Un chouan assassiné par ses camarades

 

L’épouse de Pierre Carré, journalier et garde de l’étang de la Madoire, sur la commune de Saint Sauveur, ne s’attendait pas à faire pareille découverte, ce 11 juillet 1831, lorsqu’elle s’est alla laver son linge au bord de l’eau.

Elle se doutait bien de quelque chose, pourtant, quand, deux jours plus tôt, elle avait vu faire irruption chez elle, trouant l’obscurité de la nuit, une dizaine de chouans commandés par le fameux Jean-Baptiste, ancien cocher de M. de Lusignan. Ils avaient demandé à boire, et « en se présentant ils dirent qu’ils resteraient bien chez moi un bon moment, attendu qu’ils voulaient attendre trois de leurs camarades qui les avaient abandonnés pour aller manger dans les villages aux environs. ». Mais en même temps qu’elle les servait, elle entendit « j’entendis que l’on faisait beaucoup de bruit à 30 pas de là, et précisément à l’endroit » de la chaussée de l’étang où elle a l’habitude de laver son linge. Devinait-elle qu’on cherchait surtout à l’occuper, pendant que d’autres rebelles sur le bord de l’eau faisaient leurs affaires ? Et quelles affaires ?

Toujours est-il que dès le lendemain matin, elle se rendit à l’endroit suspect. Elle observa bien que quelques pierres qui constituaient la chaussée avaient été dérangées, ce qui lui fit dire : « si notre maître le voyait, il ne serait pas content. » Mais rien d’autre n’attira son attention.

Aussi eut-elle un coup au cœur, ce 11 juillet 1831, en voyant, « à quelques pas de moi et tout ras de la chaussée des vêtements qui surnageaient ». Elle s’approcha pour regarder plus attentivement : ce n’étaient pas seulement des vêtements qui flottaient à la surface de l’eau.

C’était un cadavre. « les reins seuls paraissaient ; la tête et les jambes étaient enfoncées dans l'eau ».

Affolée, elle appela à l’aide deux paysans qui travaillaient tout près dans les champs. Ils accoururent et, non sans peine, réussirent à retirer de l’eau le corps « qui paraissait être celui d’un jeune homme de 20 ou 22 ans ». « Ce qui le rendait encore plus lourd, c'est qu'il avait une pierre d'environ 15 livres fixée autour de la ceinture par une forte corde qui cassa en sortant de l'eau ; nous remarquâmes qu'il avait aussi une autre grosse pierre entre la peau et la chemise. »

Ces deux grosses pierres, l’épouse de Pierre Carré les reconnut aussitôt : elles avaient été prélevées sur la chaussée de l’étang.

Les trois vivants observèrent le mort. « le cadavre était très défiguré et fort enflé ; nous n'avons pu le reconnaître. ». « Ses vêtements indiquent à peu près le costume des habitants de Neuil ou des Aubiers, nous avons pensé de suite que c'était un conscrit ».

Le lendemain, le juge d'instruction fera de ce costume une description méticuleuse. Elle est précieuse pour nous qui souhaitons nous représenter l’aspect d’un chouan ordinaire. « Il est vêtu d’une veste ou gilotain de cotonnade bleue neuve et travaillée avec assez de soin ; pantalon sans bretelles en toile rayée bleu et blanc ; souliers ferrés demi forts, lacés sur le coup de pied ; tous les deux sont rapiécés ; à leur extrémité, guêtres de coutil de fil rapiécés, entées avec un morceau d’étoffe de laine rayée, point de cravate ni chapeau ; dans la poche de gilet on a trouvé un chapelet, un peloton de fil, une pièce de cinq Francs. Dans la poche de côté de la veste, une peigne et une bourse en toile. »

Les habits souvent rapiécés ne sont peut-être pas spécifiques aux réfractaires. Du fil mais pas d’aiguille, un peigne mais pas de rasoir, et, plus surprenant encore, pas de couteau. Pourtant, aucun témoignage ne les décrit comme des hirsutes, sales ou mal rasés : ils ne manquaient sûrement pas en cas de besoin de faire appel aux métairies amies ; sans doute se partageaient-ils au sein de chaque bande les objets de première nécessité. Le « point de cravate ni ne chapeau » peut surprendre, les gens de la campagne n’allaient jamais tête et col nus. En fait, on ne tarda pas à trouver la casquette de l’individu, accrochée au milieu des épines ; elle y demeura pendant six mois, et une habitante de la métairie voisine se refusera toujours d’aller la voir. Quant à sa cravate, on va voir ce qu’elle était devenue.

