une affaire de pédophilie sous la Restauration

 

version imprimable         dossier judiciaire

 

Les affaires de pédophilie occupent assurément une place de premier ordre dans les annales judiciaires de notre époque. Pas d’année sans que l’une d’elles fasse les gros titres de la presse ou des journaux télévisés. Récemment, un dernier verrou a sauté. Après avoir si longtemps réussi à couvrir sous un voile pudique les agissements de certains de ses prêtres, l’Eglise Catholique a été contrainte d’avouer l’inavouable. Et on a vu soudain resurgir, par centaines, en France et à l’étranger, des faits enfouis depuis dix, vingt, trente ans dans le secret des consciences. Si notre époque a tant de peine à regarder ses tares en face, qu’en était-il aux siècles passés ? Qu’en était-il à l’époque la plus pudibonde de notre histoire, sous la Restauration et la monarchie de Juillet ? Nous avons consulté les Archives Départementales de Charente Maritime : sans surprise, de telles affaires sont peu nombreuses sur cette période. Mais elles sont révélatrices, à la fois de la permanence de certains comportements humains et du changement des mentalités à leur égard.

L’affaire Grasset[1] en donne une bonne illustration.

 En 1825, les Pigot menaient à Marsans une existence sans histoire. Trois ans plus tôt, une ombre était venue un peu ternir ce bonheur. Grasset, un voisin, marchand de farines, avait tenté d’attirer les deux filles du couple, Eulalie et Victorine, âgées de 8 et 9 ans, en leur offrant des fèves et des fruits. Victorine avait accepté de le suivre dans une loge à cochons située dans son jardin. Eulalie, elle, avait refusé, et, voyant sans doute ce que sa sœur y faisait avec Grasset, était venue tout raconter à sa mère. Inquiète, celle-ci se rendit dans le jardin, appela sa fille, lui demanda où était Grasset. Pressée de questions, Victorine finit par avouer qu’il était dans la loge à cochons, mais qu’il lui avait défendu de dire où il se trouvait. La mère ramena sa fille chez elle et lui donna le fouet « avec menaces de tout autre chose si elle retournait chez Grasset ». Peu après, le père se rendit dans le magasin du marchand de farines à qui il fit, en présence d’un client, les plus vifs reproches. Mais le commerçant, l’air innocent, se bornait à répondre qu’il ne savait pas de quoi on lui parlait.

Le fouet pour l’enfant, les reproches pour l’adulte : le couple Pigot crut probablement avoir résolu le problème de la façon la plus adéquate.

Six mois plus tard, Eulalie et Victorine étaient emmenées en pension à Andilly chez les demoiselles Laurent. D’ailleurs, elles n’étaient pas retournées dans le jardin du voisin, les parents en étaient sûrs. Ils étaient donc tranquilles et ne pensaient plus à cette vilaine affaire. En 1825, ils avaient bien encore une fille à la maison, Noëmi. Mais elle n’avait que quatre ans.

 

Les faits reprochés

 

Le jeudi 7 avril, à 10 heures du matin, Noëmi demanda à sa mère l’autorisation de sortir pour aller chez sa tante Bonneau. Refus de la mère, insistance de l’enfant, nouveau refus.

Alors, par un curieux revirement, Noëmi dit à sa mère :

- Tu as bien raison, ma bonne maman, il ne faudrait point que j’irais dans le jardin de ce cochon de Grasset.[2]

- Pourquoi, ma bonne fille, que t’a-t-il fait, ce drôle ?

(Par ce drôle, la mère désignait le fils Grasset, âgé de 10 ans, car c’est à lui qu’elle a pensé d'abord en entendant sa fille parler de ce cochon de Grasset).

- Je ne veux pas te le dire, tu me fouetterais, je préfère le dire à ma tante Bonneau, elle ne me fouettera pas, elle.

Intriguée, la mère questionna à nouveau plusieurs fois sa fille, l’assurant qu’elle ne la fouetterait pas.

- Eh ! bien, attends que je ferme la porte, répond l’enfant, je te le dirai.

