Un Corse chez les chouans

 

Dossier judiciaire Secondi

dossier judiciaire Jean-Baptiste, dit Louis

dossier judiciaire assassinat d'Oby

 

Ce n’était pas un chouan comme les autres[1]. Son nom, d'abord, Marc-Marie Secondi, dit Boliconi, ne ressemblait pas à celui de ses compagnons de marche, jeunes métayers et domestiques du bocage bressuirais. Ni son accent italien très prononcé : « Quand nous l’avons rencontré et qu’il nous a parlé, on n’entendait presque pas ce qu’il disait. » déclarera l’un d’eux.

 

Il n’était pas non plus, comme tous ses camarades, un conscrit réfractaire qui n’avait trouvé que ce moyen de ne pas rejoindre l’armée. Ses motivations étaient tout autres. Non qu’il ait été, mieux qu’eux, un fervent légitimistes. On ne l’a vu nulle part accrocher un drapeau blanc au sommet des édifices, fusiller le buste de Louis-Philippe ou crier : Vive Charles X ! Vive Henri V ! Il est douteux que les querelles politiques l’aient beaucoup tourmenté, et que pour restaurer les droits de la monarchie constitutionnelle façon Charles X contre la monarchie constitutionnelle façon Louis-Philippe, il ait été prêt à verser tout son sang. Ses raisons d’entrer dans les bandes n’appartenaient qu’à lui.

Il était né en 1805 à Arbellara en Corse. Conscrit de la classe 1805, il était entré dans le 1er régiment d’infanterie légère trois ans plus tard. En 1830, il avait traversé la méditerranée avec son unité par participer à la bataille d’Alger. Puis, son régiment avait été envoyé dans les Deux-Sèvres afin d’y faire la chasse aux réfractaires. C’est là, à la suite d’un vol d’une chemise chez un boulanger des Aubiers, il s’était pris de querelle avec son caporal, et en vint « à quelques voies de fait ». Arrêté, conduit à Bressuire pour comparaître devant le colonel, redoutant d’être puni de « trois mois, six mois ou un an de prison », il réussit à tromper la vigilance des camarades qui l’escortaient et à s’échapper.

Seul, réduit à ses propres ressources, condamné à courir les bois et mendier sa nourriture, qu’avait-il de mieux à faire que rejoindre les bandes qui, précisément, s’efforçaient comme lui de vivre clandes­ti­nement dans la campagne ?

On est frappé en lisant les pièces judiciaires par le comportement plutôt bon enfant de ces rebelles dans leurs premiers mois d’existence. Pendant la fin de 1830 et le premier semestre de 1831, dans les Deux-Sèvres, pas un meurtre de sang-froid à déplorer, pas même un vol crapuleux. Ceux que leurs adversaires appellent : les bandits se contentent de quémander de la nourriture et de réquisitionner les fusils des paysans aisés. On voit ici et là leur chef Diot se présenter en armes devant des percepteurs pour leur interdire d’exercer plus longtemps leur activité : mais il se garde de dérober la collecte déjà effectuée, car il n’est pas un voleur. Les menaces de mort, certes, ne manquent pas, contre ceux qui voudraient leur désobéir ou les dénoncer. Mais elles ne sont jamais mises à exécution. Pour punir les métayers qu’ils soupçonnent d’avoir conduit les gendarmes à leur repaire, ils ont choisi leur châtiment : lui couper les cheveux. Assorti, naturellement, d’une menace de mort s’il recommençait. Jamais exécutée.

Au reste, qui peut s’en étonner ? Ce ne sont pas des malfaiteurs dans l’âme, ces jeunes gens de 20 ans qui n’ont guère quitté de vue le clocher de leur village, et n’ont eu que la malchance de tirer un mauvais numéro. Diot, leur chef, financé en sous-main par des nobles locaux, les encourage encore à l’ordre et à la discipline : ne sont-ils pas les premiers éléments d’une armée vendéenne et royale ? Leur comportement ne doit-il pas être irréprochable et sans tache comme le drapeau blanc qui leur sert d’emblème ?

Héros et bandit à la fois, la gageure est difficile à tenir. D’autant qu’à la vérité, ces braves jeunes gens, honnêtes et frustes, ne sont ni l’un ni l’autre. Les mois passent, la promesse qu’on leur a faite tarde à s’accomplir : on se rend bien compte, même au fond du bocage poitevin, que le gouvernement de Louis-Philippe est accepté par le pays et que le temps qui passe le conforte plus qu’il ne l’ébranle. Alors ? Les premières défections commencent, qui cèdent à la tentation de l’amnistie proposée les autorités aux réfractaires, en contrepartie de leur soumission. Les autres, ceux qui restent malgré tout dans les bandes et la rébellion, penchent naturellement vers la radicalisation. Rapidement, un changement de mentalité va être perceptible, avec un accroissement de la violence. Cela passe aussi par un changement de personnes. Relativement bien tenus en main par Diot, les conscrits réfractaires étaient peut-être trop gentils, trop disciplinés pour le rôle qu’on voulait leur fait jouer. Secondi, le soldat déserteur, va leur apporter ce qui leur manque : le goût de leur métier. Ils ne savaient que promener leur fusil : il va leur apprendre à s’en servir.