En rentrant chez lui au hameau des Gérardières, sur la commune de Saint Sauveur, Jacques Hérault, un des deux hommes qui avaient retiré le cadavre de l’eau, dit à sa femme :

- On a commis une action qui me fait bien de la peine.

Et quand il lui eut raconté ce qu’il avait trouvé dans l’étang, celle-ci n’eut pas plus de doute que n’en eut l’épouses de Pierre Carré : « c’était un homme que les chouans avaient tué deux jours plus tôt dans un champ situé à peu de distance de notre maison ».

Est-ce à ce moment-là, ou dans les discussions qu’ils eurent avec d’autres habitants des métairies voisines, ou avec des chouans de passage, qu’ils apprirent le nom de la malheureuse victime ? « Je connaissais bien Poupeau, dira Jacques Hérault, pour l’avoir vu passer devant chez moi avec d’autres chouans et être même venu me demander un morceau de pain, mais je ne le reconnus point à l’instant où je le tirai de l’eau, tant il avait la figure mutilée ». Quoi qu’il en soit, on ne tarda pas, dans les métairies autour de l’étang de la Madoire, à savoir ce qui s’était passé.

 étang de la Madoire côté Saint Sauveur

Etang de la Madoire (sur le plan cadastral napoléonien de Saint Sauveur de 1811, conservé aux Archives Départementales des Deux Sèvres)

rive nord de l'étang de la Madoire

Etang de la Madoire (rive nord) sur la plan cadastral de Saint Porchaire : on distingue notamment la métairie de la Madoire

 

Etang de la Madoire (vue actuelle)

Etang de la Madoire (vue actuelle sur www.Viamichelin.fr)

 

Un meurtre pour une querelle de jeu ?

 

Lorsqu’il avait tiré un mauvais numéro à la conscription quelques mois plus tôt, Jean Poupeau, domestique chez Joseph Bascle, métayer à Noirterre, « n'en paraissait pas trop chagrin et semblait décidé à partir ». Mais « d’autres conscrits sont venus le chercher quelques jours avant l'époque fixée pour le départ » et réussirent à le convaincre de les rejoindre. Depuis, il venait rendre visite à son ancien maître, toutes les trois semaines environ. La dernière fois, c’était le 23 juin 1832, soit 15 jours avant son assassinat. Bascle, ce jour-là, le trouva « pas très engoué de son métier. Il nous assura que si cela ne finissait pas d'ici la fin du mois, qu'il allait se rendre. »

Comment en aurait-il été autrement ? En 1831, Diot avait recruté ses « troupes » parmi les jeunes conscrits en leur assurant que le gouvernement de Louis-Philippe ne durerait pas, qu’un soulèvement en Vendée y mettrait fin, et que le roi légitime, restauré sur le trône, s’empresserait de libérer de leurs obligations militaires ceux qui n’avaient pas rejoint leur régiment. Or, ce soulèvement venait précisément d’avoir lieu avec la venue en Vendée de la duchesse de Berry : quelques escarmouches entre le 4 juin et le 8 juin, quelques dizaines de morts : une ride à la surface de l’eau. Ces jeunes réfractaires n’avaient jamais considéré la cause légitimiste que comme un moyen ne réaliser leur rêve : rester au pays, convoler et vivre en travaillant la terre ? Quel avenir leur restait-il, après cette déconfiture ?

Le 9 juillet, la bande dont il faisait partie, commandée par Jean-Baptiste, s’était installée sur un champ voisin du village des Girardières. Elle y passa toute la journée, abritée sous un orme, pendant qu’un guetteur juché au sommet de l’arbre surveillait les environs. Précaution nécessaire : on savait qu’un détachement militaire cantonnait dans la commune voisine de Saint-Porchaire.

La bande n’était pas en peine pour se nourrir : à deux reprises, l’épouse de Jacques Hérault vint lui apporter à manger. L’effort était méritoire : la bande ne comptait pas moins de 14 individus. Dans quelle mesure cette assistance était-elle généreuse et de plein gré ? le soir, quand le mari rentra à la maison, son épouse lui dit d’un air navré : « Je n’ai rien à vous donner pour souper, les chouans sont encore venus ici aujourd'hui, ils étaient au nombre de 12 à 14 et ils ont mangé toutes nos provisions. » 

S’ils n’avaient pas même le souci de chercher leur nourriture, à quoi les chouans s’occupaient-ils ? Peu de choses sans doute.

