la vie au bagne de Rochefort sous le premier Empire

 

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On trouve aux Archives du Service Historique de la Défense à Rochefort le registre des matricules des forçats retenus dans le bagne de cette ville. Celui de François Caillé, le père du célèbre explorateur René Caillié, découvreur de Tombouctou, y figure, et porte le numéro 1004. Outre son signalement et le motif de sa condamnation, le registre porte sur la marge de gauche la mention suivante : « Amené des prisons de Saintes le 2 germinal an 8 ». En dessous : « Mort à l’Hôpital de la Marine le 27 février 1808 ». Et sur la marge de droite, la durée de sa peine : 12 ans de fers.

C’est tout.

Heureusement, le monde du bagne fut à la mode à la fin de la Restauration et pendant la monarchie de Juillet. Dans les années 1830 et 1840, plusieurs auteurs écrivirent des ouvrages bien documentés sur ce sujet. Des commissaires de bagne rédigèrent des Mémoires. Avec ces ouvrages de première main, complétés par des études modernes d’historiens[i], il est permis de dresser un tableau raisonnablement fidèle de la vie d’un bagnard à Rochefort sous le Premier Empire. Et donc de celle de François Caillé.

 

L’entrée au bagne

 

L’entrée au bagne est pour le condamné un moment décisif. Le bruit des fers, les coups de marteau, la brutalité des gardes-chiourmes, l’insalubrité des salles : tout lui marque que sa vie vient de basculer[ii].

Il est d'abord conduit dans le bureau du commissaire, qui est l’administrateur de l’établissement. On y vérifie la régularité des extraits de son jugement, et on relève, avec la plus grande exactitude, son signalement qu’on consigne sur le registre d’écrou[iii].

Il est ensuite conduit devant le barbero, un détenu comme lui qui va lui donner la tête caractéristique du bagnard, avec son crâne presque rasé. S’étonne-t-il de la coupe en échelon, sillonnée des stries qui mettent le cuir chevelu à nu ? L’autre lui répond que cette coupe est réglementaire, et sert à désigner aux yeux de tous le forçat évadé.

On le déshabille tout nu et on le lave « de la tête aux pieds[1] » pour le débarrasser de la crasse et de la vermine dues au séjour en prison. Puis on lui donne la tenue qui complétera sa silhouette de bagnard : une casaque rouge, un pantalon jaune, un gilet, une paire de chaussures, une paire de bas de laine, deux chemises, deux caleçons. Et pour finir, la pièce la plus caractéristique : le bonnet rouge pour les condamnés à temps, le bonnet vert pour condamnés à perpétuité[iv]. Ces derniers sont les plus dangereux. Pourtant, dans l’esprit du temps, le forçat, c’est le bonnet rouge. Au point que lorsque les farouches révolutionnaires coiffèrent le bonnet phrygien, on s’avisa de la fâcheuse ressemblance. Et l’on décida que les bagnards iraient tête nue. Mais la mode de la coiffure phrygienne cessa bien vite, et les bagnards retrouvèrent leur bonnet rouge[v].

 

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L'habillement et les fers que reçoit le bagnard à son arrivée (extrait, ainsi que tous les autres dessins en couleurs, de l'ouvrage La légende noire du bagne – le journal du forçat Clémens, édité par Gallimard Jeunesse, 1992)

 

Lavé et habillé, le condamné est conduit dans une des salles-dortoirs, vide en ce moment. Un auteur qui a visité le bagne de Rochefort en 1827 les décrit ainsi[vi] : « Visitons l’asile ou plutôt le hangar infect (...), pénétrons dans l’intérieur du grand bagne. (...) A peine a-t-on franchi la grille, que la respiration devient pénible, les paupières, attaquées par des miasmes fétides, se meuvent avec peine ; l’odorat est en contact avec le gaz d’une atmosphère infecte. Quel tableau hideux ! » Ces miasmes fétides, ce sont bien sûr ceux qui se dégagent de la transpiration des condamnés, mais également des baquets en bois qui, de place en place, reçoivent les déjections humaines et qu’on ne vide qu’une fois par semaine.

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Une salle-dortoir du bagne de Rochefort 

Dans la salle s’allongent 4 rangées de bancs en bois, appelés tolars, sur lesquels les bagnards se serrent comme des sardines pendant la nuit : moins de cinquante centimètres de largeur pour chacun. Pas de matelas : juste une couverture dans laquelle l’homme, tout habillé, s’enroule, et qui le protège un peu du froid mais pas de la dureté du bois. Une légère pente (les planches côté tête sont surélevées de 5 cm par rapport au côté pieds) fait office d’oreiller[vii]. Ainsi réussit-on à faire tenir, dans une salle de 76 mètres de long sur 16 mètres de large[viii], 550 condamnés[ix].

La tenue de forçat se complète avec l’opération du ferrage. Le condamné est allongé à plat ventre sur une grande pièce de bois carrée munie d’une enclume. Il plie le genou à angle droit de manière que sa cheville se place tout près de l’enclume[x]. Un forçat la maintient ainsi pendant qu’un autre, le chaloupier, la munit d’un anneau de fer, nommé manille, fermé d’un boulon. Puis le boulon est rivé à froid. Il n’est pas de condamné qui n’ait blêmi, pendant que résonnent les grands coups de marteau. L’admi­nistration, dit un auteur[xi], conserve le plus longtemps possible les chaloupiers assez habiles pour effectuer cette tâche à coup sûr.

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Le ferrage

On passe entre la manille et la peau une épaisseur de linge, la patarasse, puis on fixe à l’anneau une chaîne de fer composée de neuf maillons, et dont l’ensemble pèse 3,5 kg après 1832[xii] (les fers au temps de François Caillé avaient un poids plus élevé[xiii]) et forme une longueur d’environ 1,30 mètre[xiv].

Cette chaîne rivée à sa cheville, le forçat ne la quittera plus. L’accouplement lui-même durera au moins quatre ou cinq ans[xv]. Le pantalon et le caleçon sont même munis d’une rangée de boutons, le long de chaque jambe, pour permettre de changer de vêtement sans enlever la chaîne[xvi]. Ainsi à force de traîner celle-ci, le condamné acquerra cette démarche particulière qui, aux yeux exercés, dénoncera, chez l’homme rendu à la vie civile, l’ancien forçat[xvii].

Cette chaîne permet d’attacher le condamné à son banc pour la nuit. Et pour le jour, est-elle fixée à un boulet ? Oublions nos représentations du bagnes inspirées par les bandes dessinées. Le forçat n’est pas attaché à un boulet, mais au bout de la chaîne d’un autre forçat. C’est ce qu’on appelait l’accou­plement. L’un ne peut faire quelques pas sans que l’autre doive le suivre. Contrainte de chaque instant qui constitue une privation supplémentaire de liberté, une torture subtile et oppressante. Que se passe-t-il quand s’opposent les volontés deux condamnés de force ou d’autorité égales ? Un auteur raconte que pendant une pause sur les chantiers, un forçat voulait se reposer, et l’autre, se promener : traînant derrière lui les 18 maillons de sa chaîne et de celle de son compagnon, le premier fut retenu par le pied du second. « Je te joue tes maillons », lui dit-il, sortant de sa poche un jeu de cartes[xviii]. Mais le conflit ne se réglait pas toujours de façon aussi pacifique. « Que de fois ai-je été témoin de ces actes de despotisme d’une part et d’une basse soumission de l’autre ! Combien ai-je vu de ces luttes de chaînes où la volonté de l’un entraînait l’autre vers un point où son désir ne le portait pas ! Que de tourments, que d’humiliations, que de contrariétés, que de tracasseries ![xix] » Ce que le bagnard Clémens résumait ainsi : « Le plus grand supplice du forçat, c’est d’être mal accouplé », avec le dessin d’un condamné qui martyrise son compagnon d’infor­tune[xx].

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Au moins, l’administration veillait-elle à éviter ces accidents, en accouplant les brutes entre elles, et les pacifiques entre eux ? Nullement : l’administration se souciait d'abord d’éviter les évasions. Dans sa correspondance, Millet, le com­mis­saire du bagne de Rochefort, qui montre souvent sa compassion et son esprit de justice pour ceux qu’il appelle « ces malheureux », explique qu’il ne peut accoupler un homme auquel il reste 15 ans à faire et un autre 17 ans : « En accouplant ces hommes qui sont condamnés à des peines aussi longues, il en résulterait néces­sairement des évasions[xxi]. »

François Caillé avait été condamné à une peine longue : 12 ans. On peut donc supposer qu’il fut accouplé à une courte peine. Pourquoi pas François Héron, perruquier, condamné pour « vol et vente d’effets fournis par la République » à 5 ans de fers, arrivé au bagne quelques jours après lui ? On peut espérer que ces deux pauvres diables jouèrent souvent aux cartes leurs maillons.

Une fois ferré, le nouvel arrivé a droit à 3 jours de repos[xxii] dans les salles vides avant de partir au travail.

Le soir venu, les condamnés occupés sur les différents chan­tiers rentrent au bagne. La grille s’ouvre : un vacarme assour­dis­sant de chaînes emplit la salle. Puis, pendant quatre heures[xxiii], les condamnés vont et viennent librement ‑ avec l’accord de leur compagnon d’accouplement ‑ ; les uns s’allongent sur le tolar, d’autres lisent, écrivent à leur famille, d’autres encore s’amusent à graver des noix de coco ou confectionner de petits objets de fantaisie en bois ou en paille. Des groupes se forment ici et là autour d’un jeu de cartes : « Rallie ! Rallie ! Accoste ! Accoste ! »[xxiv]. Les jeux d’argent sont interdits ; pourtant ce sont bien là des pièces de monnaie qui passent de main en main. Le nouveau venu regarde avec angoisse tous ces crânes rasés qu’il devra côtoyer pendant des années. Voleurs, faux-monnayeurs, bandits de grand chemin, violeurs, virtuoses du détroussement de bourse et du vidage de gousset, de l’escalade, de la fausse clé ou des fausses écritures, assassins, comptables indélicats. « Le premier jour de son arrivée, il est rare qu’un forçat ne soit pas dupe de la friponnerie des autres ; s’il est jeune, il est l’objet de leurs impudiques propositions, s’il est vieux, on le dépouille de ce qu’il possède[xxv]. »

 

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Le soir, les forçats passent le temps avant le coucher : ils bavardent, jouent aux cartes, écrivent à leurs proches... ou tentent de s'évader

 

Des cuisiniers en bonnet rouge apportent la soupe. Puis, à 8 heures, un coup de sifflet commande le silence[xxvi]. Les condamnés sont conduits à leur place réservée sur un tolar, et les gardes-chiourmes passent l’anneau de leur chaîne à la tringle métallique qui court le long du banc : c’est la mise au ramas. La grille se referme, les argousins prennent leur poste de surveillance, jusqu’au matin.

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Cette première nuit, François Caillé ne dut pas beaucoup dormir. Sans cesse, le silence est troublé par les ronflements, les bruits de chaînes, et, d’intervalle en intervalle, le cri : « Alerte ! » des gardiens, ou le coup de marteau du rondier sur les grilles et les barreaux des fenêtres pour s’assurer qu’ils n’ont pas été limés ni descellés[xxvii]. Puis, mille pensées durent l’assaillir, son épouse, son enfant nouveau-né, l’étrange aventure qui était la sienne. Et cette journée qui avait été bien longue : combien d’autres encore à vivre avant d’atteindre le terme des douze années !

 

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(gravure tirée de l'ouvrage : Les Bagnes, Maurice Alhoy, 1845)

 

L’arsenal de Rochefort, sous l’Empire et aujourd'hui

 

A l’apogée de l’Empire, peu après la mort de François Caillé, un enfant aimait se promener à Rochefort le long de la Charente pour regarder passer les bateaux, ou observer les carcasses des bâtiments de guerre en cours de construction. Suivons-le, mettons nos pas dans les siens : il va être notre guide pour nous montrer le Rochefort d’alors pendant que nous parcourons le Rochefort d’aujourd'hui.

Il entre comme nous par la Porte du Soleil[2], gardée à l’époque par un homme en armes. Devant lui, la grande forme de radoub Napoléon III n’est pas encore creusée, mais la double forme Louis XV contenait un navire en cours de réfection (le radoubage), comme elle contient aujourd'hui la chantier de construction de l’Hermione.

Il se dirige vers elle. En ce temps-là, l’embouchure de la forme n’était pas obstruée par la vase et les roseaux. Tout près, un grand moulin en bois faisait tourner ses ailes et actionnait une espèce de chaloupe munie sous sa coque d’un instrument en fer qui creusait le fond de la Charente et le débarrassait de la vase accumulée : ainsi permettait-on aux bateaux d’entrer et de sortir de la forme[3]. L’enfant s’attarde à contempler cet ingénieux mécanisme. Il ignore sans doute que quelques années plus tôt, ce travail était accompli par les forçats attelés à une longue corde[xxviii]. François Caillé a sans doute accompli cette tâche.