 

La carrière de Secondi chez les chouans

 

Les paysans qui s’étaient habitués autour de Bressuire à la présence des bandes et s’en accommodaient de plus ou moins bon gré depuis plusieurs mois ne tardèrent pas à constater le changement.

Secondi s’était évadé le 14 juillet 1831. Dès le début du mois d’août, on signale sa participation à un premier forfait.

Louis Boulord, à 62 ans, tenait une borderie au Petit Chaume, dans la commune de Saint Sauveur, lorsque, vers 5 heures du soir, sept individus se présentèrent chez lui et exigèrent son fusil. Boulord répondit qu’il ne l’avait pas avec lui. Les chouans eurent alors une attitude inédite. Ils ne fouillèrent pas dans les armoires comme à leur habitude. Mais ils jetèrent dans la cheminée un fagot de genêts et l’allumèrent. Et quand les flammes eurent envahi l’âtre, ils saisirent le métayer et sa femme et les jetèrent dans le feu.

Il faut croire que cette action n’avait pas été concertée entre tous les chouans, car l’un d’eux, nommé Bonnin, protesta, refusant qu’on fît du mal aux deux époux. On finit par les tirer du feu, mais à la condition que Boulord livrerait son fusil : on l’emmena hors du village, et on lui indiqua un buisson de genêts. Boulord y déposerait son fusil dès qu’il l’aurait en possession, et la bande passerait le prendre sous huit jours.

Les hommes partis, l’épouse crut judicieux de dissuader son mari de leur obéir exactement. Elle craignait qu’on ne l’aperçoive en train de cacher son fusil dans les genêts : mieux valait, disait-elle, le conserver dans la maison, pour le donner quand on viendrait le demander.

A cette date, Secondi n’occupait aucun poste de commandement : les 7 hommes étaient conduits  par un des plus fameux chefs des bandes de Diot : Jean-Baptiste, dit Louis, ancien cocher de M. de Lusignan.

Quelques semaines passèrent sans qu’on vît à nouveau passer les réfractaires ni qu’on entendît parler d’eux. Les époux Boulord étaient-ils tirés d’affaire ?

 

Marie Violeau, une couturière de 50 ans qui habitait le hameau de la Guiraire, dans la commune de Boismé, avait déclaré, dit-on, « qu’il fallait mettre la femme de Diot en prison pour [forcer celui-ci à se] rendre ». Ce propos en tout cas parvint aux oreilles des chouans qui lui rendirent une visite à la fin du mois d’août. L’un d’eux la menaça de lui couper les cheveux, moyen de représailles coutumier ; mais, procédé plus inhabituel, il lui donna « un violent coup de poing qui [la] renversa par terre ». L’homme s’était déjà bien fait connaître dans la campagne autour de Bressuire, car « on disait alors que cet individu était un déserteur du 1er léger ». Marie Violeau n’aura plus tard aucune peine à le reconnaître en prison, d’autant que « sa manière de parler ne fait au surplus que me confirmer que c’est bien là le même individu que celui qui m’a maltraité. ». Déjà son terrible accent italien l’identifiait à coup sûr, les bandes n’ayant en leur sein qu’un seul Corse. Il ne va plus cesser de signer, partout où il passera, chacun de ses forfaits.

 

Le 10 septembre, les frères Pavin, propriétaires à Glenais, se rendaient à la chasse quand ils furent rencontrés sur le chemin de Boussais à Faye l’Abbesse par trois hommes armés. L’un de ceux-ci les coucha soudain en joue et leur cria « avec un accent étranger » : « Vos armes à terre, ou vous êtes mort ! ». Les deux frères, naturellement, s’exécutèrent.

 

Le 25 septembre, les époux Boulord à Saint Sauveur n’avaient pas oublié le jour où on les avait précipités dans la cheminée. Aussi est-ce sans surprise qu’ils virent sur les 5 heures du soir une bande de 7 à 8 individus faire soudain irruption dans la maison.

Il y avait là Jean-Baptiste, l’ancien domestique des Lusignan, ainsi que ce « militaire déserteur » dont les campagnes commençaient à parler et qu’on reconnaissait sans peine « à sa manière de parler ». Détail inquiétant : Bonnin, en revanche, était absent.