Elle alla elle-même fermer la porte, puis revint vers sa mère, lui disant « dans son petit langage » :

- Oh ! bonne maman, c’est bien vilain ce que je vais te dire, tu ne me fouetteras pas, bonne maman !

Et s’approchant de sa mère, elle la caressait des deux mains en disant toujours : tu ne me fouetteras pas, bonne maman ! Non, ma fille, répétait la mère sur le même ton, non, je ne te fouetterai pas !

- Eh ! bien, bonne maman, ce cochon de Grasset me lèche le cul.

La mère soudain repoussa légèrement sa fille :

- Oh ! la cochonne ! Que je te voie (encore) aller avec ce drôle !

- Bonne maman, ce n’est pas le drôle de Grasset, c’est le gros Grasset, son papa.

La mère se souvint alors de ce qui s’était passé trois ans plus tôt avec Victorine.

- Et que t’a-t-il donné pour cela ?

- Une carotte.

- Et t’a-t-il fait autre chose ?

- Non, je ne veux pas te le dire, puisque tu m’as grondée. J’irai bien le dire à ma tante Bonneau, parce qu’elle ne me gronde pas.

Impossible d’en savoir plus.

Or, les dames Pigot et Bonneau étaient brouillées depuis Carnaval dernier pour des propos légèrement tenus, et elles ne se parlaient plus.

La mère se rendit donc chez une voisine, madame veuve Pauchet, pour la prier de se rendre chez madame Bonneau et lui demander de l’avertir chaque fois que Noëmi se rendrait dans le jardin de Grasset. Puis madame Pauchet irait à son tour avertir madame Pigot.

(Toutes ces personnes étaient apparemment voisines les unes des autres, mais la maison des Pigot n’était pas attenante au jardin de Grasset, contrairement à celle des Bonneau).

Madame Pauchet revint une heure après :

- Oh ! madame Pigot, vous ne savez rien, je viens d’en apprendre bien plus ! « Comment se fait-il, m’a dit madame Bon­neau, que ma nièce Pigot ne sache cela que d’aujourd'hui ? je l’ai fait avertir, il y a quinze jours, de ce qui se passait, par sa sœur Vigneau-Lezet. »

Elle raconta alors à la mère tout ce qu’elle venait d’apprendre.

Un mois plus tôt environ, Noëmi était entrée chez madame Bonneau, sa grand-tante, avec son tablier plein de navettes sauvages, ces « racines qui se trouvent dans les jardins et qu’on arrache en les nettoyant ».

- Amusons-nous, dit-elle au fils de madame Bonneau, faisons la soupe.

Et les deux enfants se mettent à couper consciencieusement les racines des mauvaises herbes et jeter les morceaux, comme de véritables légumes, dans un vieux récipient, pour faire la soupe.

La tâche terminée, Noëmi se leva pour chercher d’autres racines. Le petit garçon se leva aussi pour la suivre :

- Reste là, je ne veux pas que tu viennes avec moi.

La tante s’étonne, pourquoi l’enfant ne peut-il venir avec elle ?

- Non, je ne veux pas que tu viennes avec moi parce que Grasset me gronderait.

De plus en plus intriguée, la tante insiste. Mais l’enfant ne cède pas.

- Non, non, je ne veux pas, parce que Grasset veut que j’aille toute seule dans son jardin.

- Et pourquoi ?

- Parce qu’il me fait quelque chose.

- Et que te fait-il ?

- Oh ! ma bonne tante, je ne veux pas te le dire, parce que Grasset me gronderait.

Soudain, la tante se rappelle la vilaine histoire survenir trois ans plus tôt avec ce même Grasset. Et maintenant, elle est bien décidée à mener l’interrogatoire jusqu’au bout.

- Pourquoi te gronderait-il ?

- Parce qu’il me l’a défendu.

- Et pourquoi te l’a-t-il défendu ?

Pressée de questions, l’enfant demande d'abord de fermer la porte, puis finit par avouer que Grasset est un salaud, qu’il lui léchait le cul derrière et devant.

- Où cela ? demande la tante.

L’enfant leva ses petits jupons et montra avec son doigt « le siège de la pudeur ».

