un militant légitimiste sous Louis-Philippe

 

Dossier judiciaire

 

Les gens de la campagne autrefois se levaient de bonne heure. Un attroupement s’était déjà formé devant l’église du Busseau, ce 23 juillet 1831, à 3 heures[1] du matin, lorsqu’on se décida à aller avertir M. Martineau, maire de la commune[2]. Celui-ci accourut, et on lui montra la cause de tout cet émoi dans le bourg.

Apposé sur la porte de l’église, un grand carré de toile blanche pendait, marqué d’une grande fleur de lys noire en son centre et de l’inscription « Vive le Roi Charles X ». Sous ce drapeau, une feuille de papier était également accrochée, sur laquelle le maire put lire :

« J’ai l’honneur de vous envoyer un drapeau blanc qui sera mis au clocher le 24 juillet. Le 28 je me transporterai au Busseau avec 2 000 hommes de troupes royales ; ils espèrent qu’ils seront aussi bien reçus comme s’ils étaient des républicains. Il est défendu d’enlever l’affiche ainsi que le drapeau blanc envoyé par le général Diot. »

La moitié des personnes présentes sans doute ne savaient pas lire. Mais un drapeau blanc apposé sur un bâtiment public, tout le monde savait ce que cela signifiait.

Sous l’Empire, le drapeau national était tricolore, et l’on avait interdit le drapeau blanc, emblème de la monarchie abolie. Avec le retour des Bourbons en 1814, on changea de drapeau pour bien marquer le changement de régime : c’est le drapeau tricolore qui fut déclaré séditieux, et le drapeau blanc fleurdelisé qui s’exposa à la façade de tous les édifices publics. Le bref intermède des Cent-Jours fit faire aux couleurs un prompt aller-et-retour. Puis la deuxième Restauration s’installa, et le blanc semblait durablement devoir s’imposer, quand éclata la Révolution de Juillet : le nouveau roi revint aux trois couleurs et accepta de renoncer à la fleur de lys. On n’ignorait donc pas, ce 23 juillet 1831, que depuis un an, ce carré blanc avec sa fleur noire était redevenu un emblème séditieux condamné par les lois.

Le nom du « général Diot » était encore moins ignoré : on ne parlait alors que des troupes de « chouans » (en réalité de simples conscrits réfractaires) qui parcouraient les campagnes en réclamant de la nourriture et des armes, et que commandait un ancien soldat de Napoléon auto-promu général, par cette inflation des grades commune à toutes les armées parallèles.

Au reste, le maire le note lui-même, si l’événement causait beaucoup de conciliabules entre les personnes présentes, on n’y percevait aucune marque d’émotion. La vue du drapeau blanc ne souleva dans la foule pas un cri d’enthousiasme, pas un mot favorable à l’ancien régime. Aucune indignation non plus, à vrai dire.

Sans un mot, « l’air indifférent pour ne pas causer d’alarme », le maire fait décrocher le drapeau, le met sous son bras et s’en retourne chez lui, suivi de toute la foule animée par la curiosité.

En chemin, il rencontre M. Hervé, qui « est un homme considéré dans notre bourg », et à qui il raconte tout ce qui vient de se passer. Son récit produit sur la foule un effet immédiat. « Alors, chacun qui avait gardé le silence jusque là, se crut en droit de tenir son propos. » Et ces propos sont unanimes : personne n’a vu le coupable commettre son action, et pourtant tout le monde le connaît, le doute n’est pas permis, un nom est sur toutes les lèvres : c’est Jean Baty, menuisier tonnelier au bourg du Busseau, ce ne peut être que lui !

Le maire sans tarder dressa procès-verbal de tout ce qu’il avait vu et entendu, et l’adressa au brigadier de gendarmerie de Coulonges, pour le transmettre au préfet des Deux-Sèvres, et pour qu’il se rende sans délai au Busseau pour se concerter sur les mesures à prendre.

La concertation ne dura pas longtemps, les mesures à prendre s’imposaient d’elles-mêmes : il fallait aller perquisitionner chez Jean Baty.

