l’heure assignée aux témoins dans leur convocation au procès

[lvii] Code Pénal de 1810, article n° 32

[lviii] Dominique de Villepin, op.cit., p. 349

[lix] Dominique de Villepin, op. cit., p. 388

[lx] Dominique de Villepin, op. cit., p. 470

 

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