Ils réclamèrent le fusil du métayer : on le remit aussitôt.

Puis ils exigèrent des chemises. L’épouse Boulord assura qu’elle n’en avait pas.

- Donnez-moi la clef de votre armoire, reprit le déserteur, j’en trouverai bien.

C’était plus qu’il n’en fallait à la pauvre femme. « Epouvantée de ces menaces, j’ouvris moi-même l’armoire ; ils prirent deux chemises en toile presque usée, deux mouchoirs de col en coton, et un petit tablier d’indienne rouge à ma fille. »

Au moins les époux espéraient-ils être quittes.

Les chouans s’étaient retirés dans un coin de la maison, où ils tenaient des conciliabules secrets. Allaient-ils enfin s’en aller ?

Ils appelèrent Boulord, lui demandèrent de la « piquette ».

- Je n’en ai pas.

- Eh ! bien, on va s’en assurer.

Aussitôt, ils le saisissent et le forcent d’entrer dans le cellier, le poussent vivement à l’intérieur. Deux coups de fusil claquent. « ce sont  le domestique à M. de Lusignan et le déserteur qui ont tiré les deux coups de fusil ; je me précipitai à l’instant dans la chambre et je vis mon mari baignant dans son sang. Il me dit adieu et expira une demi-heure après. »

C’est la première fois qu’on trouve, dans les dossiers judiciaires de la cour d'assises des Deux-Sèvres, le meurtre de sang-froid d’un civil, commis par les chouans. Elle marque, pour les Deux-Sèvres, une charnière dans l’histoire de la chouannerie sous Louis-Philippe. Le temps des conscrits bons enfants va s’achever. Voici venu le temps des assassins.

Car cet acte, on s’en doute, était tout à fait prémédité. Depuis quelques semaines, deux bandes, commandées l’une par Jean-Baptiste et l’autre par un nommé Fouchereau parcouraient sans cesse les communes de Noirterre, Chiché, Saint Sauveur et Boismé. Et elles ne cachaient pas leur intention de tuer ceux qu’ils accusaient de les donner aux gendarmes.

Le 17 septembre, une semaine donc avant l’événement, « Fouchereau escorté d’une douzaine d’hommes armés disait devant des lingères au village de la Tisonnière, commune de Noirterre, que sous peu de jours Boulord sauterait le pas. »

« Le jour même du crime, [Jean-Baptiste] ayant réuni sa bande chez un nommé Naud, métayer aux Courbaudières, commune de Noirterre où il était attendu pour déjeuner, dit qu’il fallait se disposer à aller escofier Boulord. »

Il n’est pas jusqu’à la victime lui-même qui n’ait été prévenue du sort qui l’attendait.

Le jour même où il fut assassiné, son ami Pierre Carré, garde de l’étang de la Madoire à Saint Sauveur, était venu à la rencontre à la sortie de la messe (c’était un dimanche) pour l’exhorter à s’enfuir de son domicile et se cacher soit à Aivault soit à Bressuire. Les villes, réputées favorables au gouvernement, étaient épargnées par les chouans, et offraient un asile à tous ceux qui se sentaient menacés. Les craintes de Carré pleinement fondées. Quelques jours plus tôt, il avait vu entrer chez lui Jean-Baptiste et plusieurs de sa bande. Parlant de Boulord, ils déclarèrent : « il va continuellement nous donner aux militaires, soit à Chiché, soit à Faye l’Abbesse, soit à Bressuire, il faut que nous le tuions. ». Carré eut beau plaider en faveur de son ami : « il ne se corrige point, nous lui avons donné déjà bien des avertissements, il ne se lasse pas de nous dénoncer ; il faut que cela finisse. »

Le métayer n’écouta pas les conseils de son ami : « Ma foi, ils me tueront s’ils veulent, je reste chez moi ». A 62 ans, répugne-t-on à refaire sa vie dans une ville où l’on n’a aucune attache ? est-on gagné par le fatalisme ? Quelques heures plus tard, le malheureux Boulord baignait dans son sang.

Plusieurs membres de la bande seront arrêtés au cours des années suivantes. Ils affirmeront n’avoir pas pris part directement à l’assassinat mais être seulement chargés de faire le guet. Aussi leurs interrogatoires ne nous intéressent-il que pour les heures qui précèdent et qui suivent le crime :

 « D. le jour que Boulord a été assassiné, ne veniez-vous pas (...) des environs de Noirterre où vous étiez depuis quelques jours ; en passant aux tuileries de Noirterre, la bande ne s’arrêta-t-elle pas à une de ces tuileries pour y collationner ?

R. oui.

D. en partant de ces tuileries, ne fûtes-vous pas à la métairie de la Maison Neuve de Saint Sauveur, exploitée par Chabauty et n’y demandâtes-vous pas à manger ?