Au loin, sur sa gauche, l’enfant aperçoit le long bâtiment de la Corderie et les bateaux qui déchargent leurs ballots de chanvre destinés à fabriquer les cordages. Il rebrousse chemin. Son regard ne s’attarde pas sur l’hôtel de Cheusses ni la tour des signaux, qui existent encore aujourd'hui. Ce qui l’intéresse se trouve ailleurs : ce sont les cales des navires en cours de construction, alignées le long de la Charente.

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Une cale de bateau en cours de construction à Rochefort (tiré de : Rochefort, trois siècles en images, T. 1, Maury imprimeur, 1981)

 

Dirigeons-nous également vers le fleuve. Un petit chemin, spécialement aménagé, permet au promeneur d’aujourd'hui d’en suivre le cours. Pourtant, quelle piètre vue est la sienne ! A la place des immenses carcasses dressant leur membrure entre une forêt d’étais[4],  au milieu des cris, des coups de marteau, du bruit régulier des scieurs de long, il ne peut guère distraire son regard du chemin étroit qu’il suit entre les roseaux qui bordent le fleuve et la haute paroi en tôle d’un bâtiment moderne. Détruit par les bombardements allemands de la Seconde Guerre Mondiale, l’arsenal ne comportait plus guère à la Libération que des ruines dont la plupart ont été rasées, la construction aéronautique a pris la place des constructions navales, et le site est aujourd'hui occupé par l’entreprise EADS. 

Poursuivons notre chemin. Nous découvrons enfin des bâtiments anciens, adoptant une disposition en U renversé : ce sont les Magasins Généraux construits au XVIIe siècle. Autrefois, une quatrième aile fermait le U. Elle a été détruite, tout comme le magnifique ensemble des Magasins Particuliers, le plus bel ouvrage de Rochefort avec la Corderie, et dont la longue perspective classique s’étendait majestueusement le long de la Charente. Sans doute l’enfant qui nous sert de guide ne leur accorde guère un regard : ce sont les navires en cours de construction qui ont toute son attention. A quoi bon le suivre dans sa promenade ? Du superbe spectacle d’alors, tout a disparu. 

Parvenu à l’extrémité de l’arsenal, là où le rempart rejoint le bord de la Charente, l’enfant fait demi-tour. Il repasse devant les Magasins Généraux et longe en partie l’aile droite. Là, une secrète blessure le retient d’aller plus loin. Il s’éloigne, et retourne vers la Porte du Soleil.

Nous n’avons pas les mêmes raisons d’interrompre notre visite. Longeons donc l’aile des Magasins Généraux jusqu’au bout, puis à angle droit, l’aile suivante. Maintenant, tournons le dos au bâtiment et avançons de quelques pas.

Nous sommes dans la cour de l’ancien bagne de Rochefort.

On a deviné sans doute que l’enfant dont nous suivions les pas est René Caillé, dont le père était mort ici même quelques années plus tôt.

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Plan de Rochefort au XIXe siècle. A l'ouest s'étend l'arsenal, dans l'enceinte duquel se trouve l'ancien bagne (tiré de l'ouvrage Statistique médicale de Rochefort, C. MAHER, 1874)

 

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Plan de l'arsenal (agrandissement de la photo précédente). Les magasins particuliers y portent le numéro 3, le magasin général porte le numéro 4, et le bagne le numéro 5. Seul le magasin général subsiste aujourd"hui. 

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 Photo du bagne à la Libération, montrant le magasin général (ovale du haut) et les ruines de l'ancien bagne (ovale du bas)

(tiré de : Rochefort, trois siècles en images, T. 1, Maury imprimeur, 1981)

 

Derrière la paroi en tôle d’un immense hangar moderne qui nous bouche la vue, s’étendait le bagne, bâtiment d’un seul étage long d’environ 150 mètres, et composé de deux immenses salles-dortoirs, nommées salles Saint-Gilles et Saint-Antoine, pour les détenus, encadrant un vestibule central muni d’une cloche. Aux deux extrémités, deux petites salles servaient de dortoir aux gardes-chiourmes. L’ensemble formait un côté d’un rectangle très allongé. Mais les trois autres côtés étaient également fermés de nombreuses petites constructions affectées aux besoins du bagne : bureau du commissaire, magasin au bois, aux fers, à l’habil­lement, aux subsistances, ateliers des cordonniers, des tailleurs, des menuisiers, des forges, etc. L’ensemble entourait une cour où se dressait encore, avant 1830, quatre baraques destinées à la vente de denrées et de tabac[xxix]. Une fontaine munie d’une écuelle en fer attachée par une chaîne permettait aux forçats de se désaltérer.

En 1801, devant l’afflux des condamnés, on avait dû ouvrir une salle supplémentaire d’une capacité de 360 hommes, située « près du chantier des chaloupes ». Avec les salles Saint-Gilles et Saint-Antoine, d’une capacité de 550 hommes chacune et une salle nommée Saint Jacques, de 200 hommes[xxx], le bagne était capable d’accueillir les 1500 forçats qu’il comptait à l’époque de François Caillé.

En 1852, la suppression des bagnes métropolitains a vidé celui de Rochefort de ses occupants, tous transportés vers Cayenne. En 1888, le bagne a brûlé. Peu après la Libération, les murs ruinés s’élevaient encore à peu près jusqu’à la toiture. Aujourd'hui, il ne reste plus que deux témoignages de ce lieu où sont morts en détention plus de 13 000 forçats entre 1767 et 1852 : l’écuelle de la fontaine avec sa chaîne et la cloche du vestibule[5]. Accordons à cette dernière une attention particulière : portant la date de 1791, elle a rythmé pendant huit années l’existence quotidienne de François Caillé.

 

Le bagne succède aux galères

 

Au début du XVIe siècle, le pouvoir royal, constatant la difficulté de recruter des hommes libres, et la pénurie d’esclaves turcs pour emplir les bancs des galères qu’il fait voguer en Méditerranée, demanda aux cours de justice de lui fournir à cette fin les « paillards, ruffians, vagabonds, meurtriers, gens scandaleux, qui sont coutumiers de mal faire »[xxxi]. Les magistrats prirent ainsi l’habitude, pendant trois siècles, de condamner aux galères ceux qui « auront force corporelle pour tirer la rame », pour les crimes et les délits les plus divers, jusqu’au simple braconnage. Après la révocation de l’Edit de Nantes en 1685, on y ajouta les Protestants. Dans le cours du XVIIIe siècle, la navigation à la rame devint bientôt dépassée grâce aux progrès de la navigation à voile. On décida donc de supprimer cette flotte devenue coûteuse et inutile. Que faire des 4 000 galériens[xxxii] qui se trouvaient sans emploi, auxquels il fallait adjoindre les 700 à 800[xxxiii] individus que les Cours de justice condamnaient chaque année ? Puisqu’ils ne pouvaient plus manier la rame, leurs bras serviraient à fabriquer les navires. La France comptait à cette époque trois grands arsenaux : à Toulon, à Brest et à Rochefort. A partir de 1748, les galériens furent donc transférés dans ces trois grands ports, où des bâtiments furent construits ou aménagés pour les héberger. Le bagne était né.

Les habitudes ont la vie dure. François Caillé portera sur ses vêtements les lettres infamantes : GAL, ou GALERIEN, il sera gardé par un sous-Côme de proue ou de misaine, des argousins et des garde-chiourmes, lui-même fera partie de la chiourme :  tous ces termes désignaient l’équipage ou l’encadrement sur le pont de la galère et sont restés en usage jusqu’à la Restauration. Souvent, le langage évolue pour remplacer des mots devenus péjoratifs : n’a-t-on pas maintenu le vocabulaire de la galère pour mieux flétrir le forçat ?

Dans un arsenal, les activités nécessaires à la construction et à l’entretien des navires sont innombrables. Les bagnards consti­tuant une force d’appoint au travail des hommes libres, on réservait naturellement aux premiers les tâches les plus pénibles et les plus dangereuses. « S’il faut absolument qu’il y ait un grand port à Rochefort, (...) mieux vaut que les travaux insalubres que l’entretien de ce port exige soient faits par des criminels avérés que par d’autres ouvriers (...) : la mort d’un forçat est bien moins à regretter que celle de tout autre individu » écrivait dans les années 1830 le docteur Villermé, pionnier de la médecine du travail[xxxiv]. Encore attribuait-on ces tâches aux hommes les plus lourdement condamnés et à ceux qui accomplissaient les premières années de leur peine. Ainsi distinguait-on la grande fatigue, regroupant pour l’essentiel les travaux à l’extérieur,  assurés surtout par les condamnés à perpétuité, et la petite fatigue, réalisée dans les divers ateliers de l’arsenal par les bonnets rouges.

Attelés comme des bêtes de somme à des chariots, chargeant ou déchargeant les navires, transportant les canons, les boulets, le lest des navires, pompant, curant, dévasant les bassins, les hommes de la grande fatigue ne touchent aucune solde fixe, « seulement ils reçoivent quelquefois, mais rarement, et comme motif d’émulation et d’encouragement, une légère gratification en argent ou une double ration de vin, quand ils font promptement et avec zèle des travaux pressés »[xxxv]. En temps ordinaire, leur seule stimulation, c’est le nerf de bœuf des gardes-chiourmes. Le hommes de la petite fatigue reçoivent un petit salaire, entre 5 et 30 centimes par jour, en fonction de la qualité du travail fourni et de son degré de spécialisation.

Des voix ne manquèrent pas pour s’élever contre cette gratification accordée à des condamnés. Aujourd'hui encore, elle peut étonner. On s’étonnera plus encore d’apprendre que certains  forçats n’étaient pas employés à l’arsenal, mais chez les bourgeois en ville qui les traitaient comme leurs ouvriers libres, « leur donnaient leur nourriture et de quoi suffire à leurs besoins les plus particuliers [xxxvi]». Aussi n’était-il pas rare de voir un forçat se promener tranquillement dans les rues de Rochefort, sans garde[xxxvii]. Seule obligation : il devait rentrer chaque soir coucher au bagne. Au moindre écart, il perdait sa sinécure, était ré-accouplé, voire renvoyé à la grande fatigue.

L’origine de ces emplois en ville remonte, là encore, à l’époque des galères. Les navires n’étaient pas constamment en mer. Pendant une période plus ou moins longue, les navires mouillaient à quai, et les rameurs étaient inoccupés. On permettait donc à ceux qui avaient un savoir-faire artisanal d’exercer leur métier à terre dans de petites baraques installées sur le port ou chez un patron en ville[xxxviii]. Il n’était pas question, pour stimuler leur zèle, d’user du fouet comme sur le banc de la galère : nul autre moyen que leur donner un petit salaire, avec lequel ils achetaient du vin ou amélioraient la nourriture ordinaire du bagne.

Reste que la condition de bagnard apparaît extrêmement diverse :  effroyable pour le bonnet vert soumis à la grande fatigue et mal accouplé, elle paraît douce chez le forçat employé en ville. En tout cas, bien préférable à celle des personnes internées en prison, et condamnées pourtant pour des délits moins graves.

Cette disparité était un instrument puissant entre les mains du Commissaire du bagne pour ce qui était son souci constant : le maintien de la discipline. Accouplé et soumis à la grande fatigue à son arrivée au bagne, le condamné savait que l’amélioration de son sort dépendait de sa conduite. S’il se montrait travailleur et soumis, il pouvait espérer passer à la petite fatigue et à la chaîne brisée, c'est-à-dire désaccouplé, la chaîne de neuf maillons relevée et accrochée à sa ceinture. A l’approche de sa libération, lorsque le risque d’évasion devenait minime, on pouvait alléger encore ses fers : il ne conservait que l’anneau autour de sa cheville, on l’appelait alors un forçat chaussette.

Mais au moindre écart de conduite, il reprenait sa condition du début.

Après les récompenses, les punitions.

 Outre le sabre et le mousquet destinés à réprimer les rébellions, le garde-chiourme était armé d’une longue canne avec laquelle il imposait soumission. Une parole, un geste déplacés, un manque de zèle ou tout autre motif trouvaient une sanction immédiate par des coups fermement appliqués sur les épaules. Pour les actes plus graves, les punitions, décidées par le Commissaire du bagne[xxxix], comportaient la suppression du vin, la bastonnade, la double-chaîne (le condamné restait enchaîné à son banc, jour et nuit, comme un chien à sa niche, pendant parfois plusieurs années), le cachot, enfin la traduction devant le tribunal militaire, habilité à prononcer des condamnations à mort.