Une partie de cartes s’engagea. On misa de l’argent. Poupeau joua et perdit, et il en montra de l’humeur. Des paroles peu amènes s’échangèrent, le ton s’aigrit. Alors Poupeau prononça les paroles qui lui brûlaient les lèvres : il allait abandonner les chouans, et il les dénoncerait !

Ces paroles, c’était précisément celles qu’il fallait éviter. Celles, aussi sans doute, qu’attendait Jean-Baptiste. Car aussitôt la mort du pauvre Poupeau fut arrêtée. « Dans ce moment Jean-Baptiste voulut lui donner un coup de fusil, mais il fut arrêté par la crainte que la détonation de son arme ne fût entendue dans le bourg de Saint Porchaire, où il y avait alors un cantonnement ». Soit ! On prit donc le « parti de l’étrangler à l’aide de sa cravate qu’il avait au col et en lui mettant un mouchoir dans la bouche. »  

Devina-t-il ce qui se tramait contre lui ? Comprit-il, au tour que prenaient les invectives, que les choses devenaient sérieuses ? Il se mit soudain à courir, aussitôt poursuivi par trois de ses camarades.

L’épouse de Jacques Hérault se rendait à la fontaine quand elle entendit les cris : « Arrête ! Arrête ! ». Elle se détourna : trois hommes en pourchassaient un quatrième. Ils réussirent à se disposer en avant de lui, l’entourer et le capturer, au milieu des exclamations de victoire et des jurons.

La femme Hérault n’eut pas le courage d’en voir plus long. Elle rentra vite dans sa maison, et, ne supportant pas d’être seule, courut chez sa voisine, « toute haletante de frayeur » : elle avait vu, disait-elle, des militaires qui poursuivaient les chouans.

La voisine avait bien remarqué dès le matin les 14 chouans installés sous l’arbre à 150 pas de son village. Elle était passée près d’eux sans leur parler ni paraître leur porter attention. Elle en avait tout de même reconnu plusieurs : « Jean-Baptiste, Bonnin jeune, Merlet, Ruault, Brault, Gâtard, Bonnet de Beaulieu et Bichon ». Puis elle était rentrée et, depuis ce moment, n’avait rien vu ni entendu de ce côté.

Les deux femmes rassemblèrent leur courage et s’en allèrent au bout du jardin, pour regarder dans la direction des chouans. Elles remarquèrent 5 hommes à l’écart des autres, là où le fuyard avait été attrapé. « Ils faisaient beaucoup de bruit et prononçaient beaucoup de jurements. (...) Je les ai observés l’espace de 5 à 6 minutes au moins. Comme le champ où ils étaient rassemblés était couvert d’ajoncs et de bruyère, je remarquai que ces individus cherchaient à cacher quelque chose  dans les ajoncs. ». « Pendant qu’ils étaient ainsi réunis, je reconnus Lusignan, Bonnin, et Merlet. »

Soudain, les deux eurent un saisissement : ces hommes se tour­naient vers elles et avisaient les deux curieuses qui les observaient. Comme dérangés dans leurs affaires, ils s’en allèrent rejoindre leurs camarades, tandis que l’un d’eux se dirigeait vers elles. C’était Merlet, qui venait leur donner la raison de tout ce charivari.

-  Vous avez eu bien peur, leur dit-il.

- Après quoi couriez-vous donc tout à l'heure ?

- C’était après un lièvre qui n’allait que de trois jambes.

Et il précisa, pour donner un peu de vraisemblance à ses explications que « et que s’ils avaient pu ne pas l’attraper, ils l’auraient tiré. » Il ignorait que la femme Hérault avait vu le lièvre courir fort proprement sur ses deux jambes.

Le soir, poussée par la curiosité, la voisine se rendit dans le champ et explora les buissons d’ajoncs et de bruyère. Mais elle ne trouva rien.

La suite, ce seront les chouans eux-mêmes qui la raconteront aux habitants de Saint Sauveur. Car des bandes continueront de se présenter à la portes des métairies, comme à l’ordinaire ; les paysans les interrogeront sur ce qui s’était passé ce jour-là, et, l’air plus ou moins contraint, on leur répondra.