R. oui.

D. après avoir fait votre repas, ne vous dirigeâtes-vous pas vers la demeure de Boulord ?

R. oui.

D. avant d’entrer dans ce village, la bande ne se réunit-elle pas et ne fut-il pas question d’ôter la vie à Boulord ?

R. c’est lorsque nous étions dans un champ auprès des tuileries qu’il fut question de détruire le sieur Boulord. Jean-Baptiste s’adressant à Gastard fils, luit dit : il faudra que ce soit toi qui tues Boulord. Gastard s’y étant refusé, Jean-Baptiste s’adressant à moi, me dit : il faut que ce soit toi qui te charge de cette peine. Lui ayant dit que je ne voulais point faire de mal à un homme que je connaissais, Jean-Baptiste me dit : tu es un lâche, on ne fera jamais rien de toi. Comme nous étions continuellement dans la crainte d’être surpris par la troupe, il y en avait qui se promenaient de côté et d’autre dans le champ où nous étions. D’après cela, je ne peux dire si Petit et Bichon ont entendu la résolution qui fut prise de tuer le soir Boulord. Avant d’entrer dans le village de Chaume, Jean-Baptiste, s’adressant à moi, au moment de mettre le pied dans ce village, me dit : eh ! bien, reste là en faction et ne nous laisse pas surprendre, je vais aller faire l’affaire de Boulord. »

Ce témoignage, on le voit, permet à ses camarades Petit et Bichon de prétendre qu’il ignoraient le projet d’assassiner Boulord. Et Petit déclarera en effet :

« R. en entrant dans le village, Jean-Baptiste dit qu’il fallait monter la garde tout autour, un de la bande resta à l’entrée, (...), pour moi, je me plaçai (...) auprès d’un pailler à 30 pas de la maison Boulord, les autres (...) traversèrent le village et furent se placer en sentinelle.

D. ayant entendu tirer deux coups de fusil dans la maison de Boulord, quelle idée vous formâtes-vous dans l’instant ?

R. je fus on ne peut plus surpris, sachant que l’on devait uniquement désarmer Boulord.

D. l’assassinat commis, que devint la bande ?

R. chacun se mit à courir, se dirigeant sur le chemin qui conduit à Saint Sauveur.

D. où passâtes-vous la nuit ?

R. auprès du village de Garsais, commune de Chanteloup, distant de deux lieues du village de Chaume.

D. que devîntes-vous la journée qui suivit l’assassinat de Boulord ?

R. toute la bande resta réunie ce jour-là, le jour suivant et même le jour après où nous fîmes la rencontre d’une douzaine de chouans venant de la commune de Moncoutant, nous étions au nombre de 24, nous passâmes deux jours et deux nuits dans un champ auprès de la Forlaudière, après quoi nous nous séparâmes. »

Outre les chemises et les mouchoirs, la bande avait emporté avec elle le fusil de Boulord. Pour ces malheureux hors-la-loi condamnés à courir les champs et les bois, il n’y avait pas de petit profit :

« Ayant rencontré le lendemain Fièvre (un autre réfractaire), nous lui vendîmes le fusil. Je reçus pour ma part un demi-quarteron de tabac à fumer. Bichon reçut également du tabac à fumer, mais comme il n’en faisait point usage, il le vendit à un de nous, moyennant 4 ou 5 sous.

Comme dans tous les interrogatoires de tous les dossiers judiciaires, ces inculpés n’ont pas le souci de donner la vérité, mais d’arranger une version crédible qui les disculpe autant que possible. La sincérité ne reparaît que dans les détails sans importance pour leur cause, et c’est sur eux qu’on portera notre attention.

 

La suite de la carrière de Secondi, après l’assassinat de Boulord

 Les actions de Secondi

Les actions de Secondi et ses bandes : 1- fin Août 1831: il frappe une femme   2- 10 septembre 1831: il désarme les Pavin à la chasse  3- 25 septembre 1831: il tue boulord   4- 10 février 1832 : il désarme Chabouan   5- 10 mars 1832 : il détrousse les Morrisset   6- 11 mars 1832: il vole 96 Francs à chessé   7- 27 mars 1832 : il vole 114 Francs à Cottenceau

 

Pendant plusieurs mois après la mort de Boulord, Secondi ne fit plus parler de lui.