Les jeux d’argent sont interdits : suppression du vin. Le forçat ivre pendant les travaux sur le port se voit infliger vingt jours de double-chaîne. Celui qui fait du bruit dans les salles après le coup de sifflet ordonnant le silence, est puni du cachot. Pour celui qui frappe son compagnon de chaîne, c’est la bastonnade. Même punition s’il insulte son garde-chiourme ou refuse de lui obéir[xl]. Mais s’il le frappe, il est condamné à mort[xli].

Notons que ces punitions, nettement codifiées, sont celles qui avaient cours dans les années 1830. En 1814, Millet, Com­missaire du bagne de Rochefort écrivait : « Je ne dois pas taire que ces malheureux étaient d’autant plus à plaindre autrefois que, livrés seulement à l’arbitraire des sous-officiers chargés de les surveiller et de les faire travailler, ils étaient exposés à devenir souvent la victime de leur brutalité ; il serait pénible de rappeler ces cruautés : les maux qu’elles entraînaient étaient incal­culables, et les évasions étaient sans fin. Il a fallu du temps et une fermeté soutenue pour rappeler ces hommes à leurs devoirs.[xlii] » A l’évidence, le Commissaire décrit la situation qu’il a trouvée en arrivant au bagne et ses efforts pour la corriger : sans doute est-ce celle qui régnait à l’époque de François Caillé. Regrettons la discrétion de Millet : pour se la figurer, il ne nous reste aujour­d'hui que ces quelques mots. 

 
 

Une journée dans la vie de François Caillé au bagne

 

La sortie du bagne

 

En ce temps-là, les bonnes gens de Rochefort se réveillaient au canon de la Diane. A 6 heures en hiver, 5 heures en été, un coup de canon tiré sur le rempart avertissait les ouvriers de l’arsenal, qu’ils devaient sortir du lit[xliii]. Les domestiques, les artisans, les boutiquiers les imitaient ; le rentier se tournait de l’autre côté et se rendormait.

Le bagne, on s’en doute, suivait le rythme de ceux-là plutôt que de celui-ci. Les condamnés recevaient un verre de vin qu’ils buvaient avec un morceau de pain gardé en réserve depuis la distribution du soir : c’était là tout leur déjeuner[xliv].

Puis, au coup de sifflet, les grilles s’ouvrent, et un millier d’hommes sortent dans un vacarme de chaînes indescriptible. Maurice Alhoy raconte ainsi la scène à laquelle il a assisté en 1827 : « Les gardes-chiourmes compriment cet élan : les jurements, les coups de canne font renaître l’ordreChaque forçat, suivi de son camarade de chaîne, sort à son tour ; il pose le pied sur [une] escabelle ; le garde-chiourme frappe deux coups de marteau sur la chaîne pour s’assurer si le boulon est intact et la clavette sans fracture. (...) Ils se placent en rang dans la cour. (..) En passant devant les adjudants, le galérien ôte son bonnet, heureux quand un coup de canne ne prévient pas ou ne récompense pas son acte d’humilité. (...) Un [forçat] se glisse sous la chaîne traînante du couple qui se trouve devant lui, puis, revenant sur ses pas, il forme un nœud qui joint sa chaîne à celle d’un autre couple. Quatre condamnés se trouvent ainsi liés ensemble ; les efforts que les trois autres font pour se libérer excitent l’hilarité ; le gros rire devient général ; l’adjudant accourt, et, confondant dans le partage de ses corrections, le plaisant et les victimes de la facétie, il fait tomber sur les épaules des uns et des autres une grêle de coups. (...) Le calme se rétablit. La compagnie des gardes-chiourmes armés rompt les rangs, et se partage entre les bandes de condamnés ; (...) un coup de sifflet part, c’est le signal de la marche. Un condamné avait laissé un morceau de pain qu’il tenait à la main ; il interrompt un moment la marche, se baisse, un garde-chiourme court sur lui, lève sa canne, frappe ; le coup porte sur la borne à droite de la grille du port, et le bâton brisé vole en éclats. « Tu l’as échappé belle, Noirot », dit-il au Toulousain qu’il aurait mutilé s’il l’eût atteint. La victime de sa brutalité le regarde d’un œil norme, avec le flegme de la stupidité, et répond en souriant et en ôtant son bonnet : « C’est vrai, sergent. » Le sbire saisit le moment où la tête du condamné est nue, il lui assène un vigoureux coup de poing en lui disant : « Celui-ci y est bien. » Le toulousain regarde cet homme, rejoint son rang, en ajoutant machinalement : « Ah oui, sergent ! ». Tous les forçats franchissent la cour du bagne ; ils entrent dans le port, et chaque couple, sous la surveillance d’un  homme armé, se rend aux travaux. Je suivis par un mouvement de pitié la victime de la brutalité du garde-chiourme[xlv]. »

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La sortie des bagnards (tiré de Histoire des Bagnes, Pierre Zaccone)

C’est seulement dans le port que se produit la distribution des hommes sur les différents chantiers. « « Treize couples pour la nouvelle forme ! » s’écrie l’adjudant, et treize couples comptés à plusieurs reprises se détachent et prennent la direction qu’on leur prescrit. « Sergent ! un renfort de quatre à la corderie et trois chaussettes à la poulierie ! » et sept condamnés se dirigent vers ces deux ateliers[xlvi]. »

 

Les travaux de la « grande fatigue »

 

Ceux-là sont les condamnés aux moins longues peines. Les autres « restent en troupeaux exposés à l’ardeur d’un soleil dévorant ; la pioche à la main, ils aplanissent le terrain sur lequel doit s’élever une nouvelle forme ; d’autres, attelés au nombre de dix ou douze, traînent péniblement les énormes charpentes qui servent à la construction des bâtiments en chantier. La brutalité des conducteurs ne se ralentit point un moment : le supplice est continuel pour le condamné. On châtie l’inexpérience qu’il montre dans un état dont il n’a jamais fait l’apprentissage ; monté sur une pile de poutres, en laisse-t-il tomber une, sans la soutenir avec un levier qu’il n’a point appris à manier, il est précipité du haut en bas par le bourreau qui le surveille. La plainte est interdite, elle deviendrait rébellion. Si les forces lui manquent pour supporter le poids énorme d’un cordage dont sa tête est chargée, d’un bras vigoureux le garde-chiourme le pousse, et il va tomber avec son fardeau sur les faisceaux de gueuses[6], ou roule dans la fange que la Charente dépose sur son rivage[xlvii]. »

« Dans une grue, (...) qui sert à la décharge des navires, est un tambour qui se met en mouvement par le poids d’un homme qui le gravit en courant (roue en cage d’écureuil). Dans une semblable machine plusieurs condamnés étaient haletants, noyés de sueur ; la corde qui se roulait sur elle-même par le mouvement qu’ils imprimaient à la grue amenait sur le rivage les pièces de canon d’un brick qu’on désarmait. Le long de la corde jusqu’au rivage, un grand nombre de condamnés aidaient au jeu de la machine. Ceux qui étaient enfermés dans la grue commençaient à ne plus pouvoir agir, car ils étaient exténués de fatigue ; il fallut donc avoir recours aux moyens ordinaires, et les coups redoublés tombèrent sur ces malheureux ; ce n’était point alors sur les épaules, selon l’habitude, que le garde-chiourme frappait ; les forçats courant sur un plan incliné présentaient, par le mouvement imprimé au tambour, tantôt la tête, tantôt les jambes, au bâton de l’exécuteur ; le sang jaillissait, et quand la pièce d’artillerie arriva à sa destination, que la roue de la grue arrêtée permit aux condamnés d’en descendre, c’était un spectacle horrible de voir ces figures déchirées sur lesquelles la sueur se mêlait avec le sang ; les condamnés se jetèrent contre terre pour se rafraîchir, et au moment où ils reprenaient haleine, un coup de canne les avertit de servir de relais à une espèce de traîneau chargé de pierres que huit autres camarades avaient amené jusque-là, et qu’il fallait conduire à l’extrémité du port. Ils s’attelèrent et partirent.[xlviii] »

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(tiré de Rochefort, trois siècles en images, T. 1, Maury imprimeur, 1981)

Cependant, « le travail le plus pénible ou plutôt le supplice le plus rigoureux auquel on condamne le forçat, est la cordelle. (...) Le cours de la Charente rend difficile le passage de Rochefort à l’île d’Aix ; quand un bâtiment descend le fleuve, on emploie les forçats comme chevaux de hallage. Cent ou deux cents couples, selon la force du bâtiment ou l’état des eaux, sont attelés sur le rivage à un long câble ; ils descendent le fleuve sous l’escorte de gardes armés, et, sous leurs efforts réitérés, le bâtiment avance dans des eaux rebelles où le vent, le courant et les sinuosités du fleuve s’opposent souvent à sa marche. Dans le mois de septembre dernier, le brick le Faucon partit de Rochefort pour aller croiser devant Alger ; soixante ou quatre-vingt couples de forçats aidèrent à sa sortie des eaux de la Charente. La chaleur était excessive. Arrivés à la halte, en face de Soubise, un signal de repos est donné. (...) Il y a dans cet endroit un cabaret isolé. Les forçats se cotisent pour acheter quelques bouteilles d’un vin grossier. L’aubergiste, habitué à un pareil débit, apporte des bouteilles dont il exige le paiement à l’avance et les dépose sur le sable ; mais les gardes-chiourmes, jaloux de ce léger soula­gement, se hâtent de donner le signal du départ. Ils renversent brutalement la boisson avec le pied, s’approchent de ceux qui, plus expéditifs, se sont hâtés de porter le goulot à leurs lèvres, et d’un revers de main poussent brutalement le goulot au risque de casser le verre entre les dents du condamné et de mutiler le forçat par les éclats ; soudain la brigade de geôliers de rire, et les condamnés, se levant avec peine, reprennent péniblement le chemin de Rochefort.

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La cordelle (tiré de l'ouvrage de Pierre Zaccone, Histoire des bagnes, 1878?)

La sortie de l’Hector du port de Rochefort, il y a quelques années, a laissé de profonds souvenirs parmi les forçats ; c’était au milieu de l’hiver, et quoique le trajet de Rochefort à Soubise ne soit que d’une lieue, les attelés mirent à ce travail la journée entière et une partie de la nuit. On les reconduisit au bagne à une heure du matin. Les ténèbres de la nuit ne laissaient même point arriver à leur esprit une pensée d’évasion ; quand la vigilance des gardes se fût ralentie, ils n’eussent pu trouver la force nécessaire à une fuite. (...) Le lendemain, les salles du bagnes étaient solitaires, mais l’hôpital était encombré d’une population nouvelle[xlix] »

Mais la brutalité des gardes frappa surtout Alhoy à travers l’exemple suivant. « Plusieurs couples de forçats travaillaient sous le bâtiment la Dryade, qui est en construction ; les uns étaient occupés à l’empilement des bois, d’autres aplanissaient une partie de terrain et chargeaient les brouettes qu’ils conduisaient à l’endroit de la décharge des décombres. Deux forçats rouges étaient auprès d’une civière à roues fortement chargée ; l’un d’eux disait au garde-chiourme : « je ne puis plus me tenir sur mes jambes, je ne puis suivre le camarade ». Ses membres tremblaient, ses dents s’entrechoquaient, le frisson s’emparait de son corps ; enfin tous les symptômes de la fièvre se manifestaient. « Tu iras à l’hôpital demain, répliqua le gardien, jusque-là, travaille, et ferme ; tiens, v’là un coup de tisane. ». En disant ce mot, le gard-chiourme lui applique sur l’échine un vigoureux coup de baguette. Le forçat valide avait chargé la brouette, ce devait être à son compagnon de chaîne  à la traîner ; mais, moins cruel que le surveillant, il se plaça dans le brancard et se mit en route. Le camarade moribond suivait à pas lents ; à peine pouvait-il traîner sa chaîne ; enfin il fléchit. Son compagnon l’aperçoit, le prend dans ses bras, le porte sur la brouette, l’assied et sous cette double charge arrive à destination. Là il place le fiévreux par terre, vide la brouette, y fait rentrer de nouveau son compagnon jusqu’à l’endroit où il la recharge, et là replace encore le malade sur cette chaise roulante improvisée. » Mécontent de ce geste de compassion, le garde « saisit le moment où le forçat, chargé de son camarade, passe auprès d’un monceau de pierres, sur lequel des ancres et des grappins avaient été déposés, et là, sous le prétexte que la marche est trop lente, dans un mouvement d’impatience calculée, il pousse le forçat malade en même temps qu’il renverse la brouette, et la tête du condamné va frapper fortement contre la pointe des grappins, le malade roule sur les pierres, la chaîne qui le lie au camarade et qu’il avait attirée à lui, lui serre fortement la gorge, et les coups de canne tombent de nouveau sur lui et sur le camarade qui cherche à le dégager. (...) Je donnai quelques pièces de monnaie à cet homme, et j’eus encore la douleur est voir le garde-chiourme lui appliquer un coup de canne en le traitant de mendiant[l]. »