 

Un individu avec une mauvaise réputation

 

Ce Jean Baty, on s’en doute, n’était pas fort estimé dans le bourg. Pas un méchant homme, assurément. D’une honnêteté scrupuleuse, d’ailleurs, comme le signalera son voisin cabaretier, sensible comme tous les commerçants à cette précieuse qualité : « il payait exactement partout où il devait, car plusieurs dettes assez considérables qu’il avait contractées (...) et qu’on croyait perdues pour les créanciers, ont été par lui payées dès qu’il a eu de l’argent. »

Mais voilà, il était affligé d’un vice majeur qui ruinait sa réputation : « Quand il n’avait pas d’argent, il travaillait de son métier de menuisier pour gagner sa vie, mais quand il avait quelques sous, il était continuellement dans les cabarets et auberges, et toujours pris de vin. » Et par malchance, de l’argent, il n’en manquait pas, depuis qu’il avait vendu une rente de 50 Francs à son frère.

Son voisin cabaretier, à coup sûr bien informé, déclare même : « il passait toutes les journées, la plupart du temps, dans les cabarets, et depuis qu’il avait reçu de l’argent, il n’en dessoûlait pas. »

Or, lorsqu’il est ivre, il a la manie d’afficher ses opinions politiques subversives, favorables au régime déchu du Charles X. Ainsi portait-il constamment sur un bouton de son pantalon une fleur de lys gravée, qu’il montrait fièrement, embrassait et proposait aux lèvres de tous ceux qu’il rencontrait. Sans se soucier de la gêne qu’il suscite à tous ses interlocuteurs. « Si c’est lui qui a apposé le drapeau blanc, c’est qu’il était pris de vin. A jeun, il était ordinairement assez tranquille, mais quand il avait bu, il était toujours à parler de sa royauté, de ses fleurs de lys. »

 Aussi, quand les habitants sont invités à témoigner de son comportement, les souvenirs ne manquent pas.

Quinze jours avant l’événement, sur la route du Busseau à la Chapelle Thireuil, tout le monde pouvait l’entendre crier du haut de son cheval : « Vive Charles X ! »

Deux semaines encore plus tôt, il s’était lancé dans une conversation politique dans un cabaret avec trois autres personnes. Le gouvernement actuel, assurait-il, ne valait pas mieux que le précédent, qui ne tarderait pas à être rétabli. Mis en train, il s’écriait à plusieurs reprises : « Vive Charles X ! ». Puis, cédant à sa manie habituelle, il montre son bouton de culotte en l’embrassant et exhortant ses camarades à l’imiter : l’un d’eux se lève de table plutôt que l’entendre plus. Puis, feignant des airs de conspirateur, il griffonne quelques mots sur un bout de papier qu’il fait passer le long de la table en demandant de ne pas le lire à haute voix. Un des convives, par prudence peut-être, pour ne pas paraître complice, enfreint la consigne, et tout le monde dans le cabaret apprend la contenu du mystérieux message : « Vive le roi Charles X, vive le clergé. Signé : Baty bon enfant ». Simple enfantillage d’ivrogne. Il n’empêche pas un autre convive de se lever de table et s’en aller. Dans le bourg du Busseau, Jean Baty avec ses convictions légitimistes paraît bien seul.

D’autres fois, il parle de Diot, comme tout le monde. Mais au lieu de partager l’inquiétude générale pour ces bandes incontrôlables, il exprime sa sympathie pour ce « bon bougre ». On l’a vu une fois sur son cheval « courant par ici, par là, dans les chemins, [et demandant à tous ceux qu’il rencontre] : où est-il Diot, où est-il Diot, que l’on me dise donc où je peux le trouver ? »

Mais qui prend au sérieux un ivrogne ?

Cependant il avait toujours le mot de Diot dans la bouche ? demandera le juge d'instruction qui cherche une éventuelle complicité avec le chef de bande qui met la gendarmerie et la justice sur les dents.

- C’est vrai, répondra un témoin. A tout moment, il le répétait ; mais tout le monde pensait que c’était pour plaisanter et n’y faisait pas attention.

Le juge insiste :

- N’avait-il point des camarades qui auraient pu l’engager à faire cela dans le Busseau ?

- Je ne le crois pas ; je crois même être sûr qu’il n’y a personne dans notre commune qui aurait pu l’engager à faire cela. Au contraire, si on avait cru qu’il en aurait été positivement capable, on aurait cherché à l’en détourner.

Oui, Jean Baty était bien seul au Busseau. Un ivrogne et un original.

Tout cela reste bien innocent. Pour l’inquiéter, il faudrait qu’on aille le dénoncer auprès du juge de paix : nul ne veut aller jusque-là. Il se trouve seulement quelqu'un pour se plaindre de lui auprès du maire, qui fait avertir Baty par personne interposée. Peu de temps après (c’était une semaine avant l’événement), voyant passer M. Martineau dans sa promenade dominicale, le menuisier vint à sa rencontre :

- je vous remercie, M. le maire, de votre avertissement ; j’en profiterai et je vous réponds qu’à l’avenir vous n’entendrez plus parler de plainte contre moi.