La bande était commandée, on s’en souvient, par Jean-Baptiste, ancien cocher de M. de Lusignan, tandis qu’à la même époque une autre bande hantait les mêmes communes, commandée par Fouchereau. Secondi a marché aussi dans cette bande, d’après le témoignage d’un paysan de Saint Germain Longue Chaume : « il y a deux ans environ, six chouans au nombre desquels se trouvaient les nommés Fouchereau et Secondi, se présentèrent chez moi. Je n'éprouvai point de leur part de mauvais traitement. Ils se contentèrent de boire et manger. Secondi qui paraissait m'en vouloir se disposait bien à se livrer envers moi à quelque excès, mais Fouchereau l'en empêcha ; Fouchereau paraissait commander la bande qui envahit ma maison. Ce qui me porte à le penser ainsi c'est que Secondi se tut aussitôt que Fouchereau lui eut parlé. »

Mais quand au début de l’année 1832, Secondi apparaît de nouveau, il s’est visiblement émancipé : personne ne lui ferme la bouche, et c’est lui qui parle en chef.

Le 4 février 1832, 6 individus se rendent au domicile de Charles-Emmanuel Chabouan, maire de Viennay, pour demander à boire et à manger, ainsi que ses armes. L’épouse était seule à la maison, et déclara ignorer où était caché le fusil de son mari : ils se contentèrent de manger et boire. Mais l’un d’eux « avec un accent étranger » exigea les clés des armoires : il ne trouva pas les pistolets qu’il prétendait chercher, mais s’empara d’un rasoir – instrument non moins précieux pour celui qui court les bois.

Une semaine après, deux hommes se présentèrent à nouveau au domicile du maire : l’épouse était encore seule et répéta qu’elle ignorait où se trouvait le fusil. Mais cette fois les chouans étaient résolus à obtenir satisfaction. Ils traînèrent la femme dehors et la menacèrent de la tuer : il fallut bien avouer qu’elle avait menti et donner l’arme.

 

Un mois plus tard, Joseph Morisset, aubergiste à Parthenay, se rendait avec son gendre à Chattet quand, sur la route entre Jussais et Chiché, entre deux et trois heures de l’après-midi, leur voiture fut arrêtée par 4 hommes qui les tenaient en joue. Celui qui paraissait le chef leur ordonna « d’une voix assez inintelligible » de jeter sur la route tout ce qu’ils avaient.

Mais nous n’avons rien ! protesta le gendre.

- Alors, nous avons ordre de vous emmener et de vous tuer.

Face à cette perspective peu réjouissante, les deux bourgeois s’avisèrent qu’ils avaient un peu d’argent dans leurs poches : l’un jeta sur le sol une somme de 11 Francs, et l’autre de 40 Francs.

Les 4 hommes fouillèrent la voiture, mais ne trouvèrent rien d’autre : ils empochèrent les 51 Francs et disparurent.

Proprement détroussés, les voyageurs s’en allèrent faire leur déposition auprès du chef militaire stationné à Chiché. Sur le récit qui lui fut fait, celui-ci n’eut pas de peine à reconnaître « le nommé Secondi, déserteur de sa compagnie ». Et il promit de « prendre des mesures pour tâcher d’atteindre ces brigands. »

Pour une fois, ce terme de « brigand » qui servait communément à désigner les chouans n’était pas usurpé. L’action commise contre les Morisset est bien pur brigandage, qui ne prend même plus la peine de se dissimuler sous un maquillage politique. Comme il paraît loin, tout à coup, le temps où Diot veillait à la réputation de ses bandes, pour qu’on ne les traite ni de voleurs, ni d’assassins.

 

Cette impression est encore accentuée par l’action perpétrée le jour suivant.

Jean Chessé, métayer à Loge Boisseau, commune de Maisontiers, avait déjà reçu plus d’une fois la visite des bandes. En novembre de l’année précédente, trois individus lui avaient dérobé son fusil et demandé à manger et à boire. Puis, quelque temps après, 5 ou 6 individus étaient venus, réclamant qu’on leur serve à manger. Comme beaucoup d’autres, c’était un homme qui redoutait la tombée du soir, moment choisi par les hommes armés pour faire irruption dans les métairies.

Pourtant, ce 11 mars 1832, tout s’était passé normalement, et Chessé s’était couché avec son épouse après avoir fermé ses portes à clé.

Soudain, entre 10 et 11 heures du soir, il entendit frapper à la porte : on lui demandait l’adresse d’un chemin. Sans se lever, il donna le renseignement demandé, ajoutant qu’on pouvait s’adresser à ses domestiques couchés dans un autre bâtiment de la métairie.

Les inconnus s’éloignèrent.

Puis soudain Chessé les entendit revenir. Les domestiques, assurait-on, avaient refusé de se lever, et on voulait absolument entrer.

Que faire ? Chessé envoya sa servante chercher Grimaud son bordier, dont il espérait quelque renfort, et se résigna à ouvrir la porte. Il y avait là deux individus, qu’il reconnut tout de suite : c’étaient Secondi, qui lui avait déjà rendu visite avec les chouans, et Baillargeau, un bordier de 38 ans, demeurant aux Châteliers, sur la commune d’Amailloux. Secondi venait le jour même de le convaincre d’entrer dans les bandes, et, pour sceller leur nouvelle complicité, de dormir chez lui.