Quinze ans plus tard, dans un nouvel ouvrage sur les bagnes, le même auteur racontait une nouvelle fois cet acte « de révoltante brutalité dont [il] fut le témoin[li] ». Et il racontait un autre incident : « Quelques jours plus tard, un forçat nommé Gauzère reposait sur son banc dans le bagne ; le garde-chiourme Tremblay, pris de boisson, s’élance comme un tigre furieux sur ce condamné, et lui porte des coups de sabre sur la tête et sur les membres. Gauzère échappe comme par miracle à la furie de l’assaillant. Le coupable est livré au conseil spécial maritime, et il est condamné à un mois de prison et à treize francs d’amende.[lii] ». Il précisait néanmoins : « Dans le séjour de quelques mois que je viens de faire (en 1845) à Brest et à Toulon, je dois à la vérité de dire que je n’ai jamais vu frapper illégalement, c'est-à-dire sans permission ou arrêt, un seul condamné ; bien loin de là, à Brest, un forçat malade ayant laissé tomber son bonnet, un garde le lui releva. A Toulon, deux mains, celle d’un forçat et celle d’un gardien, se sont plongées, moi présent, dans la même tabatière. Ce sont là des faits si inaccoutumés, si hors des habitudes locales, qu’ils sont à remarquer, et que je les ai considérés comme une preuve de la persuasion qu’on a de la prochaine abolition des bagnes[liii]. » Preuve surtout de l’amélioration du comportement des gardes-chiourmes, sous la pression exercée par l’opinion publique de l’époque et les philanthropes dont fait partie l’auteur. Car les bagnes de Rochefort, Brest et Toulon n’ont été supprimés, dans les années 1850-1870, que pour être transportés à Cayenne et en Nouvelle-Calédonie, où ils ont subsisté jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale.

Les exemples cités de la brutalité des gardes donnent-ils une image exacte de la réalité ? Celui qui les raconte en a été le témoin, et sa sincérité ne peut pas être mise en doute. Mais son ouvrage, destiné à sensibiliser l’opinion publique aux cruelles conditions d’existence dans les bagnes et militer en faveur de leur suppression, noircit sans doute le tableau. L’impression qui s’en dégage est celle de malheureux esclaves enchaînés à des tâches écrasantes, frappés par des brutes insensibles jusqu’à l’épuisement. Il n’existe guère de témoi­gnages montrant la grande fatigue sous un autre jour. Néanmoins, on trouve, ici ou là, au détour d’une phrase, un détail qui suggère une autre réalité.

A la suite d’une tournée dans tous les ports du royaume, M. le baron Tupinier, ancien directeur des constructions navales, remit en 1838 au ministre un rapport. Ce rapport, qui conteste l’utilité des bagnes dans les travaux du port, contient les réflexions suivantes : « L’expérience prouvait que le travail de force, exécuté par des hommes enchaînés deux à deux, représentait à peine le quart ou le tiers de ce qu’on était en droit d’exiger d’un homme libre payé comme journalier, à raison de 1 fr. 20 par jour. (...)

Au lieu des travaux de force auxquels ils sont condamnés, on les voit se livrer dans tous les recoins des arsenaux aux occupations les plus faciles ; la plupart du temps il n’y font rien que causer ou dormir ; on en voit dix à douze suivre nonchalamment et à pas comptés une petite charrette à peine chargée que deux autres traînent sans la moindre fatigue et que chaque couple à son tour traînera de la même manière. (...)

L’homme qu’on tient enfermé, qu’on emploie dans des ateliers bien clos à des travaux journaliers auxquels il ne peut pas se soustraire, est plus sévèrement puni que le forçat qui va et vient dans de vastes espaces, travaille ou ne fait rien, à peu près à volonté, et trouve en rentrant au bagne une nourriture, frugale sans doute, mais préférable aux mets grossiers dont se contentent la plupart des paysans de la France et les classes malaisées de nos grandes villes.[liv] »

Gleizes, commissaire du bagne de Brest à la même époque, ne cite ces réflexions que pour les contester : « Nous ne croyons pas que l’on ait raison de dire que les travaux auxquels on applique les forçats soient si doux (...) Aller aux excavations et aux mines, au pompage des bassins, soit la nuit, soit le jour, selon les marées ; à tous les ouvrages d’armement et de désarmement ; aux transports incessants de bois, de pierre, de fer, de plomb et de matières premières, et à des corvées innombrables, chaque jour (...) ; être mouillé toute la journée, se coucher également mouillé sans avoir des vêtements de rechange, et ne trouver en rentrant au bagne qu’une nourriture frugale : tout cela compose une vie bien triste, bien dure, bien malheureuse, même pour des criminels. »

Notons que Gleizes, par ses fonctions, était chargé de régler  avec vigilance et justice l’existence de ses forçats, tandis que M. le baron Tupinier, lorsqu’il jouait le rôle d’employeur, ne se souciait que d’en tirer le maximum de travail possible pour le plus faible coût. Ce qui explique bien des choses.

Gleizes décrivait aussi les réactions des visiteurs du bagne : « On conçoit que les nombreux voyageurs qu’une curiosité toute naturelle amène dans le premier port militaire de France n’en peuvent sortir sans visiter le bagne. (...)

Les sensations que ces personnes éprouvent sont diverses comme leurs caractères (...) Les unes, délicates et impres­sion­nables, ne peuvent, sans être profondément touchées, voir la triste situation d’un si grand nombre de condamnés, qu’elles ne regar­dent plus que comme des hommes malheureux. (...)

D’autres visiteurs, froids et stoïques, contemplent ce spectacle avec indifférence, et plusieurs nous ont dit en nous quittant (ce sont, pour la plupart, des jeunes hommes à la mode) : « Monsieur, recevez nos sincères remerciements ; nous sommes bien aises d’avoir vu tout ceci, dont nous n’avions pas idée ; mais, d’honneur, les forçats ne sont pas si malheureux. » (...)

Malheureux vous-mêmes, vous qui jugez si froidement du sort de vos semblables ! Vous ne savez pas, comme nous, apprécier ces existences brisées ; vous ne savez pas comme nous, qui connaissons le secret des familles, combien il y a d’hommes à plaindre dans cette agglomération de crimes, de faiblesses et de calamités !

Plus éclairés que vous par l’expérience, et par là plus habiles à juger les hommes, nous vous disons et nous disons à la société (...) :

« Les forçats sont bien malheureux, quels que soient les crimes dont ils se sont rendus coupables ![lv] »

La vie du bagnard fut probablement un mélange de ces différentes réalités. Alhoy n’a pas inventé les scènes qu’il raconte, elles ne furent pas rares et représentent un aspect du quotidien du forçat. Mais, selon ses propres termes, ceux qui n’ont pas reçu un emploi dans l’arsenal « restent en troupeaux exposés à l’ardeur d’un soleil dévorant » ; d’autres, mal surveillés par les gardes-chiourmes, travaillent avec nonchalance : ce sont eux qui ont retenu l’attention du baron Tupinier et des jeunes hommes à la mode.

 

Les gardes-chiourmes

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Un garde chiourme (tiré de l'ouvrage Les Bagnes de Maurice Alhoy, 1845)

Sur le comportement des gardes-chiourmes, la correspondance administrative de Millet, commissaire du bagne de Rochefort pour les années 1812 et 1813 apporte un éclairage inattendu. Celui-ci au moins n’est pas suspect d’a priori. Et il est accablant. Ici, le commissaire justifie le supplément de six francs attribué au sergent-major pour les rondes nocturnes qu’il effectue « pour s’assurer lui-même si les gardes font bien leur service, la compagnie des gardes-chiourmes étant en grande partie composée de mauvais sujets.[lvi] » Là, il annonce la venue de deux nouveaux gardes, avec ce simple commentaire : « Si je ne me trompe, ils on bien l’air d’être des ivrognes[lvii] » Il se félicite que l’engagement de trois ans d’un garde arrive à expiration, car « cet homme est un ivrogne si consommé que si je l’avais puni toutes les fois qu’il le méritait, il n’aurait pour ainsi dire pas vaqué à son service le quart du temps. La prison, le cachot ne faisaient rien sur lui. [lviii] ». Il propose de payer à chaque garde la somme de 40 francs pour prix de son engagement au bout de six mois plutôt qu’à son entrée au bagne, expliquant qu’elle est, sur la foi de son « expérience journalière », « un allèchement pour beaucoup d’entre eux, soit à déserter après qu’ils l’ont perçue, soit à rester dehors dans les cabarets avec quelques-uns de leurs camarades jusqu’à ce que cette somme soit dépensée[lix] ». Tel jour, « le sous-côme de service au poste de la Corderie sortit par la porte du nord et fut avec le gendarme de garde à cette porte boire une partie de la journée dans une auberge, et un peu plus tard, le cap attaché à faire travailler les forçats scieurs de long trouva aussi le moyen de sortir par la même porte et fut les joindre.[lx] »  Tel autre jour, « le nommé Charlet Gigot, garde-chiourme étant de service hier au jardin public, a abandonné dans l’après-midi les 5 couples de forçats qui lui étaient confiés et est allé dans les faubourgs, armé de sa carabine, où il a menacé des habitants de son arme, en faisant mine de faire feu sur eux. Il a été arrêté par les habitants et conduit à la mairie, et de là à la salle de police du bagne où il sera détenu jusqu’à nouvel ordre, présumant que la police donnera suite à cette affaire et fera réclamer cet individu.[lxi] » Un autre garde, d’ailleurs condamné « pour propos envers son sergent-major, et avoir manifesté l’intention de passer en Espagne pour se mettre avec les brigands », est « d’autant plus dangereux qu’il est sujet à s’enivrer et qu’alors il n’a aucune considération pour personne ; il serait même capable de se porter à des voies de faits envers le premier qui se permettrait de lui faire des représentations ou qui voudrait réprimer ses vices. »

Sans doute tous les gardes n’étaient-ils pas des ivrognes ni des mauvais sujets. Pour autant, ceux-ci constituaient-ils l’exception ? Anciens militaires pour la plupart, ces hommes faisaient un travail difficile et ingrat, travaillaient au bagne, dormaient au bagne dans des dortoirs à peine préférables à ceux des forçats (aussi ne recrutait-on que des célibataires), en butte à l’hostilité des forçats et même des ouvriers libres et des habitants de la ville, pour une paie dérisoire de 50 centimes par jour[lxii], (cette somme représente à peu près le salaire minimum de l’époque[7], les femmes seules pouvant avoir une rémunération inférieure). Quel homme vigoureux, sobre et travailleur ne préférerait n’importe quelle profession à celle-là ?

Un jour, « quelques ouvriers du chantier s’étaient permis ce matin de jeter de petits morceaux de fer ou de bois à un des gardes-chiourmes qui surveillent ces condamnés, et ce garde avait été obligé de s’armer de sa carabine pour faire cesser leurs agressions de fait ainsi que leurs propos insultants ». Le commissaire avait été obligé de relever ce garde pour « éviter des suites qui auraient pu devenir aussi fâcheuses », observant que « de pareilles scènes sont bien faites pour décourager les gardes, et que si elles se renouvelaient souvent, elles les dégoûteraient non seulement de faire leur devoir, mais encore, que j’éprou­verais à mon tour beaucoup de difficultés à enrôler des hommes pour un service qui n’est déjà pas trop agréable, et dont le recrutement devient de jour en jour plus lent.[lxiii] ». Une autre fois, il apprend que « 20 ou 30 gardes-chiourmes avaient adressé une pétition à monsieur le sénateur, tendant à demander de passer dans l’armée active » et demande au sénateur de la rejeter, sans quoi « en résultera beaucoup de mal pour le service de la chiourme, car alors il y aurait au moins trois cents condamnés qu’on ne pourrait utiliser au service du port faute de gardes.[lxiv] » Quelle application au travail, quelle discipline peut-on obtenir d’hommes qu’on veut garder dans leur emploi malgré eux ? A l’évidence, bien loin de choisir ses gardes et chasser ceux qui ne lui donnent pas satisfaction, le commissaire en est réduit à s’accommoder des individus qui veulent bien s’enrôler au bagne. Rien d’étonnant que la qualité du recrutement paraisse singu­lièrement basse.