A l’évidence, Jean Baty était à jeun ce jour-là !

Mais le maire savait bien que celui qui s’enivre devient un autre, et que les promesses de l’homme à jeun n’engagent pas l’homme ivre. Aussi répondit-il à Baty que la meilleure manière de le remercier était de lui « montrer par sa conduite qu’il voulait vivre plus sagement. »

M. Martineau se montrait sceptique sur les efforts du menuisier-tonnelier pour s’amender. Il n’avait pas tort.

 

Le 22 juillet, jour de ribote pour Jean Baty

Le voisin de Jean Baty, cabaretier et cordonnier était inquiet : les trois petits cochons qu’il élevait étaient tombés malades. Il demanda à Louis Turpin dit Grandmaison, fermier à Saint Hilaire du Voust, ‑ qui avait sans doute quelques capacités, réelles ou supposées, dans l’art vétérinaire ­­‑, de venir les soigner.

Le 22 juillet, à 8 heures du matin, Jean Baty fut donc appelé par le cabaretier pour venir l’aider à maintenir les petits cochons pendant que Louis Turpin exercerait son art. Sa chose achevée, le cabaretier, comme il se doit, proposa de boire un coup : deux litres de vin sont engouties par les trois convives. Puis, Baty commande une autre demi-bouteille. Le cabaretier s’en va la chercher ; quand il revient, il voit le tonnelier aux prises avec un autre groupe qui boit à son écot particulier.

Le motif de la discussion ? toujours le même.

Baty soudain déclare qu’il porte sur lui une fleur de lys. Incrédulité de Giraud, facteur de la poste aux lettres à Coulonges. L’autre alors sort fièrement la montre de sa poche :

- La voyez-vous sur cette clé de montre ?

et il l’embrasse.

Mais le facteur de la poste aux lettres ne se tient pas pour battu :

- J’en sais bien une que vous n’embrasserez pas.

- Montrez-la moi, je l’embrasserai tout de même.

Alors, Giraud appelle la petite chienne du cabaretier :

‑ Labourette, labourette !

La chienne lève le museau et s’approche des hommes attablés.

- Voyez sous la queue de cette petite chienne, vous en verrez une, embrassez-la, elle sera pour vous.

Tout le monde éclata de rire, et la discussion s’acheva sur cette « plaisanterie de cabaret ».

On se sépara à 9 heures, après avoir fini la 3e bouteille.

Le soir, vers 8 heures, Jean Baty sentit les effets de l’ivresse matinale s’estomper, et éprouva le besoin de les renouveler : il poussa la porte du cabaret voisin. Deux buveurs étaient attablés : il leur proposa de boire un coup avec eux. Un des buveurs poussa son camarade du coude : « Il est faut pas qu’il boive avec nous. » Baty n’entendit rien, ne vit rien, ou fit semblant, et renouvela sa demande : comment refuser ? Les trois hommes burent donc au même écot 3 bouteilles. Pendant que le cabaretier était à souper, ils entreprirent de jouer une demi-bouteille à pair et à non ( ?). Baty perdit, paya, et demanda une revanche en commandant une autre demi-bouteille. A 10 heures[3] enfin, le 4e bouteille bue, chacun rentra chez soi.

Cinq heures plus tard, les habitants du Busseau découvraient le drapeau blanc accroché à la porte de l’église.

 

L’arrestation de Jean Baty

Le tonnelier s’apprêtait à sortir de chez lui, dans la journée du 23 juillet, quand il fut interpellé par le brigadier de gendarmerie :

- Vous avez bu une partie de la nuit chez votre voisin Baty et par là vous avez contrevenu aux lois de la police ; je veux faire une visite chez vous et je vais faire appeler M. le maire pour être présent à mon opération.

Avec l’arrivée du maire, la visite domiciliaire peut commencer.

On entre dans la maison du tonnelier, après que le brigadier a pris certaines dispositions : il place un gendarme en faction à la porte du domicile, tandis qu’un autre, dans la rue, est chargé de surveiller « tant au dehors qu’au dedans ». Surtout, il donne à ses hommes, dans le plus grand secret, une consigne bien ferme : celle de ne pas tirer s’il leur donne ordre une première fois de faire feu, mais seulement s’il répète cet ordre une seconde fois.