- C’était dans son jardin ?

- Oui, c’était chez les cochons (dans la loge aux cochons).

- Et ne te fait-il rien autre chose ?

- Il a une grosse pinette, il l’a mise dans ma main et a pissé (sic) dedans.

- Tout ce que tu m’as dit là, il faut le dire à ta maman.

­‑ Oh ! non, ma bonne tante, Grasset a dit que maman me fouetterait, qu’il ne fallait pas le lui dire.

La tante eut alors une surprenante inspiration, qu’elle justifiera devant le juge d’instruction par la brouille entre la mère de l’enfant et elle :

- Eh ! bien, écoute, chaque fois que tu iras dans le jardin de Grasset, tu viendras me le dire, et je te donnerai un sou pour avoir des dragées.

Idée inspirée uniquement par la curiosité, ou par la volonté d’en avertir la mère, par personne interposée ? Elle l’avait fait avertir, dit-elle, par sa sœur, madame Vigneau-Lezet. Mais cette dernière ne fut pas appelée à témoigner, et on ne sait pas si c’est madame Bonneau ou bien madame Vigneau-Lezet qui n’a pas voulu ou pas trouvé le courage de raconter cette pénible histoire.

Quinze jours plus tard environ, Noëmi revient chez la tante en annonçant qu’elle avait quelque chose à lui dire. Quoi donc ? Elle était retournée dans le jardin de Grasset.

Un peu méfiante, avant de lui donner son sou et de l’interroger sur ce qui s’est passé, la tante use d’un stratagème : elle prétend que l’enfant veut la tromper pour obtenir d’elle de l’argent « afin d’avoir du bonbon ».

Et en effet, Noëmi reconnaît qu’elle ne venait pas du jardin.

Que penser ? A-t-elle menti en effet pour avoir du bonbon, ou au contraire, est-ce maintenant qu’elle ment, pour dire comme sa tante et reculer devant la difficulté de dire ce qui s’est passé ? Au fond, peu importe. Il reste qu’il y a eu mensonge. Et ce mensonge pèsera lourd. Quel besoin la tante avait-elle eu de faire pareille promesse ?

Noëmi revint une troisième fois chez madame Bonneau, autour du 4 avril, car elle avait quelque chose à lui dire.

- Et quoi ?

- Ce salaud de Grasset m’a mise un caillou dans mon petit trou.

- Comment, un caillou, ma fille ?

- Oh ! non, ma tante, c’est son pouce, vois-tu, il m’a fait grand mal, et ça me fait encore grand mal quand je vais pisser.

Les Pigot louaient une chambre de leur maison à une jeune lingère de 25 ans. Appelée à témoigner, celle-ci se souvint que quinze jours environ l’aveu fait par Noëmi à sa mère, alors qu’elle se trouvait aux latrines avec l’enfant, celle-ci lui dit qu’elle souffrait beaucoup. Sur le moment, la jeune femme n’y prêta pas attention, pensant que c’était un « échauffement ».

Ainsi les adultes laissèrent-ils échapper les messages envoyés par l’enfant pour les alerter de ce qui se passait. Ils étaient bien loin d’imaginer ce qui se passait, et l’affaire survenue trois ans plus tôt ne les avait pas tenus en éveil. Il fallut que l’enfant prononce des paroles presque explicites devant sa mère, malgré la peur d’être fouettée, pour que leurs yeux s’ouvrent enfin.

 

L’enquête judiciaire

 

Suppose-t-on au moins que, dès cet instant, tout se mit en route très vite ? On se trompe. Mise au courant par sa fille le 7 avril, la mère ne raconta l’événement à son mari que le 9 au soir. Etait-il absent dans l’intervalle ? Ou bien la mère craignait-elle sa réaction, avait-elle besoin de tout ce temps pour se décider, rassembler son courage, trouver les mots ?

Le lendemain matin, le père interrogea sa fille qui lui répéta tout ce qu’elle avait déjà dit. Puis il l’examina : il ne découvrit « qu’une rougeur si légère qu’[il] n’en fit pas de cas. »

L’indignation mise à part, son attitude laisse l’impression qu’il se préoccupe surtout de savoir si sa fille a préservé sa virginité. Elle est intacte : c’est l’essentiel, le voilà rassuré.