Le travail des gardes était compliqué, il est vrai, par la présence dans le port de nombreuses personnes étrangères au service de l’arsenal. Le commissaire du bagne s’en émeut : « en général la surveillance devient de jour en jour plus épineuse par la quantité de femmes qui rôdent dans le port pour y vendre du fruit, des œufs, et plusieurs de ces femmes, entre autres celles des vétérans, viennent même jusqu’aux grilles de la cour du bagne ; quelques-unes aussi sous le prétexte de porter des comestibles aux soldats de garde au bagne et sur le rempart, entrent dans les cours et ne craignent pas de faire un trafic avec les condamnés ; avant-hier encore, une d’elles s’y introduisit, ce qui m’obligea de renouveler au sergent-major la surveillance de la consigne placardée à chaque grille.[lxv] »

Ici, on ne peut s’empêcher de rêver. Anne Lépine, l’épouse de François Caillé, venue s’installer à Rochefort après la condamnation de celui-ci, ne fut-elle pas une de ces femmes ? Ne trouvait-elle pas là le moyen de gagner sa vie et de voir son mari ? N’a-t-elle pas laissé à Mauzé son aîné pour lui éviter de voir son père en tenue de forçat, n’emmenant avec elle que sa fille et son dernier fils, parce qu’ils étaient trop jeunes pour comprendre ? Qui sait ?

 

Une évasion

 

Les hommes relèvent la tête : un coup, deux coups, trois coups de canon : un forçat s’est évadé.

De 1800 à 1808, il y eut à Rochefort une moyenne de 32 évasions réussies par an[lxvi]. Et les tentatives étaient encore bien plus nombreuses[lxvii]. Aussi peut-on conclure avec alhoy qu’« il n’y a pas de semaine où quelques évasions ne viennent attester le défaut de vigilance[lxviii] ».

Il est vrai qu’un forçat, travaillant à l’extérieur, dispose de facilités beaucoup plus grandes de s’échapper qu’un détenu dans un cachot. Chaque garde-chiourme tient sous sa surveillance cinq couples, mais ceux-ci ne travaillent pas forcément sur le même chantier ou dans le même atelier :  impossible d’avoir un œil sur tous en même temps. Un instant où le garde a le dos tourné, c’est assez pour se préparer. Dans un premier temps, il ne s’agit que de scier sa chaîne et de trouver un autre habillement que celui du bagne. Ne pas oublier la perruque qui dissimule la nuque rasée[lxix], ni se défaire de la démarche du bagnard habitué à traîner sa chaîne.

En général, on bénéficie de la complicité des hommes libres côtoyés dans l’arsenal. Grâce à l’argent gagné le plus légalement du monde par son travail, on convient avec un marin, un ouvrier, qu’il cachera, tel jour, sous tel tas de cordage, un accoutrement complet et des papiers[lxx]. On pourra acheter également la scie, mais les forçats souvent se la fabriquent eux-mêmes : légère, discrète, ils ont à ce genre d’ouvrage un grand savoir-faire, et ils trouvent aisément sur le port la matière première et les outils nécessaires. Certains préparent même parfois la chaîne à l’avance en sciant à demi un anneau et masquant la fente par une fine lame noircie à l’encre de chine[lxxi]. Ainsi peut-elle plus facilement échapper à la vigilance du rondier, qui, à chaque sortie du bagne, vérifie, au son qu’ils rendent, les fers des condamnés en les frappant d’un coup de marteau.

Mais les rois de l’évasion utilisent un moyen beaucoup plus habituel pour mener à bien leur entreprise. C’est un étui de bois, appelé : le plan, qui contient tous les outils nécessaires : lime, scie, cric pour écarter les barreaux, ainsi que des pièces de monnaie. Les outils sont naturellement miniaturisés, car il faut dissimuler avec soin l’étui, qui doit trouver place dans la meilleure cachette laissée à la disposition d’un reclus, celle dont l’usage qui a traversé les époques jusqu’à la nôtre : son rectum.

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le plan et les outils de l'évasion

 

On reste confondu de la facilité avec laquelle les forçats se libèrent de leurs chaînes. Cinq minutes suffisent à la scie pour en venir à bout. Mais certains y mettent moins de manière, avec un succès égal. « La rupture de sa chaîne est pour le condamné le moindre des obstacles ; à l’aide d’un ciseau à froid, d’une hache ou de tout autre outil bien tranchant, il suffit d’un coup ; puis, arrêtant l’anneau entamé dans la fente d’une pièce de bois, le galérien réunit toutes ses forces, plie et replie, à diverses reprises, le fer qui cède à ses efforts.[lxxii] » Puis, on dissimule sous le pantalon les derniers anneaux de chaîne encore attachés à la cheville.

Alors, l’air dégagé, les mains dans les poches, sifflotant un air de marin, on passe la porte du soleil sans un regard pour le gardien qui ne vous accorde pas plus d’attention. Un jour, un détenu emprunta même l’uniforme d’un officier de marine, et le planton le salua en lui portant les armes[lxxiii].

Mais le plus difficile reste encore à accomplir : traverser la ville, puis s’évanouir dans la campagne sans attirer l’attention. Car les trois coups de canon ont mis en alerte les habitants de la ville et de la campagne environnante. Son signalement a été envoyé à toutes les brigades de gendarmerie de dix des chefs-lieux les plus voisins, et publié par voie d’affiche aux portes des villes et dans les villages. Sa capture est mise à prix : 25 francs si elle a lieu dans le port, 50 francs à l’intérieur de la ville, et 100 francs dans la campagne[lxxiv]. Aussi le fugitif se sait-il traqué, épié par tous les yeux à la recherche du moindre indice signalant un individu suspect. Sa perruque a pu tromper le planton qui l’a vu passer à distance. Echappera-t-elle au regard incisif de la vendeuse à qui il achète quelques pommes, de l’aubergiste qui le loge pour la nuit ?

S’il est pris, il connaît le tarif : bastonnade pour une capture avant les trois coups de canon, trois ans de prolongation de peine dans le cas contraire[lxxv] (sous l’Empire, époque d’ordre s’il en est, cette prolongation sera même portée à 24 ans ![lxxvi])

Certains préfèrent se réfugier dans une cachette à l’intérieur du port même, où ils attendent la fin des recherches et subsistent grâce à des complicités[lxxvii]. Mais quand un évadé n’est pas repris aussitôt, l’administration envoie ses camarades sur un autre chantier : ainsi a-t-on vu plus d’une fois un forçat, privé de complice, appeler à l’aide pour qu’on le libère de sa cachette[lxxviii].

Un forçat particulièrement astucieux eut l’idée d’attendre pour s’échapper le jour de la fête du roi Louis-Philippe : et les trois coups de canon passèrent inaperçus, après les salves d’artillerie qui saluaient l’heureux événement. Quand on s’en avisa, l’homme était loin.

 

Le retour dans les salles du bagne

 

En été, la chiourme rentre au bagne entre 11 h 30 et 13 h 30 et y prend un repas, ou, à tout le moins, « reçoit sa ration de vivres »[lxxix] (une ration de vin et un morceau de pain ?) et retourne sur les chantiers, pour rentrer définitivement dans les salles à 16 h 30[8].[lxxx] En hiver, elle travaille sans discontinuer dans le port jusqu’à 15 h 30[lxxxi]. Hormis le morceau de pain qu’ils ont gardé en réserve et emporté avec eux, les hommes n’ont pris aucun repas depuis la veille au soir.

 On fait l’appel à l’entrée dans les salles, et les condamnés sont libres d’aller et venir (avec l’accord de leur compagnon de chaîne) jusqu’à 8 heures du soir. 

Ici, on jette sur le sol une couverture, et une douzaine d’hommes s’agenouillent autour d’un jeu de 52 cartes, pendant qu’un autre fait le guet, car les jeux d’argent sont interdits[lxxxii].

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Une partie de cartes, tandis qu'un détenu fait le guet (et qu'un autre se soulage...)

 

Là, un fils, un époux écrit à sa famille. Mais tous n’ont pas cette chance. Beaucoup, par honte, ont cessé de correspondre avec les leurs[lxxxiii]. Tel forçat, jeune militaire, « pour ne pas causer de chagrin à ses parents, ne leur avait pas écrit depuis les six ans qu’il venait de passer au bagne ; j’aimais mieux leur faire croire que j’étais mort que de leur dire que j’étais aux galères.[lxxxiv] »

En consultant la correspondance du commissaire du bagne, on est effaré devant l’ignorance de certaines familles sur le sort de leur proche. Ainsi, par exemple cette lettre : « Monsieur, d’après votre lettre du 21 décembre dernier vous me demandez des nouvelles de votre fils Pierre Héritier, forçat en ce port sous le numéro 3647. Il est mort à l’hôpital de la marine le 26 mai 1809, et  présumant que son extrait mortuaire peut vous être nécessaire, je vous l’adresse ci-joint. » Elle est datée du 6 janvier 1813, soit plus de trois ans après le décès ! Voici une autre lettre, datée du 14 mars 1813 : « Jean Catusse, votre frère, madame, est mort à l'hôpital de la marine le 23 novembre 1811, et m’étant aperçu par la lettre que vous lui avez écrite le 29 janvier dernier que vous réclamiez de lui une procuration pour partager les biens de votre père commun, j’ai cru qu’il convenait aux intérêts de la famille que vous puissiez constater sa mort, je vous envoie en conséquence son extrait mortuaire. » Ou encore celle-ci, plus énigmatique : « Madame, par votre lettre du 14 janvier dernier, vous me demandez des nouvelles du nommé Etienne Glandy votre mari. J’ai fait chercher sur les matricules de ce bagne, et il n’existe aucun condamné de ce nom. Voilà madame les seuls renseignements que je puis vous donner. J’ai l’honneur de vous saluer. »

Quelquefois, en raison sans doute de la qualité de l’interlocuteur, la plume du commissaire se fait plus compa­tissante. Ainsi cette lettre, qui met en avant de bien curieux motifs de consolation : « Mademoiselle, je vous adresse ci-joint l’extrait mortuaire de votre infortuné frère, qui est décédé à l’hôpital de marine le 25 du mois dernier, je sens que cette perte vous est douloureuse, mais aussi vous devez trouver de puissants motifs de consolation si vous envisagez l’état souffrant de ce malheureux, la longueur de sa condamnation et le peu d’espoir qu’il avait de recouvrer sa liberté. Supposant même, ce qui n’est pas croyable, qu’il eût pu y atteindre, quelle peine pour vous, mademoiselle, de le recevoir dans sa famille, sa présence ne vous aurait-elle pas rappelé à chaque instant le triste souvenir de son opprobre ? Toutes ces considérations, mademoiselle, sont bien faites pour diminuer vos regrets[lxxxv]. »

Beaucoup de forçats tuent le temps en s’adonnant à de petits travaux d’artisanat, en utilisant les instruments et les matériaux qu’on leur laisse à disposition. Ils gravent des noix de coco, et les « façonnent en sucriers, en tasses, en gourdes de chasse, en tabatières, en bagues, étuis, flacons, coquetiers et chapelets. [9] (...) Les tourneurs y donnent à l’os et à l’ivoire toutes les formes imaginables ; les petits navires surtout attirent la curiosité des voyageurs. Le bois et l’ébène sortent (...) en pommes de canne, en tabatières. (...) La paille se prête également à la confection de mille objets de fantaisie, comme les boîtes, les nécessaires, les étuis, les porte-montre. La grosse paille trouve son emploi dans les chapeaux, les tresses, les cabas.[lxxxvi] » Ce sont parfois des chefs-d’œuvre de patience et de minutie, d’autant plus remarquables qu’ils sont exécutés, avec, pour seuls outils, « des morceaux de verre ou la pointe d’un clou[lxxxvii] », ou « de très petits burins[lxxxviii] ». Ces objets de fantaisie seront vendus aux promeneurs dans le port.

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Après leur journée, certains forçats s'adonnent à de menus travaux (tiré de Histoire des Bagnes de Pierre Zaccone)

Quelques forçats en mal d’affection apprivoisent de petits animaux : hérissons, lézards ( ?), souris, rats. S’amusant à éprouver la fidélité de son petit compagnon, un forçat se cachait souvent à un bout de la salle ; « le rat ainsi perdu loin de la main qui le nourrit chaque jour, va, vient, revient, flaire tous les condamnés les uns après les autres, et parvient ainsi à retrouver son maître, qu’il ne quitte jamais volontairement.[lxxxix] »

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( (tiré de Histoire des Bagnes, Pierre Zaccone)

En ce temps-là, les commissaires de bagne offraient la visite de leur établissement aux personnes distin­guées qui en exprimaient le désir. On leur permettait même d’entrer dans les salles en présence des condamnés, et d’éprouver l’impression grisante de se croire jetées, en toute sécurité, dans la fosse aux lions. « Les forçats semblent pour la plupart indifférents aux visites qui leur sont faites ; ils répondent à peine aux demandes qui leur sont adressées ; (...) J’étais entré dans une des salle avec un négociant de Bordeaux, il portait un superbe cachet de montre (...) ; tout le temps que dura notre visite, tous les yeux se fixèrent sur le bijou. (...) Quelques dames entrèrent au moment où nous sortions. Fanfan leur offrit froidement des paniers de paille fabriqués par lui. Une des dames, soit que l’air asphyxié l’infectât, soit que le tableau hideux qu’elle avait sous les yeux l’affectât vivement, s’évanouit. La plus grande impassibilité se fit remarquer sur toutes les physionomies ! Aucun des forçats ne décela (...) la part qu’il prenait à cet incident[xc] » Une actrice célèbre, bien certaine de tenir en échec l’habileté des plus grands voleurs, reçut un jour une leçon. Tandis qu’elle s’entretenait avec un détenu, « homme aux belles manières et à la parole facile », celui-ci, sur un léger signe du commissaire, déroba adroitement le châle jeté sur ses épaules. Il le lui rendit, toujours par ordre, quand elle s’apprêtait à sortir, avec un air de courtoisie[xci].