Tout en examinant l’intérieur de la maison, le brigadier observe Jean Baty du coin de l’œil. L’homme ne paraît pas tranquille. Il se dirige vers la porte, mais se heurte au factionnaire. Il bat retraite, et discrètement, de rapproche de la fenêtre. Soudain, il bondit, traverse en un clin d’œil la fenêtre et s’élance dans son jardin. Tout le monde se précipite au-dehors. L’homme court au milieu de son potager, sourd à toutes les exhortations, aux cris des gendarmes, il se dirige vers une haie, dans un instant il va s’échapper !

­‑ Gendarmes, faites feu ! ordonne le brigadier.

La ruse opère à merveille. Les gendarmes ont seulement épaulé leur arme, mais le tonnelier s’est arrêté net.

On retourne dans la maison, où l’on découvre une pièce de toile et une feuille de papiers sur lesquels sont imprimés deux fleurs de lys noires et l’inscription : « Vive Charles X » en tout point semblables à celles du drapeau, comme pour faire un essai.

Ces pièces à conviction étaient accablantes : Baty n’essaya pas de nier. Il reconnut avoir apposé, à l’aide d’une échelle trouvée à quelque distance, le drapeau entre 11 heures et minuit. Son forfait accompli, il remit l’échelle là où l’avait trouvée. Il plaida simplement l’effet de l’ivresse. La confection des fleurs de lys, du drapeau, témoignaient d’une préméditation et d’un patient travail à jeun ? Il prétendit qu’il les avait confectionnés deux ans plus tôt : autrement dit sous Charles X. le jury de la cour d'assises serait-il dupe ?

 

Le procès

Depuis une vingtaine d’années, les tribunaux étaient conduits à traiter des affaires de cris et des actes séditieux, et montraient une évidente indulgence, surtout lorsqu’ils étaient accomplis sous l’effet de l’ivresse. Les juges, professionnels de la justice, étaient tenus d’appliquer strictement la loi, mais les jurés, tirés de la société civile, montraient moins de rigueur judiciaire, et il n’est pas rare de les voir déclarer avec une belle effronterie : non coupable, un pauvre bougre que dénoncent dix témoignages concordants et qui a avoué lui-même les faits[4]. C’est d’ailleurs pour contrer de telles anomalies que fut introduite la notion de circonstances atténuantes afin de nuancer la réponse du jury.

Mais le cas de Jean Baty présentait quelques difficultés. Une chose est de crier dans un cabaret : vive Charles X ! une autre est d’apposer sur l’église un drapeau que l’on a confectionné longtemps auparavant et que l’on a conservé chez soi en secret. Certes, Baty avait répondu par avance à cette objection en assurant avoir effectué cette opération à une époque où elle était légitime. Ainsi donnait-il aux jurés les prétextes nécessaires pour exercer leur indulgence habituelle.

Mais les bandes de Diot qui écumaient les campagnes soulevaient une inquiétude croissante. Elles surgissaient soudain dans les grosses fermes et, par l’intimidation, la menace ou la force, se faisaient donner à manger et à boire, puis s’en allaient en emportant le fusil de chasse accroché au-dessus de la cheminée. Elles entraient chez les maires des communes, qu’elles malmenaient un peu, montraient leurs armes et tiraient sur le buste en plâtre de Louis-Philippe. Ou bien elles se présentaient chez les percepteurs des contributions indirectes, et leur interdisaient, sous peine de mort, de continuer à exercer leurs fonctions. On commençait même à voir de bons bourgeois proprement délestés de leur argent sur les grand’routes, au nom de la légitimité et de Charles X.

Il était temps de sévir, avant que le mouvement ne fasse tache d’huile. La bourgeoisie de Niort, dont faisaient partie les jurés de la cour d’assises des Deux-Sèvres, en était bien convaincue. Ils déclarèrent l’accusé coupable à la majorité de plus de 7 voix. Il y eut tout de même une minorité pour nier l’évidence.

Jean Baty purgea une peine de 6 mois de prison. L’alcoolisme était sanctionné pénalement pour de tout autres motifs qu’aujourd'hui, mais avec parfois la même sévérité.

 

 

 

 



[1] Heure solaire, naturellement, correspondant à 5 heures de notre horaire d’été.

[2] Les sources de cette chronique sont conservées aux Archives Départementales des Deux-Sèvres sous la référence 2U151

[3] n’oublions pas : 10 heures en 1831 correspondent à minuit de notre horaire d’été

[4] Voir la chronique : Quand les ivrognes défendaient la liberté d’expression

 

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