Après que Poupeau eut été étranglé par Lusignan, Bonnin et Merlet, plusieurs furent d’avis d’abandonner le corps où il se trouvait. D’autres, « pour éviter du dérangement aux habitants du village auprès duquel le crime avait été commis », proposèrent de le jeter dans l’étang de la Madoire, et leur avis prévalut. Ils le transportèrent dans au milieu de la nuit et le plongèrent dans l’eau après l’avoir lesté de deux grosses pierres.

Peu après, la bande se dispersa, et ce n’est qu’en groupes de deux ou trois individus que ses membres se monteront à nouveau aux habitants.

Pour la plupart, ils n’étaient guère fiers de ce qu’ils avaient fait. Gastard, qui était resté sous l’arbre, vit Lusignan, Bonnin et Merlet revenir sans Poupeau, et s’étonna : qu’avaient-ils fait de leur camarade ? On lui répondit qu’on l’avait étouffé.

- Quel cœur avez-vous eu ? s’exclama Gastard.

- répète donc ce que tu viens de dire, et nous allons t’en faire autant.

Ruault et Brault, deux autres membres de la bande, n’approuvaient pas plus ce qui avait été commis. « Quelque temps après, Ruault et Brault étant venus chez nous, nous leur demandâmes pourquoi ils avaient abandonné leurs camarades, ils répondirent que c’étaient des coquins et qu’ils ne voulaient plus se trouver en leur compagnie. »

Merlet lui-même, un des trois assassins, peine à justifier son acte. 8 à 15 jours après, il était venu chez les Hérault, avec Bonnin et deux autres camarades, pour demander à manger.

- « Malheureux que vous êtes, s’exclame le mari, vous avez commis l’autre jour un crime affreux, vous n’en ferez pas autant aujourd'hui, j’espère. 

- N’en parlez pas, répond Merlet, il est devant le bon Dieu ; il est sans doute plus heureux que moi. »

L’épouse ne ménagea pas non plus ses reproches :

- « Misérable que vous êtes, il y a longtemps que vous n’étiez venu nous voir, mais vous venez trop souvent pour faire ce que vous avez fait la dernière fois.

- Nous pensions bien que vous l’aviez vu, c’est un coup qui n’est pas bon. Peut-être est-il bon cependant parce qu’il aurait pu vous faire faire de la misère, ainsi qu’à tous ceux qui nous donnent à manger. »

Qui a commis le meurtre, demande les Hérault ? Merlet ne se fait pas prier :

- « Nous étions trois : Lusignan et Bonnin l’avaient pris à la gorge ;

- Et vous, vous ne l’avez pas touché ?

- Je lui ai donné deux à trois mauvais coups. »

 

Tout le monde savait, personne ne disait rien

 

Au même moment, la justice entamait de son côté son enquête. Il fallait, tout d’abord, retrouver l’identité du « noyé ». Sur la déclaration d’un habitant de Bressuire, qui avait reçu lui-même la confidence d’un tiers, elle se mit d'abord sur la piste d’un habitant de Geais. Après croisement des témoignages, elle s’aperçut qu’elle faisait fausse route. Puis, d’autres informations la mirent sur la piste de Jean Poupeau. Elle interrogea les époux Bascle et leur domestique, chez qui il avait travaillé avant de disparaître. L’épouse et la servante crurent reconnaître certains des vêtements de Poupeau, mais le mari se montra beaucoup plus circonspect. Cela se passait le 11 août, un mois après le meurtre, et la justice cessa ses investigations.

A la même époque, les habitants des métairies autour de la Madoire savaient tout sur le malheureux événement : la victime, les circonstances du crime, le nom de chacun des trois assassins.

Près de trois années passèrent, on ne parlait plus guère de la mort du pauvre Poupeau.

Le 3 février 1834, le procureur du Roi à Bressuire, « informé qu’une bande de chouans et de malfaiteurs avait des lieux de retraite sur la commune de Boismé », fit réunir les brigades de gendarmerie des communes de Bressuire, les Aubiers, Argenton-château et Coulonges-Thouarsais, et, accompagné de cette puissante escorte, se mit en route sur l’heure de minuit.