Enfin, des forçats cuisiniers apportent le repas de la journée, toujours le même  : une soupe composée de fèves. Seuls, les légumes cultivés dans le jardin du bagne lui apportent un peu d’agrément et de variété. « Chaque escouade mange ou plutôt se repaît à une gamelle, ou plutôt à un baquet commun ; chaque bouche s’approche du même bidon ; pas de privilège ; le vase fait le tour et se pose sur la bouche encore fraîche et sur les lèvres flétries par la souillure ou corrompues par le venin (sic). Des appétits avides que la faible ration du bagne ne peut satisfaire se précipitent sur les gamelles vides ou sur quelques restes que le dégoût a fait mettre à l’écart, et souvent deux êtres humains donnent le spectacle de chiens errants qui combattent pour une proie.[xcii] ». Le vin et pain viennent compléter cette alimentation. La ration quotidienne de chaque forçat est déterminée avec une incroyable précision, puisqu’elle consiste en : 917 g de pain, 120 g de fèves, 60 centilitres de vin, et 4,9 g d’huile[xciii]. Relevons l’importance de la ration en pain : près d’1 kg. C’est lui qui constitue l’essentiel de l’alimentation. Et comme on a vu ici un forçat l’emporter avec lui en allant sur les chantiers, là un autre le partager en deux pour en garder une moitié en réserve, on suppose qu’il permettait d’assouvir la faim entre deux distributions de soupe.

Reste que cette nourriture, peu abondante et toujours identique, devait être singulièrement carencée, et le condamné avait non seulement l’envie, mais également la nécessité d’améliorer l’ordinaire. Grâce à la maigre paie attribuée à la petite fatigue, à la vente des objets de fantaisie, voire aux vols commis sur le port, il pouvait s’adresser à un marchand fricotier établi dans chacune des salles et qui avait le droit de leur vendre un complément de nourriture pour une somme égale au maximum aux deux tiers de ce qu’il gagne, « le dernier tiers étant réservé pour le tabac, dont presque tous font un usage fréquent et nécessaire (sic), ainsi que pour leurs autres besoins.[xciv] »

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(tiré de Histoire des Bagnes, Pierre Zaccone)

 

Mais le bagne comportait également une cantine : un marchand de la ville faisait vendre du vin par un forçat, auquel il donnait vingt sous par barrique et 40 sous au garde chargé de le surveiller. Millet s’en plaignait : « L’existence des cantines était un abus d’autant plus nuisible que les forçats, ayant la facilité d’avoir du vin à volonté et à toute heure du jour, étaient d’autant plus audacieux et plus entreprenants pour les tentatives d’évasion : ils se portaient souvent à des excès d’insubordination qui allaient jusqu’à la révolte. Je ne parlerai ni des maladies qui étaient la suite de l’ivresse, ni des rixes qu’elle occasionnait et des punitions qu’elles entraînaient, mais il est certain que la suppression des cantines n’a pas peu contribué à ramener le bon ordre, si difficile à établir et à maintenir dans un bagne. » En lisant ces phrases, on ne peut s’empêcher de penser à François Caillé et son goût immodéré pour le vin. Se trompe-t-on en l’imaginant dépenser tout son argent dans l’achat de boisson, en supplément des 60 centilitres alloués quotidiennement ? Ivre la plupart du temps, n’a-t-il pas cherché ainsi à supporter sa condition ?

Un coup de sifflet impose le silence : l’homme évadé pendant la journée, n’ayant pas été repris, sera mis en jugement ; son camarade de chaîne, considéré comme complice, va être puni par la bastonnade[xcv]. L’opération vient en droite ligne de l’époque des galères. L’homme est allongé sur une souche qu’on nomme banc de justice, et les bras et jambes maintenus de chaque côté de ce banc, le bourreau – forçat lui-même, qui vit à l’écart des autres détenus pour ne pas subir leurs représailles[xcvi] – applique sur son dos un nombre déterminé (entre dix et cent[xcvii]) de coups de corde goudronnée de la grosseur d’une chandelle. « Il est difficile de se faire une idée juste de ce qu’on endure (...) Il semble que quand la corde frappe les chairs, un poids énorme vous tombe sur les épaules et qu’une pointe acérée vous laboure les foies. Quand c’est une forte bastonnade, il est rare que le sang ne jaillisse pas des blessures[xcviii]. » Après la bastonnade, le con­damné est conduit à l’hôpital, ou, s’il est trop faible pour retourner à la fatigue, est mis à la double-chaîne[xcix].

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La bastonnade, dans le vestibule séparant les deux salles-dortoirs

A la nuit tombante, un forçat allume les réverbères qui jetteront toute la nuit dans la salle leur lueur blafarde. Puis, à 8 heures, nouveau coup de sifflet. Les hommes montent sur leur banc de bois et s’enroulent dans leur couverture, pendant que les argousins passent l’anneau de leur chaîne dans la tige en fer fixée au pied de leur « lit ». S’il a plu toute la journée, ou si le soleil était ardent, les forçats se couchent dans leurs vêtements trempés de pluie ou de sueur : ils ne reçoivent une nouvelle chemise que le samedi[c]. Encore celle-ci est-elle peut-être d’une blancheur et d’une odeur douteuse : « Longtemps (donc, probablement, au temps de François Caillé), le linge des forçats était lavé avec de l’urine que l’on conservait toute la nuit dans les seaux, et qui le matin, après la défilée, était remise aux blanchisseuses.[ci] »

Dès cet instant, jusqu’au coup de canon de la diane le lendemain, le silence absolu est exigé. « J’ai voulu visiter le bagne après le coup de canon du soir. Je n’avais jamais vu la nuit cette salle immense contenant 600 hommes enchaînés les uns auprès des autres, et tellement près, qu’il est impossible que les couvertures ne se touchent pas : il serait difficile de peindre ce tableau avec ses sombres couleurs. Qu’on se figure une si grande réunion de criminels, jeunes et vieux, attachés à de grosses chaînes, qui, au moindre mouvement, font un bruit sinistre. Les réverbères donnent une faible clarté, qui rend cet aspect encore plus lugubre ; (...) l’habitude du vice se peint sur les figures, qui, en général, fatiguées par le soleil et les travaux, prennent une expression indéfinissable qui les rend repoussantes. Les vieillards sont entortillés dans leurs couvertures, mais les jeunes gens ayant trop chaud sont entièrement nus sur le lit de camp.[cii] »

Une conversation à voix basse se fait entendre, aussitôt sanctionnée par un vigoureux coup de sifflet[ciii]. Le silence retombe, les hommes s’endorment. Ils ont accompli un jour de plus de leur peine.

 

La petite fatigue

 

François Caillé avait 46 ans quand il décéda après 8 ans de bagne. A moins d’une conduite déplorable, il obtint probablement de passer de la grande à la petite fatigue. Les emplois de cette dernière sont multiples. Emplois dans les divers ateliers de l’arsenal, où le forçat se mêle aux ouvriers libres pour effectuer le même travail : à la Corderie, la Poulierie, dans les magasins, les ateliers de voilerie, etc.[civ] Emploi à l’intérieur du bagne : tailleurs, cordonniers, forgerons, menuisiers, barbero (coiffeur), fourgonniers (ceux qui font la soupe), jardiniers, balayeurs de salle, vidangeurs de baquet, allumeurs de réverbères, sbires (chargés du ferrage), bourreau[cv]. Certains ressemblent fort à des sinécures, mais ils venaient sans doute en complément d’une autre activité (tel le bourreau qui, dans les années 1840, occupait sagement ses journées à confectionner des pantins[cvi]).

 

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La petite fatigue à la Corderie (Tiré de Les Bagnes, Maurice Alhoy, 1845)

 

 

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La petite fatigue (gravure présentée dans  Les Bagnes, Maurice Alhoy, 1845)

 

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Une toute petite fatigue : allumeur de réverbères

 

Mais les emplois véritablement privilégiés étaient, on l’a vu, ceux qui s’accomplissaient en ville. Ils n’étaient accordéqu’aux forçats désaccouplés. Le matin, l’homme est conduit par un garde chez son employeur[cvii], et il ne rentre au bagne que le soir pour y dormir. Dans l’intervalle, il échappe à toute surveillance[cviii]. Sa vie, dès lors, ne diffère guère dans la journée de celle d’un ouvrier libre ou d’un domestique. « Votre père, écrit Millet dans sa correspondance, est dispensé des travaux de la fatigue, il est employé auprès d’un marchand qui lui donne sa nourriture et de quoi suffire à ses besoins les plus particuliers et s’il compare sa position à celle de la majorité de ses camarades, il doit voir qu’il jouit de toute la douceur et des avantages qu’il lui est permis d’espérer.[cix] »

Pour peu qu’il ait affaire à un maître complaisant, il bénéficie même d’une liberté qui ne manque pas de scandaliser le bon bourgeois de Rochefort. Ici, le sieur Buisson arrête un forçat trouvé sur un cheval et le conduit chez le commissaire de police qui le fait ramener au bagne, où il est aussitôt mis au ramas. « Le sieur Buisson après s’être répandu en propos sur la liberté qu’ont les condamnés d’aller en ville, a dit qu’il allait sur le champ en avertir monsieur le général préfet, ainsi que monsieur l’inspecteur et que tout autant de forçats qu’il trouverait dans les rues habillés en rouge ou travestis et sans garde il les arrêterait tous.[cx] » Là, un forçat, employé à l’hospice des orphelins, a été vu tenant boutique « au marché aux fleurs, pommes et &[cxi] » ! Un jour, au moment de l’appel, les argousins constatent l’absence de trois condamnés : ils sont employés chez le chef militaire et ont tout bonnement découché. Or, le commissaire n’ose pas sanctionner sans demander d'abord l’avis de son supérieur, faisant observer que « si de pareils écarts étaient soufferts, il pourrait arriver que l’on croirait les condamnés en ville quand ils auraient jugé à propos de s’évader et bien sûr il ne serait plus temps d’y remédier.[cxii] » Une autre fois, le commissaire s’adresse direc­tement à ce même chef militaire : « Monsieur, un des premiers argousins me rend compte à l’instant qu’il vient de rencontrer dans la rue Martrou un condamné employé à votre hôtel, nu-tête et sans fers tenant un ver (un verre ?) à la main. Il a couru à lui pour l’arrêter. Le condamné a paru d'abord vouloir obéir, mais un instant après il s’est esquivé et s’est enfui chez vous. L’argousin a cru devoir aller le réclamer, il n’y a pas eu de sottises et de mots déplacés qu’un de vos domestiques ne lui ait vomis. De tels écarts, s’ils étaient tolérés, seraient propres à dégoûter entièrement les sous-officiers de leur service, et l’insubordination des condamnés serait portée à l’extrême. Vous êtes trop ami de l’ordre pour ne pas les réprimer et pour soustraire de la punition méritée le condamné qui a ainsi manqué à ses devoirs.[cxiii] »

L’administration finira par s’émouvoir des abus et des défauts de surveillance occasionnés par ces emplois en ville, et les supprimera. Mais à l’époque de François Caillé, ils étaient courants. Un seul de ces emplois sera maintenu : celui d’infirmier et de servant d’hôpital. Choisis parmi les bagnards les plus méritants, ils sont, selon Gleizes, commissaire au bagne de Brest, « actifs, soigneux, subordonnés parce qu’ils craignent d’être renvoyés au bagne (...). Si quelques-uns se comportent mal, manquent d’attention pour les malades, d’obéissance aux sœurs, ou de respect pour les médecins, ou s’ils font des vols ou des fautes même légères, ils sont immédiatement renvoyés au bagne, où l’on trouve facilement à les remplacer par des hommes sûrs et sages, qui sollicitent, souvent pendant des années, [cette] faveur.[cxiv] » Gleizes assure même qu’on « ne pourrait trouver autant de fidélité, d’activité, de zèle et d’assiduité » chez les infirmiers libres. Il en veut pour preuve la terrible épidémie de choléra de 1832[10], où les forçats montrèrent un courage et un dévouement au-dessus de tous les éloges, payés par de nombreux décès, quand les infirmiers libres abandonnaient lâchement leurs établissements. Il est vrai que les bagnards, eux, n’avaient pas la possibilité d’abandonner leur poste, sauf à retourner à la grande fatigue. A tout prendre, ils préféraient l’hôpital et ses risques de mort.