Un témoin donnera plus tard un trait qui dépeint bien ce Baillargeau : « Il y a 5 ou 6 ans, venant à Parthenay, avec ledit Baillargeau et voyant un homme à cheval qui se dirigeait aussi sur Parthenay, Baillargeau lui dit : voilà un homme qui va à Parthenay et qui a sûrement de l’argent, et si vous voulez, lui dit-il, nous l’arrêterons, à quoi le déposant se refusa absolument. »

Détail significatif : aucun de ces deux hommes n’est un conscrit réfractaire. C’est la nouvelle génération de chouans qui lève, débarrassée des scrupules qui entravaient la précédente.

La servante était venue frapper à la porte de Grimaud « sans dire de quoi il s’agissait », mais « présumant que son maître avait besoin de lui », il se leva: c’était apparemment chose naturelle pour un bordier d’être appelé par son maître à toute heure du jour ou de la nuit, et d’obéir.Ilse présenta donc à l’entrée de la maison d’habitation de la métairie. Là, il vit Secondi exhorter Chessé à sortir immédiatement : Diot était là-bas, dans le jardin, assurait-il, et il l’attendait pour lui parler. Chessé montra bien quelque réticence : mais comment résister au canon d’un fusil qu’on dirige vers vous, avec menaces de mort ? Chessé sortit dans le jardin.

Là, naturellement, pas de Diot. Seulement Secondi qui le coucha en joue, et le fit mettre à genoux. Dans cette position, le métayer s’entendit exiger de donner 20 pièces de 6 Francs. (le soldat déserteur avait-il appris qu’il possédait cette somme sur lui ?) Le malheureux balbutia qu’il n’avait que 16 pièces de 6 Francs. On rentra dans la maison, Chessé montra toute sa fortune. Les deux individus s’en emparèrent, sortirent et demandèrent à manger et à boire. On leur apporta du pain et du vin qu’ils ont mangé et bu « à la porte » (un chouan est toujours sur le qui-vive). Ils réclamèrent encore une bouteille de vin bouché et s’en allèrent enfin.

Pendant plusieurs années, les bandes vont continuer de sillonner la campagne, avec une préférence pour les riches métairies isolées. Pour longtemps encore, le malheureux Chessé ne se couchera pas sans une sourde appréhension, n’entendra pas sans angoisse un bruit derrière la porte.

Une consolation lui était tout de même promise. Deux mois plus tard, des chouans se présentèrent encore chez lui, de la part de Diot. Il ne venaient pas cette fois pour lui dérober de l’argent, mais au contraire pour lui en apporter. 96 Francs exactement. Diot avait tenu à lui rembourser le vol crapuleux commis par Secondi !

 

 L’affaire Chessé ressemblait-elle un peu trop à du pur banditisme ? Deux semaines plus tard, Secondi renouvela l’opération en tâchant de lui donner un travestissement politique.

Antoine Cottenceau, propriétaire à la Pouplinière, sur la commune d’Azay sur Thoué, était également maire de cette localité, donc présumé favorable au gouvernement de Louis-Philippe. Il ne fut pas trop surpris lorsque le 27 mars 1832 sur les 8 heures du soir, 7 individus armés de fusils munis de leur baïonnette se présentèrent chez lui pour exiger son écharpe et son fusil. Jusqu’ici, rien d’inhabituel : le maire refusa d'abord, sans doute simplement pour la forme, comptant finir par céder à la force. Les paysans, en pareil cas, ne se laissaient pas dépouiller de leur bien sans se faire tirer l’oreille.

Mais les chouans qui étaient chez lui n’étaient pas homme à se contenter de tirer les oreilles. Le maire ne tarda à s’en apercevoir.

Sous la menace des baïonnettes, on l’emmena dans un bois. Avec une courroie, on le garrotta. Puis on lui laissa le choix : soit il était fusillé au nom de Charles X et pour la plus grande gloire de la Légitimité, soit il donnait... non pas son écharpe et son fusil, mais tout l’argent qu’il cachait chez lui. Cottenceau eut beau prier, supplier, protester qu’il ne gardait pas d’argent chez lui, rien n’y fit. A force de menaces et de mauvais traitements, on finit par trouver une solution : Jean Jamin, un voisin du maire, au moulin de Chalendon, avait de l’argent chez lui. On parlait d’une somme de 50 écus de 6 Francs (comment le savait-on ?). Il paierait la rançon de Cottenceau, à charge pour ce dernier de rembourser le meunier.