« Sur les 3 heures et demie du matin, nous nous trouvâmes dans un jardin dépendant de la métairie de la Triboire, dite commune de Boismé, etc. nous y aperçûmes deux huttes de paille qui nous parurent suspectes. Les gendarmes se livrèrent à quelques recherches et découvrirent sous l’une d’elles et cachée par quelques ustensiles une petite claie en forme de trappe qui servait d’entrée à un souterrain. M. Etienne somma ceux qui pouvaient s’y tenir cachés de se rendre. Personne n’ayant répondu, un gendarme se glissa par l’ouverture et découvrit une cache pouvant contenir 5 à 6 individus mais où il ne se trouvait personne. Sous l’autre de ces huttes, la gendarmerie découvrit également et cachée par des copeaux, une trappe en bois servant aussi d’entrée à un souterrain. M. le lieutenant de gendarmerie interpella à haute voix ceux qui pouvaient être cachés, et les somma de déclarer leur nombre et leurs noms. Une voix se fit entendre qui répondit qu’ils étaient quatre : Merlet, Bonnin, Braud et Gorias, et qu’ils étaient prêts à rendre les armes. (...) On les fit ensuite sortir un par un, et, reconnus pour chouans, ils furent aussitôt garrottés. »

Sur les quatre hommes, trois faisaient partie de la bande qui a assassiné Poupeau. Les gendarmes les fouillèrent ainsi que leurs caches, et réunirent tout l’argent qu’ils avaient découvert : près de 700 Francs.

« De là nous nous sommes portés à la métairie de la Triboire où nous avons fait faire chez les époux Delion une perquisition qui n’a eu aucun résultat. Nous avons sommé le sieur Delion de nous déclarer s’il connaissait quelque cache de chouans et il nous a menés dans un petit champ dépendant de la métairie où sous des fagots se trouvait l’entrée d’une cache pareille aux deux autres mais elle était pleine d’eau. »

C’est à partir de ce moment que les langues commencèrent à se délier.

Tout commença, le 7 août 1834, par un propriétaire du Geais qui vint répéter devant le juge d'instruction les confidences que lui avait faites un des participants de la bande. Un mois plus tard, les habitants des métairies près de la Madoire furent convoqués dans le bureau du juge, et répondirent sans réticence apparente. On découvrit alors qu’ils savaient tout depuis le début.

Etourderie, imprudence, ou confiance dans son impunité ? La femme Hérault, rapportant les paroles de Merlet, laissa même échapper un aveu implicite : «... il aurait pu vous faire faire de la misère, ainsi qu’à tous ceux qui nous donnent à manger ». Mais il y avait beau temps, en 1834, que la justice ne pourchassait plus ceux qui donnaient assistance aux chouans : les jurés les déclaraient presque toujours innocents[i].

D’ailleurs, pendant ces trois ans, les sentiments des paysans à l’égard des chouans avaient évolué en même temps que le com­portement de ceux-ci. Et en 1834, les métayers ne craignaient plus d’être jugés complices d’individus qui n’étaient guère que vulgaires bandits. S’ils se taisaient, c’était par peur des représailles.

Trois ans plus tôt, les relations n’étaient pas encore dégradées. Quand les chouans reparaissent après l’assassinat, on ne craint pas de leur faire des reproches, et ils ne craignent pas d’avouer leur crime. Pour autant, la complicité des paysans est bien prudente et circonspecte. Le matin, la voisine de la femme Hérault était passée près de l’arbre où se tenaient les rebelles, sans leur parler. L’après-midi, elle observe de loin leurs agissements, sans se cacher mais aussi sans oser approcher. Jamais aucune trace de cette solidarité enthousiaste qui rassemble dans la même communion les partisans d’une même cause. Comment s’en étonner ? Les chouans n’étaient pas avares de menaces ni de représailles contre les traîtres supposés. La violence affleurait souvent, prête à éclater. Aussi les métayers pouvaient-ils craindre les rebelles, s’ils ne leur cédaient pas assez volontiers, ou la justice, s’ils leur cédaient trop bien.

La campagne autour de Bressuire va vivre ainsi, pour plusieurs années, dans un état d’anxiété permanente, surtout à la tombée de la nuit, lorsque les chouans sortent de leurs cachettes. Et la mort de Poupeau n’est qu’une première alerte. Car bientôt, les vols de grand chemin et les assassinats se multiplieront.

 

 

 

 

 

 



[i] Voir les chroniques « la justice poursuit une jeune fille pour assistance à des réfractaires » sur l’affaire Bodin et les chroniques « une bande ce chouans est hébergée dans une métairie » et « un Corse chez les chouans » sur l’affaire Secondi. Marie Bodin et Pierre Gelin seront déclarés non coupables.

 

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