 

 
 

 

La maladie et la mort

 

Ouvrons le registre des bagnards sous l’Empire : une chose frappe presque immédiatement le regard. Chaque page, organisée en trois colonnes, porte sur la colonne centrale la description du condamné et son jugement, sur celle de droite le nombre d’années de sa condamnation, et sur celle de gauche son numéro matricule suivi d’une éventuelle mention : « Libéré le… », ou « Mort à l’Hôpital de la Marine le… ». Tournons les pages, parcourons de l’œil ces colonnes de gauche et de droite, toujours l’impression initiale se confirme : bien que condamnés à une peine à temps, la plupart de ces hommes sont morts au bagne. Aussi un médecin avait-il raison de déclarer en 1831[cxv] que « la condamnation au plus court terme actuel (5 années) équivalait pour la très grande majorité des forçats qu’on envoyait dans ce bagne, à la peine de mort. »

Une statistique effectuée sur ce registre pour les forçats entrés en l’an IX (1799-1800) donne corps à cette impression avec la dure précision des chiffres. Sur 316 détenus, 75% sont morts au bagne, au terme d’un séjour moyen de 3 ans, pour une condamnation moyenne de 12 ans. Avec ses 8 ans passés au bagne, François Caillé a fait preuve d’une longévité inhabituelle.

Une statistique plus large, montrant l’évolution de la mortalité au fil des années, apporte une autre surprise. On s’attend à trouver une diminution régulière pendant le courant du XIXe siècle, grâce aux progrès de la médecine, de la salubrité publique et des conditions de vie. On la trouve en effet, mais on découvre aussi ce qu’on n’attendait pas : l’extrême fluctuation de cette mortalité.

 Sans doute ne convient-il pas de s’attarder sur les années 1780-1783, où les décès atteignirent des taux exceptionnels (près de la moitié de la population décède pour la seule année 1780 !) pour des raisons probablement spécifiques. Pendant le séjour de François Caillé, la mortalité est passée de 18% à 7%, non sans atteindre un pic à 22%. Entre les seules années 1798 et 1799, elle a doublé. Il lui faut ensuite 4 années, de 1804 à 1808, pour être divisée par trois, puis 4 années encore, de 1808 à 1812, pour doubler encore.

Comment expliquer une telle mortalité ? Et des variations aussi brutales ?

Une seule explication est possible : les épidémies. A partir des années 1810, on note une nette tendance générale à la diminution, coupée par quatre pics. Or, deux de ces pics trouvent une explication : celui de 1832, année du choléra, et celui de 1839, où sévissait « une épidémie de méningite au bagne[cxvi] ». Rappelons-nous les dortoirs où 550 forçats couchaient dans un espace de 50 centimètres chacun, après une journée passée au-dehors, sous la pluie, dans le vent, le froid. Sur des organismes sous-alimentés, carencés, traités sans ménagement, les maladies trouvaient un terrain favorable, et la promiscuité leur permettait une propagation fulgurante.

Ainsi, « dans la première année de leur présence au bagne, les forçats meurent dans des proportions sept à huit fois supérieures à celles de la population globale. Par la suite, les terribles mois d’adaptation franchis, le pourcentage diminue mais reste de deux à trois fois supérieur[cxvii]. »

Parmi les explications de cet excès de mortalité, n’oublions pas la réticence des gardes-chiourmes à reconnaître la maladie des forçats. « Souvent ils continuent le travail malgré la fièvre qui les dévore ; l’inflexible bâton leur donne des forces et ce n’est que lorsque la maladie est avancée qu’on les envoie à l’hôpital ; à peine sont-ils convalescents qu’on les renvoie au bagne où ils reprennent leurs travaux.[cxviii] » Seul un chirurgien était habilité à reconnaître la maladie, et « tenu à faire deux visites par jour avant l’embauchée des condamnés afin de ne pas passer à l’arbitraire les maladies feintes ou réelles de ceux qui se croyaient devoir être dispensés de sortir pour aller aux travaux.[cxix] » précise Millet. Encore se plaint-il lui-même de la « complaisance » et la « bonhomie » des médecin de l’hôpital chargés de constater leur maladie, sur laquelle « je ne puis conséquemment rien ». Sûrement, l’indulgence obtenue par les simulateurs dut se payer par la rigueur infligée à bien des malades véritables.

Une étude médicale[cxx] réalisée en 1831 à Rochefort confirme cette sévérité. Une fois leur maladie reconnue, les forçats étaient conduits à l’Hôpital de Marine de la ville, qui accueillait également les marins, les soldats et les ouvriers de l’arsenal. Tous, hommes libres et condamnés, y étaient soignés de la même manière. La seule différence résultait de la nécessité de prévenir les évasions : des salles surveillées par des gardes-chiourmes, étaient réservées aux condamnés, et leur chaîne était attachée à un barreau du lit. Or, pour la période 1800 à 1809, l’hôpital comptabilisa un décès pour 19 guérisons chez les hommes libres, et seulement 8 guérisons chez les forçats. Quelle conclusion en tirer, sinon que les forçats arrivaient en plus mauvais état que les hommes libres ? 

 On est étonné, en revanche, de constater la part relativement faible prise par les accidents sur le port dans les décès. Ainsi, pour l’année 1841, tous bagnes confondus, sur 228 décès, on en compte 5 sur les travaux du port, et 24 à l’hôpital des suites de blessures[cxxi]. Tous les autres sont mentionnés sous le terme général : « fiévreux ». Le 30 août 1827, les forçats fiévreux soignés à l’hôpital étaient au nombre de 238, contre 44 blessés[cxxii].

Pas de doute, les forçats mouraient presque tous de maladies contagieuses. Des statistiques montrent que se reproduisent, année après année, deux périodes de surmortalité : l’été et l’hiver. L’hiver est la saison des maladies pulmonaires. Le travail en extérieur par tous les temps, le sommeil dans des vêtements mouillés n’étaient sûrement pas sans conséquence. L’arrivée de l’été marquait, elle, le retour du paludisme.

A la différence de Brest et de Toulon, Rochefort est entouré de marais qui, avant les grands travaux d’assèchement du XIXe siècle, permettaient le développement des moustiques, vecteurs de la maladie. A l’époque, on attribuait les fièvres au « mauvais air » (d’où malaria, l’autre nom de la maladie), aux « miasmes fétides » qui se dégageaient de l’eau stagnante. « Souvent, en me promenant sur le rempart (...), je me suis trouvé en contact avec une colonne d’air tellement chargée de miasmes infects, qu’une prompte retraite devenait indispensable[cxxiii]. » « La fièvre faisait tous les jours des ravages dans le bagne de Rochefort ; plus du tiers des condamnés étaient atteint de la maladie. (...) Dans les salles du bagne, sur les bancs où, peu de jours auparavant, les condamnés se pressaient les uns contre les autres, quatre ou cinq[11] seulement reposaient à l’aise. »

François Caillé est mort pendant le mois de février : probablement d’une infection pulmonaire. « Lorsqu’un de ces infortunés a cessé de vivre, à peine le laisse-t-on quelques moments sur son lit ; (...) on ne tarde pas à le porter, soit au cimetière, soit aux divers amphithéâtres. Quelquefois même des infirmiers ne se donnent pas la peine de descendre le corps, comme leur est enjoint ; et pour avoir plus tôt achevé, ils le précipitent sur les degrés ; on les voit quelquefois jeter les cadavres par les fenêtres, et cette chute est suivie de longs éclats de rire.[cxxiv] »  Un forçat vivant ne valait pas grand-chose, que pouvait bien valoir un forçat mort ?

A Rochefort, les forçats décédés étaient souvent conduits à l’amphithéâtre, pour y être autopsié. Cette salle existe toujours, elle est située dans un pavillon de l’hôpital qui hébergeait alors l’école de médecine, et qui est aujourd'hui un musée.

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  (tiré de Histoire des Bagnes, Pierre Zaccone)

L’autopsie révèle quelquefois des surprises. Tel par exemple ce plan de 16 cm de long sur 4,5 cm de diamètre, dissimulé dans l’intestin d’un condamné, et qui contenait de l’argent, des scies, une lime et un cric démonté capable d’écarter les barreaux d’une fenêtre[cxxv].

L’opération achevée, on rassemblait les restes et on les enterrait. Au fil des siècles, le cimetière de l’Hôpital de la Marine a changé plusieurs fois de place.  Longtemps, il se trouva derrière les jardins de l’hôpital. Mais le terrain fut ultérieurement vendu, et l’on y éleva des constructions sans prendre la peine d’extraire et rassembler les restes humains enfouis dans le sous-sol. Un jour peut-être, la pelleteuse ramènera à l’air libre un grand nombre d’ossements ; les archéologues mèneront des fouilles, exami­neront les crânes ; puis on rassemblera tous ces débris humains et on les confiera à l’un des musées de la ville, où les visiteurs pourront admirer, sous vitrines éclairées et commentées, quelques-uns des restes des 13 000 forçats morts à Rochefort.

 Crane

 Crâne d'un bagnard,exposé au musée de l'ancienne école de médecine de Rochefort

 

 

 

Annexes

 

Etat annuel du Bagne de Rochefort

 

 

années

existant au 1er janvier

entrées pendant l'année

morts

libérés

évadés

1767

529

222

32

19

5

1768

695

169

155

75

5

1769

629

121

209

55

7

1770

479

136

106

49

5

1771

455

127

136

30

10

1772

406

173

109

32

9

1773

429

171

122

31

11

1774

436

192

87

21

14

1775

506

134

53

27

16

1776

544

209

54

44

25

1777

630

543

155

35

34

1778

949

528

150

25

72

1779

1230

569

352

80

50

1780

1017

297

533

106

71

1781

604

161

202

40

32

1782

491

139

155

33

40

1783

402

548

285

37

71

1784

557

500

204

34

50

1785

769

416

133

48

73

1786

901

379

277

72

23

1787

908

174

179

80

40

1788

782

214

110

79

25

1789

781

322

96

84

25

1790

898

118

89

187

26

1791

714

256

82

70

19

1792

799

299

192

69

40

1793

797

876

355

147

67

1794

1104

333

364

91

54

1795

928

267

205

211

122

1796

657

1416

311

97

106

1797

1009

291

208

124

91

1798

877

740

136

141

80

1799

1212

336

271

70

23

1800

1161

442

359

74

18

1801

1152

762

279

89

30

1802

1516

587

335

44

26

1803

1698

472

317

67

72

1804

1594

227

356

30

50

1805

1380

496

293

24

31

1806

1515

210

171

22

20

1807

1468

231

171

46

11

1808

1520

196

115

75

32

1809

1523

229

112

65

16

1810

1518

265

124

86

5

1811

1530

519

202

110

3

1812

1479

89

275

103

4

1813

1612

562

156

106

0

1814

1439

562

110

110

12

1815

1325

 

65

 

 

1816

1668

 

68

 

 

1817

1718

 

60

 

 

1818

1800

 

79

 

 

1819

1658

310

131

 

 

1820

1665

392

262

111

8

1821

1647

200

194

97

8

1822

1509

209

248

72

8

1823

1355

1069

219

109

11

1824

2057

240

167

225

22

1825

1848

228

98

199

17

1826

1758

311

120

205

17

1827

1709

273

122

174

17

1828

1653

 

138

 

 

1829

1513

 

125

 

 

1830

1260

 

47

 

 

1831

1110

 

110

 

 

1832

1126

 

168

 

 

1833

969

 

86

 

 

1834

1093

 

89

 

 

1835

996

 

80

50

 

1836

907

 

31

29

 

1837

901

 

52

 

 

1838

901

 

55

 

 

1839

977

 

146

 

 

1840

1072

 

47

 

 

1841

1095

 

49

 

 

1842

1087

 

62

 

 

1843

1099

 

37

46

 

1844

1108

 

28

 

 

1845

1104

 

56

 

 

1846

 

 

 

 

 

1847

 

 

 

 

 

1848

 

 

 

 

 

1849

 

 

 

 

 

1850

 

 

 

 

 

1851

 

 

 

 

 

1852

 

 

 

 

 

 

Les statistiques de 1791 à 1814 sont fournis par Millet

Le nombre de morts de 1816 à 1827 est fourni par M. Alhoy, Les bagnes de Rochefort

le nombre de libérés de 1820 à 1827 est fourni par Zaccone Les bagnes, p. 303 d'après les chiffres fournis par Clémens,

Le nombre de forçats morts en 1815 est une comptabilisation personnelle à partir du registre des décès à l'Hôpital de la Marine à Rochefort

Le nombre de forçats présents de 1815 à 1845 est fourni par les Annales maritimes et coloniales / Partie non officielle, Volume 22 ;Volume 28 de 1843

Le nombre de forçats décédés de 1828 à 1847 est fourni par les statistiques médicales de Rochefort -1874, p. 56

Le nombre de forçats entrés au bagne de 1819 à 1827 est fourni par la note sur la mortalité au bagne de Rochefort

 

 

 

 

 

 

 


Notes

[1] Précision bien caractéristique de l’époque, lorsque les honnêtes gens se contentaient pour leur toilette de se débarbouiller chaque jour le bout du nez !