Gardons-nous tout de même de conclure. Car quatre jours plus tard, il se rend à La Rochelle dans le bureau du Procureur du Roi pour y déposer une déclaration à l’encontre de Grasset, « dans l’intérêt de la vindicte publique ».

Le procureur jugea l’affaire suffisamment sérieuse, et mit en branle la machine judiciaire.

Quelques jours plus tard, le juge de paix de Marans citait donc à comparaître les différents témoins : le père, la mère, les trois filles, la grand-tante, la veuve Pauchet et la jeune lingère. Puis, afin de « constater s’il existe encore sur cette jeune fille des traces de violence qui annoncent qu’il y a eu attentat à sa pudeur », il fit retirer dans une salle retirée Noëmi, accompagnée sa mère, et le chirurgien de Marans. Celui-ci ne découvrit rien.

Néanmoins, devant les déclarations concordantes des témoins, le juge de paix fit mettre en maison d’arrêt le prévenu.

Interrogé par le juge d’instruction, Grasset adopta le système de défense habituel : il nia tout en bloc. Au magistrat qui égrène une à une, sous forme de questions, toutes les accusations portées contre lui, il oppose la même réponse : non. « Ne vous êtes-vous pas permis... ? », « Ne lui avez-vous pas... ? », « Ne l’avez-vous pas... ? ». « Non », « Non », « Non ». Treize « N’avez-vous pas ? », treize « Non ». Pas de preuve matérielle, pas d’autre témoin que Noëmi et lui-même : c’est la parole de l’enfant contre celle de l’adulte. Quoi de plus simple que de traiter la fillette de menteuse ?

Il ne convainquit pas le magistrat, qui envoya le prévenu devant la chambre de mise en accusation, laquelle ordonna à son tour, le 5 mai, de le renvoyer devant la Cour d’Assises de Charente Inférieure.

Le 2 juillet, le Procureur Général du Roi dressa l’acte d’accusation mentionnant les attentats à la pudeur commis contre Noëmi Pigot et, trois ans plus tôt, contre Victorine Pigot, sa sœur.

 

Le procès

 

Le procès se tint à Saintes le 5 août 1825. Dès l’ouverture de l’audience, le procureur du roi demanda et obtint le huis clos pour les débats, « attendu que leur publicité serait dangereuse pour les mœurs. ».

Puis, toutes les personnes qui avaient déposé devant le juge de paix avaient été convoquées, renouvelèrent devant la Cour leur témoignage, après avoir prêté serment de dire la vérité. Seules, « les nommées Noémi Pigot, âgée de 4 ans et demi, Victorine Pigot, âgée de 12 ans, et Eulalie Pigot, âgée de 11 ans, (...) n’ont point prêté de serment, eu égard à la faiblesse de leur âge. »

A ces huit témoins à charge, l’avocat de l’accusé fit ajouter quatre témoins à décharge. Dans une telle affaire, ceux-ci ne pouvaient être que des témoins de moralité. Ils se succédèrent pour répéter que Grasset était un honnête commerçant, scrupuleux et intègre, jouissant à Marans de la meilleure des réputations. Nous savons aujourd'hui que ces qualités sont tout à fait compatibles avec un comportement sexuel répré­hensible. De telles déclarations n’auraient donc aucun effet sur un jury actuel. Quelle impression faisaient-elles sur un jury de 1825 ?

A l’issue des débats, les jurés se retirèrent en emportant les deux questions auxquelles ils devaient répondre :

Pierre Grasset est-il coupable :

1) d’avoir, il y environ 3 ans, commis un attentat à la pudeur, consommé ou tenté, avec violence, sur la personne de la nommée Victorine Pigot ?

2) d’avoir, en avril dernier, commis un attentat à la pudeur, consommé ou tenté, avec violence, sur la personne de Noëmi Pigot ?