Les 7 hommes et leur prisonnier, toujours garrotté, se présentèrent donc chez le voisin. Pendant que trois d’entre eux restaient en faction à la porte, les autres entrèrent. Pour mieux convaincre le meunier, le chef de la bande, qui « parlait un langage étranger » lui présenta l’affaire de la manière suivante : Jamain déposerait entre leurs mains les 50 écus en sa possession, et ils les porteraient au notaire de Saint Aubin de Cloud, en contrepartie du paiement du fusil que Cottenceau n’avait pu leur livrer. Mais un meunier ne se laisse pas dépouiller plus facilement qu’un paysan. La vue même des fusils, des baïonnettes, des airs menaçants constitue un arguments certes puissant, mais non décisif. Il « feignit de n’avoir »  chez lui que 19 écus de 6 Francs au lieu des 50 présumés (on était apparemment bien informé) et proposa de les donner « pour obliger Cottenceau ». Habitués aux mensonges des gens de la campagne, les chouans ne s’en laissaient pas compter. On discuta pendant une demi-heure. Las enfin de discutailler, les 7 hommes finirent par empocher les 114 Francs, détachèrent le maire et s’en allèrent. Pour se dédommager un peu, ils emportèrent le fusil du meunier.

La bande, ce même jour entre 10 et 11 heures du soir, se présenta encore chez Joseph Guilbot, fermier au Plessis, dans la commune d’Allone, pour exiger les « deux fusils de munition et un fusil à piston » qui, assurait-elle, se trouvaient chez lui. Non moins réticent que les autres, le paysan répondit « qu’il n’y avait point dans la maison de fusil de cette espèce ». Mais il lui fallut bien céder aux menaces et donner les trois fusils de chasse qu’il possédait. La bande exigea aussi de voir son fils, car elle prétendait l’emmener avec elle. Les chouans l’arrachèrent de son lit et l’exhortèrent à les suivre, lui vantant sans doute la fierté de servir Charles X et les charmes de la vie dans les bois, le plaisir de ne rien faire et de détrousser le bourgeois. Mais le jeune homme, peu séduit par leurs manières et leur existence, s’y refusait obstinément. Alors les 7 individus deman­dèrent à manger, s’amusèrent de leur exploit du jour, se vantant d’avoir « cordé » le maire d’Azay et de lui avoir fait « beaucoup de mal » ; puis ils disparurent enfin dans la nuit noire.

 

La carrière de Secondi prend fin

 

Les méfaits de Secondi auraient pu durer longtemps encore. Bien des chouans qui refusèrent de faire leur soumission ne furent capturés que dans les années 1833 à 1835. Par quel hasard retrouve-t-on Secondi dans la bande qui s’invita à la métairie de la Mounère le 19 avril 1832, avant d’être chassée à coups de fusil par les soldats[2] ? Par quelle malchance le seul chouan blessé et capturé lors de cette rencontre se trouva-t-il être précisément Secondi ?

Depuis longtemps déjà, le déserteur corse travaillait pour son propre compte, à la tête des expéditions qu’il lançait contre les paysans. On s’étonne donc de le retrouver dans une bande commandée par Diot. A l’évidence, les deux hommes n’avaient pas la même vision du métier de chouan. La rencontre entre ces deux caractères bien trempés dut être délicate. Diot avait-il voulu reprendre en main un subordonné trop indépendant ? Il l’avait abandonné à son sort, allongé, la cuisse brisée, au milieu des genêts, après l’attaque des soldats : jugeait-il que ce dénouement arrangeait ses affaires et que la providence avait bien fait les choses ?

Arrêté deux jours après par les gendarmes, il fut envoyé à l’hospice de Parthenay où il fut presque aussitôt amputé de la jambe. Puis, interrogé par le juge d'instruction, il déclare se nommer « Jacques Antoine, âgé de 27 ans, né à Sertain en Corse », et soldat déserteur du 1er régiment d’infanterie légère. Puis, répondant à une question du juge sur sa participation éventuelle à un désarmement, il précise négligemment : « ce n’est pas moi, c’est le nommé Secondi qui était de la Corse et déserteur comme moi et qui a été tué dans l’engagement qui a eu lieu à Saint Paul. »

Un peu plus loin, pour expliquer la raison qui l’a conduit dans les bandes après sa désertion, il produira au juge un bien surprenant récit :

« Je fus à une ferme (...) pour leur demander du pain à acheter, ils ne voulurent pas m’en vendre mais me donnèrent un demi-pain que j’emportai dans un bois où je restai 8 jours. Quatre chouans passant dans ce bois m’y trouvèrent et voulurent me fusiller parce qu’ils disaient que j’étais un espion. Par mes larmes et une supplication je les en empêchai. Ils me conduisirent pendant la nuit à Robert que je trouvai entouré de 7 hommes. Il était dans un champ. Il dit que si j’étais décidé à rester fidèle il fallait m’accueillir et dans le cas contraire on me fusillerait. Pendant 15 jours je fis partie, n’ayant point d’arme, de bandes qui se composaient tout au plus de 5 à 6 individus qui étaient armés ; ensuite on me donna un mauvais fusil à pierre à deux coups et je marchai avec eux. Mais ils se défiaient beaucoup de moi. La nuit on me faisait coucher par terre au milieu du bois et ils m’environnaient en faisant un cercle autour de moi.