[2] la porte actuelle date de 1831, mais elle recevait déjà ce nom en 1813, cf correspondance de Millet du 24 mai 1813

[3] Le musée de la Marine à Rochefort présente aux visiteurs une maquette animée de ce dispositif.

[4] Le musée de la Marine à Rochefort expose de magnifiques maquettes de bateaux est cours de construction.

[5] la première est exposée au musée Hèbre de Saint Clément, et la seconde au musée de la Marine, à Rochefort.

[6] Pièces de fer fondu qui servent de lest aux bâtiments

[7] la moyenne des salaires se situe à 1 franc 50 sous l’Empire, contre 1 franc à la fin de l’Ancien Régime, pour les employés ni logés ni nourris, contrairement aux gardes-chiourmes. (source : Jean Mister, Napoléon, vol. 4, Les Français sous l’Empire, p. 104)

[8] Ces horaires de travail, calqué sur ceux des ouvriers libres de l’arsenal, apparaissent modérés pour l’époque. En 1806 la durée du travail, pour l’été, est fixés de 6 h du matin à 7 h du soir, avec deux repos pour les repas de 9 à 10 heures, et de 14 à 15 heures, avec le repos hebdomadaire, pas toujours respecté, le dimanche, mais l’habitude se prend de ne pas travailler non plus le lundi (source : Jean Mister, Napoléon, vol. 4, Les Français sous l’Empire, page 101 et page 108)

[9] On peut voir au musée Hèbre de Saint Clément à Rochefort de telles noix de coco ciselées par des bagnards.

[10] Elle a servi de toile de fond au Hussard sur le toit, de Giono.

[11] 10 forçats occupent un banc en temps normal



[i] Pour l’essentiel, notre documentation s’appuie sur les ouvrages de Sers, Intérieur des bagnes, 1845, Alhoy, Les bagnes. Rochefort, 1830 et Les bagnes, 1845  et Appert, Bagnes, prisons et criminels, tome III, Bagnes, 1836.

On a complété ces ouvrages par les informations fournies par les commissaires de bagnes : Millet, Mémoire sur le bagne de Rochefort, in Mémoires pour servir à l’histoire du port et de la ville de Rochefort, 1828, et Vénuste Gleizes, Mémoire sur l’état actuel des bagnes en France  (en 2 parties : pages 5 à 45 et 228 à 330) in Annales maritimes et coloniales, 1840. Tous ces ouvrages sont téléchargeables depuis les sites Internet Google Livres ou Gallica. Cependant, l’ouvrage de Millet a été réédité en 2002 par Rumeur des âges, et c’est la pagination de cette édition qui est utilisée dans les notes ci-après.

On a utilisé aussi :

les statistiques médicales de Rochefort –1874

les Annales maritimes et coloniales, 1842

les Annales d’hygiène publique et de médecine légale, volume 6, 1831

On a utilisé le journal du forçat Clémens, rédigé en 1840 et édité sous le titre La légende noire du bagne – le journal du forçat Clémens, présenté par Michel Pierre en 1992

On a utilisé également la correspondance du commissaire du bagne de Rochefort pour les années 1812 et 1813, conservée au Service Historique de la Défense, à Rochefort.

Enfin, on a collecté quelques informations dans les ouvrages modernes : Michel Bourdet-Pléville, Des galériens, des forçats, des bagnards, 1957

Marcel Le Clère, La vie quotidienne dans les bagnes, 1973

Jacques-Guy Petit, Histoire des galères, bagnes et prisons, 1991

André-Roger Voisin, Le bagne de Rochefort, 2011

[ii] Appert, op.cit. pp 11-12

[iii] Sers, op.cit. pp. 14-15

[iv] Millet, op. cit. p. 14

[v] Bourdet-Pléville, op. cit. p. 74

[vi] Aloy, op. cit. 1830, p. 102-103

[vii] La légende noire du bagne, op. citp. 59

[viii] La légende noire du bagne, op. citp. 60

[ix] Millet, op. cit. p. 9

[x] La légende noire du bagne, op. citp. 56

[xi] Sers, op. cit. p. 24

[xii] Aloy, op. cit. 1845, p. 93

[xiii] Appert, op. cit. p. 245

[xiv] Alhoy op. cit. 1830, p. 139

[xv] Gleizes, op. cit. p. 19

[xvi] Le Clère, op. cit, p. 120

[xvii] Médecine contenant  1 l'hygiène, 2 la pathologie, 3 la séméiotique et la nosologie - 1830 p. 662

[xviii] Alhoy, op. cit. 1830, p. 140

[xix]  Alhoy, op. cit. 1830, p. 138-139

[xx]  La légende noire du bagne, op. citp. 7

[xxi] Correspondance de Millet du 3 juin 1813

[xxii] Alhoy, 1845, p. 93

[xxiii] Vénuste Gleizes, op. cit. p. 26. Cette précision qui concerne le Bagne de Brest vaut sans doute également pour celui de Rochefort.

[xxiv] La légende noire du bagne, op. citp. 61

[xxv] La légende noire du bagne, op. citp. 59

[xxvi] Sers, op. cit. p. 96

[xxvii] Alhoy, op. cit. 1845 p. 101

[xxviii] Alhoy, op. cit. 1830 p. 212

[xxix] Apper, op. cit., p. 244

[xxx] Millet, op. cit. pp. 9-10

[xxxi] Petit, op. cit. p. 86

[xxxii] Petit, op. cit. p. 173 : ce sont 3997 galériens, pour être précis.

[xxxiii] Petit, op. cit. p. 173 

[xxxiv] Villermé, Note sur la mortalité parmi les bagnards de Rochefort, p. 121

[xxxv] Appert, op. cit. p. 36

[xxxvi] Correspondance de Millet du 8 décembre 1812

[xxxvii] Correspondance de Millet du 18 juin 1813

[xxxviii] Jacques-Guy Petit, Histoire des galères, bagnes et prisons, p. 102

[xxxix] Millet, op. cit. p. 30

[xl] Sers, op.cit. pp. 44-46

[xli] Alhoy, op. cit. 1845 p. 180

[xlii] Millet, op. cit. p. 30

[xliii] Aloy, op. cit. 1845, p. 93

[xliv] Appert, op. cit. p. 322-323 et La légende noire du bagne, p.63. Ces deux ouvrages se contredisent sur le moment de la distribution du pain, peut-être parce qu’ils décrivent deux bagnes différents (ceux de Brest et de Rochefort)

[xlv] Aloy, op. cit. 1830, p. 23-26

[xlvi] Ibid., p. 28-29

[xlvii] Ibid, p. 29-30

[xlviii] Ibid, p. 31-32

[xlix] Ibid., p. 145-147

[l] Ibid, p. 152-154

[li] Aloy, op. cit. 1845, p. 82-83

[lii] Ibid., p. 84

[liii] Ibid., p. 86

[liv] Gleizes, op. cit. p. 315-318

[lv] Ibid., p. 40-41

[lvi] Correspondance de Millet du 21 avril 1813

[lvii] Correspondance de Millet du 10 décembre 1812

[lviii] Correspondance de Millet du 16 décembre 1813

[lix] Correspondance de Millet du 29 janvier 1813

[lx] Correspondance de Millet du 16 février 1813

[lxi] Correspondance de Millet du 13 avril 1813

[lxii] Millet, op. cit. p. 13

[lxiii] Correspondance de Millet du 19 mai 1813

[lxiv] Correspondance de Millet du 24 avril 1813

[lxv] Correspondance de Millet du 12 juillet 1813

[lxvi] Millet, op. cit., dans l’état annuel du bagne, p. 35

[lxvii] La légende noire du bagne, op. cit. p. 77

[lxviii] Alhoy, op. cit. 1830 p.59

[lxix] Alhoy, op. cit. 1845 p. 119

[lxx] La légende noire du bagne, op. cit. p. 72 et Sers, op.cit. p. 110

[lxxi] Alhoy, op. cit. 1830, pp. 134-135

[lxxii] Sers, op.cit. pp. 108-109

[lxxiii] Alhoy, op. cit. 1830 p. 179

[lxxiv] Sers, op.cit. p. 106

[lxxv] Alhoy, op. cit. 1830 p. 199

[lxxvi] Appert, op. cit. p. 327 et Bourdet-Pléville, op. cit., p. 161

[lxxvii] Aloy, op. cit. 1845, p. 127

[lxxviii] Aloy, op. cit. 1845, p. 131

[lxxix] Appert, op. cit. p. 151. Cet auteur indique que la chiourme sort des salles à une heure et quart, et, quelques paragraphes plus loin, à une heure trois quarts ! On a donc choisi le moyen terme : 13 h 30.

[lxxx] Voisin, Le bagne de Rochefort, p. 46

[lxxxi] 15 h 30 d’après Voisin, op. cit., p. 46, 15 h d’après Appert, op. cit. p. 151

[lxxxii] La légende noire du bagne, op. cit. p. 61

[lxxxiii] Gleizes, op. cit. p. 13

[lxxxiv] Appert, op. cit. p. 104-106

[lxxxv] Correspondance de Millet du 9 juillet 1813

[lxxxvi] Sers, op.cit. p. 62-63

[lxxxvii] Alhoy, op. cit. 1830 p. 158

[lxxxviii] Alhoy, op. cit. 1830 p. 159

[lxxxix] Sers, op.cit. p. 66

[xc] Alhoy, op. cit. 1830 pp. 108-109

[xci] Sers, op.cit. p. 78

[xcii] Aloy, op. cit. 1845, p. 101

[xciii] Millet, op. cit. p.19

[xciv] Millet, op. cit. p. 24

[xcv] Anonyme, Le monde criminel, 1845, partie : Journal d’un forçat, p. 21 Cet ouvrage, quoique bien informé, présente sous une forme romancée un prétendu témoignage de forçat.

[xcvi] La légende noire du bagne, op. cit. p. 79

[xcvii] Aloy, op. cit. 1845, p. 176

[xcviii] La légende noire du bagne, op. cit. p. 79

[xcix] Alhoy, op. cit. 1830 p.108

[c] Appert, op. cit. p. 154

[ci] Alhoy, op. cit. 1830 p. 245. Notons que chez Millet, op. cit., p. 19, « quatre forçats sont chargés du blanchissage »

[cii] Appert, op. cit. p. 230-231

[ciii] La légende noire du bagne, op. cit. p. 75

[civ] Aloy, op. cit. 1845, p. 205

[cv] La légende noire du bagne, op. cit. p. 58-59

[cvi] La légende noire du bagne, op. cit. p. 79

[cvii] Correspondance de Millet du 11 décembre 1813

[cviii] Gleizes, op. cit. p. 317

[cix] Correspondance de Millet du 8 décembre 1812

[cx] Correspondance de Millet du 24 janvier 1813

[cxi] Correspondance de Millet du 13 février 1813

[cxii] Correspondance de Millet du 28 janvier 1813

[cxiii] Correspondance de Millet du 5 mars 1813

[cxiv] Gleizes, op. cit. p. 21

[cxv] Annales d’hygiène publique et de médecine légale, vol. 6, 1831, p. 119

[cxvi] Statistiques médicales de Rochefort -1874, p. 56

[cxvii] La légende noire du bagne, op. cit. p. 82

[cxviii] Alhoy, op. cit. 1830 p. 286-287

[cxix] Correspondance de Millet du 6 mars 1813

[cxx] Annales d’hygiène publique et de médecine légale, vol. 6, 1831, p. 117-118

[cxxi] Annales maritimes et coloniales, 1842, p. 602

[cxxii] Alhoy, op. cit. 1830, p. 240-241

[cxxiii] Alhoy, op. cit. 1830, p. 16

[cxxiv] Appert, op. cit. p. 254

[cxxv] Bourdet-Pléville, op. cit. p. 147

 

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