Ils revinrent pour rendre leur verdict. Celui-ci ne manque pas de surprendre. Sur les deux questions, la réponse du jury est : « Non, l’accusé n’est pas coupable ».

Ainsi, toute cette affaire ne serait qu’une fable controuvée ? Noëmi aurait menti ? Trois ans plus tôt, Victorine et Eulalie aussi auraient menti ?

On ignore la teneur des propos échangés à l’audience par les différents participants. Peut-être des éléments nouveaux sont-ils apparus à ce moment, qui ont influencé la décision du jury.

L’accusé et son avocat, dit le procès-verbal, interrogèrent les témoins. Toute l’affaire repose sur le témoignage de la fillette, et celui-ci n’est pas sans faille. A sa tante, l’enfant avait déclaré que Grasset lui avait mis un caillou, puis, devant l’étonnement de l’adulte : « Oh ! non, ma tante, c’est son pouce. » Mais quelques jours après, devant son père et devant le juge de paix, elle déclarait encore que Grasset lui avait mis un caillou.

Belle occasion, pour un avocat, de mettre l’enfant face à ses contradictions. A défaut de pièces judiciaires attestant des paroles prononcées dans le prétoire, on peut tenter de les imaginer. « Un jour, tu dis que c’est un caillou, un autre jour, tu dis que c’est le pouce de mon client. Alors, où est la vérité ? » Confusion de l’enfant, même entourée de ses parents, devant tous ces hommes habillés noirs et l’imposant appareil judiciaire. Elle avait déjà tant de difficultés à parler de ces choses-là devant des personnes de confiance, comment entrer dans de tels détails devant des étrangers redoutables ?

« Eh ! bien parle donc ! as-tu perdu ta langue ? Alors, je vais te poser une autre question. Pour gagner un sou, tu es venue un jour dire à ta tante que tu venais du jardin de Grasset, alors que ce n’était pas vrai. Tu avais donc menti, n’est-ce pas ? » 

Si l’enfant se mit à fondre en larmes, qui s’en étonnerait ?

« Je crois avoir établi la preuve, messieurs les Jurés, que Noëmi Pigot est une menteuse. Vous avez entendu le rapport rendu par le chirurgien qui a examiné Noëmi Pigot, et qui atteste, je le cite : n’avoir « rien découvert qui annonçât la plus légère tentative sur ces mêmes parties, c'est-à-dire aucune contusion, aucune rougeur, enfin aucune lésion des parties extérieures de la génération.[3] ». Maintenant, condamnerez-vous sans la moindre de preuve un respectable commerçant, estimé dans sa ville, après cinquante années d’une existence exemplaire, sur le seul témoignage d’une enfant de quatre ans, menteuse avérée ? »

On peut se trouver ébranler, nous aussi. Noëmi n’a pas inventé toute seule, à quatre ans, ce qu’elle a raconté. Mais n’a-t-elle pu être influencée par des conversations avec ses sœurs, qui, elles-mêmes, trois ans plus tôt, auraient fabulé à partir de fait commis sur d’autres enfants par un autre adulte que Grasset ?

Cependant, on voit clairement par les témoignages que Noëmi n’a pas dénoncé un jour, tout à trac, son voisin, « d’être un salaud », mais a envoyé aux adultes des messages d’alertes, de plus en plus appuyés, jusqu’à ce qu’ils leur prêtent enfin attention. Ainsi, se confie-t-elle d'abord seulement à sa tante, de façon voilée, puis, au fil des questionnements, plus explicites. Elle se plaint de douleurs à la jeune lingère qui loge chez elle, sans plus insister ; quinze jours plus tard, enfin, elle avoue tout à sa mère. Si tout n’est qu’affabulation, quelle perfidie, quelle habileté diabolique, quelle maîtrise dans la construction progressive de son mensonge au fil des jours faut-il supposer ! Tout cela chez un enfant de quatre ans !

On comprend bien qu’en l’absence de preuves matérielles, les jurés ont déclaré Grasset non coupable, selon le principe que le doute doit bénéficier à l’accusé. Ce principe, nous n’y sommes pas moins  attachés aujourd'hui qu’on ne l’était en 1825. Pourtant, quel jury acquitterait encore Grasset ?