D. depuis ce temps, vous aviez gagné leur confiance ?

R. je n’ai pas gagné leur confiance parce qu’ils me faisaient changer de bande tous les 15 à 20 jours. »

Voilà des rebelles bien inconséquents, qui accueillent en leur sein un inconnu parce qu’ils le soupçonnent d’être un espion, et afin de mieux le surveiller !

D’autres fois, il paraît mentir sans bénéfice particulier, sinon le plaisir de mystifier la justice :

« Trois mois à peu près après ma désertion, j’ai vu Diot dans la commune de Saint Aubin de Baubigné monté sur un cheval gris courte queue bien enharnaché. Il a aussi un cheval noir. Robert, Biché et Jean-Baptiste sont également bien montés. Ils se réunissent quelquefois tous les 4. ils sont bien armés, couvrent leurs sabres, leurs fusils et leurs pistolets avec leur manteau et voyagent ainsi très souvent, passant jusque sous les yeux des militaires. J’observe que leur fusil à l’aide de bretelles sont attachés très haut. Ils sont très bien vêtus et portent même des habits recherchés. »

Description précise, abondante, bavarde, dont tous les détails sont démentis par tous les témoignages.

Mais la justice ne s’en laisse pas si aisément conter. Ce sera pour elle un jeu d’enfant de prouver :

1) qu’il n’y a pas eu de soldat nommé Jacques Antoine au 1er régiment d’infanterie légère

2) que le prisonnier est bien le nommé Marc-Marie Secondi, reconnu par tous les camarades de régiment convoqués à cet effet

3) que le prisonnier est bien l’individu qui a participé aux actions qu’on lui impute, reconnu par l’épouse Boulord, les frères Pavin, les Morisset, Cottenceau, etc. (« d’ailleurs sa manière de parler vient encore ajouter, s’il est possible, à [ma] conviction », précisera la domestique de Boulord).

La justice ayant réussi, par ailleurs, à mettre la main sur Baillargeau, le complice du vol commis contre Chessé, et Pierre Doit, un membre de la bande qui a pris part à la fusillade avec les soldats, le procès s’ouvrit en cour d’assises les 3 et 4 septembre 1832.

21 questions seront posées au jury au sujet de Secondi : il sera déclaré coupable 21 fois. Même d’avoir commis des attentats ayant pour but « de détruire ou de changer le gouvernement », et « d’exciter la guerre civile en armant ou portant les citoyens à s’armer les uns contre les autres » : préoccupations politiques bien éloignées de Secondi. Est-ce parce que Secondi avait fait partie des bandes ? Pourtant, Pierre Doit aussi en faisait partie, et pour cette même question avait été jugé non coupable. Mais le jury aurait été fâché de déclarer Secondi innocent de quoi que ce soit.

Baillargeau et Doit s’en tirèrent par une peine de 8 ans de prison pour l’un, des travaux forcés à perpétuité pour l’autre. Tous deux amnistiés en 1837.

Secondi fut condamné à mort. Il monta sur l’échafaud dressé sur la place du drapeau, à Parthenay, le 3 octobre 1832[i]. Louis-Philippe, souvent critiqué en son temps pour son indulgence à l’égard des crimes politiques, avait refusé sa grâce à l’assassin du malheureux Boulord.

C’est le premier chouan des Deux-Sèvres exécuté sous la monarchie de juillet. Il y en aura d’autres. Le corse Secondi marque bien un tournant dans la chouannerie vendéenne de 1832.

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Cette chronique est tirée du dossier judiciaire de l’affaire Secondi conservé aux Archives Départementales des Deux-Sèvres, sous la cote 2U151. On a trouvé certaines informations complémentaires dans le dossier de l’affaire Jean-Baptiste dit Louis, sous la cote 2U154 et dans celui de l’assassinat d’Oby, sous la cote 2U153.

[2] Cet épisode de la métairie de la Mounère est racontée dans la chronique « Une bande de chouans hébergés dans une métairie »



[i] Jean-Robert Colle, La chouannerie de 1832 dans les Deux-Sèvres et la Vendée orientale, 1948

 

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