 

Quelque autres affaires

 

On a dénoncé, lors de l’affaire d’Outreau, la « sacralisation » de la parole de l’enfant. L’époque de la Restauration paraît bien avoir commis l’excès inverse, ainsi que le montrent d’autres affaires jugées à Saintes pendant la même période. Le rapport négatif du chirurgien a dû peser lourd, comme dans l’affaire Bouinot, attentat à la pudeur commis sur deux fillettes de six et dix ans, et qui ne repose que sur leur témoignage.  Dans l’affaire Leguay de 1824, également dénuée de preuves matérielles, l’accusé ne paraît bien avoir été condamné que parce qu’il avait avoué à la mère de la victime et promis de l’argent contre son silence, avant de tout nier devant le juge.

En matière de viol, nos ancêtres suspectaient toujours la femme d’être plus ou moins consentante. Aussi ne recevaient-ils une accusation en justice qu’en présence de preuves matérielles de résistance ou de violence. Ainsi le Répertoire universel et raisonné de justice[i] de 1827 affirme-t-il : « La déclaration d’une femme qui se plaint d’avoir été violée ne fait pas une preuve suffisante : il faut qu’elle soit accompagnée d’autres indices, comme si cette femme a fait de grands cris, qu’elle ait appelé des voisins à son secours, ou qu’il soit resté quelque trace de violence sur sa personne, comme des contusions ou blessures faites avec des armes offensives ; mais si elle s’est tue à l’instant, ou qu’elle ait tardé quelque temps à rendre plainte, elle n’y est plus recevable ». La femme que son agresseur avait menacée avec un couteau sous la gorge n’avait plus qu’à rabaisser sa jupe et ravaler sa honte. Et que penser du consentement d’un enfant ?

Totalement étrangère à la notion de traumatisme psychologique, l’époque ne voyait dans les actes pédophiles qu’une atteinte aux bonnes mœurs, et une violence morale infligée aux victimes, certes pénible, mais dont elle ne voyait pas les conséquences à venir. Lors des premiers agissements de Grasset, trois ans plus tôt, les parents Pigot s’étaient contentés de fouetter l’enfant et faire des reproches à l’adulte. Preuve d’ailleurs qu’ils voyaient l’un et l’autre coupables. C’est seulement la récidive de Grasset sur la fille cadette qui les poussa à intenter une action en justice. De même, dans l’affaire Leguay de 1824, l’accusation d’attentat à la pudeur sur une fillette de 12 ans fut-elle l’occasion de sortir de l’oubli un attentat de même nature commis par le même individu 7 ans plus tôt. L’époque ignorait le pouvoir libérateur de la parole : devant ces histoires de mœurs si délicates exposer en public, son premier réflexe était d’oublier ce qui s’était passé.

Encore ne faut-il pas s’exagérer sa pudibonderie. Noëmi trouve fort bien dans son petit vocabulaire les mots pour nommer les choses : ce qui, aujourd'hui, nous rassure un peu sur son développement psychologique futur. Même s’ils sont scandalisés, les adultes ne paraissent pas autrement surpris des agissements de Grasset : malgré l’absence de la télévision et des journaux, l’existence des actes pédophiles n’était pas ignorée, et se transmettait de bouche à oreilles.

Ces agissements pouvaient même faire l’objet d’un trafic, comme dans l’affaire Richard de 1820. Après avoir commis un attentat à la pudeur sur une enfant de 9 ans, Richard, accompagné de sa mère, sa sœur et son frère, vint le soir même supplier ses parents de « ne pas le perdre, d’assoupir cette affaire, et qu’ils prendraient les arrangements qui [leur] conviendraient ». Le père répondit qu’il « qu’il s’en rapportait à la décision du maire et de son adjoint ». On se donne donc rendez-vous le lendemain dans une salle de la mairie. Là, il est décidé que Richard paierait la somme de cinquante francs aux parents de la fillette en échange de leur silence. Tout porte à croire que l’affaire en serait restée là si la somme avait été effectivement versée. Avarice mal inspirée : condamné par le tribunal, Richard écopera de 7 ans de bagne.

Mais on est sidéré aujourd'hui de voir cet arrangement établi au grand jour, comme officiellement, sous la caution du premier représentant de l’autorité municipale. Au procès, chacun tenta de se disculper comme il put. Le maire fit porter toute la faute sur son adjoint, déclarant « qu’il sait que la famille Richard a fait des démarches auprès de son adjoint pour arranger cette affaire, et qu’elle avait offert une somme de 50 francs ; mais que lui personnellement n’avait voulu aucunement se mêler de cela. ». L’adjoint se défendit en assurant que si les propositions relatives à l’arrangement ont été faites devant lui, « la fixation définitive [de la somme] a eu lieu en présence et du consentement du maire, qui même trouvait la somme de 50 francs excessive. Qu’en ce moment il considéra, ainsi que ledit maire, cette affaire terminée ; que sous ce rapport, ils se sont dispensés l’un et l’autre d’en faire part à monsieur le Procureur du Roi. ». Quant à la mère, elle déclara qu’elle ne se souciait pas de l’argent et qu’elle ne cherchait qu’une seule chose : la justice pour son enfant.

De toutes les accusés jugés à cette époque à Saintes, les plus lourdement condamnés furent les frères Bellouard en 1824 : travaux forcés à perpétuité. Deux jeunes filles de 14 et 18 ans de La Flotte en l’île de Ré ramassaient ensemble de l’herbe dans la campagne quand deux hommes se jetèrent soudain sur elles. L’aînée parvenant à s’échapper, les agresseurs s’attaquèrent à la plus jeune, commettant sur elle, chacun à tour de rôle, des attentats à la pudeur. Quand l’aînée, qui s’était arrêtée à distance, essaya de venir au secours de sa compagne, un des frères la menaça de lui faire subir le même sort. Ils laissèrent enfin aller leur victime, les bras et le corps meurtris par les coups qu’elle avait reçus et les efforts pour se débattre.

 L’aînée raconta ce qui était arrivé à sa sœur, qui le rapporta à son père. Mais celui-ci apparemment se tut, car la mère de la plus jeune n’en fut informée qu’au bout de quelques jours en remarquant son extrême tristesse. Les parents mirent encore beaucoup de temps à prendre la mesure de l’agression : la jeune fille ne fut examinée par un chirurgien qu’au bout de six semaines : les meurtrissures au bras avaient disparu, il ne put constater que les traces de contusions résultant de la résistance qu’elle avait opposée.

Néanmoins, ces traces constituent une preuve objective qui fit une différence de poids par rapport à l’affaire Grasset. Car pour le reste, en absence d’autre témoin l’agression que les deux victimes, toute l’accusation reposait sur leurs seules accusations. Pourquoi croire celles de ces deux jeunes filles plutôt que celles de Noëmi, d’Eulalie et de Victorine ? Peut-être aussi, pour les jurés d’alors, la parole d’adolescentes de 14 et 18 ans semblait-elle plus digne de foi que celles d’enfants de 4 à 12 ans. Ne penchons-nous pas, aujourd'hui, pour l’opinion inverse ?

Surtout, aurions-nous pour les deux frères la même sévérité ? Comme dans la plupart des autres affaires jugées à l’époque, ils ont cédé à de soudaines pulsions, aussi violentes qu’aveugles, envers des victimes que le hasard avait placé sur leur chemin en un lieu écarté. A tout prendre, de tels violeurs brutaux et primaires ne valent-ils pas mieux qu’un pervers comme Grasset qui, sans violence, attire une fillette de quatre ans par des cadeaux, abuse d’elle, lui défend d’en parler à quelconque, et renouvelle ses agressions, à chaque occasion, aussi longtemps que l’impunité lui est acquise ? Pas plus que les parents de l’enfant ni les jurés, il n’était conscient des dégâts psychologiques qu’il provoquait. Pour tous, il n’y avait là qu’une inqualifiable indécence. Et quand les deux brutes écopaient du bagne à perpétuité, il était acquitté.

 

Au moins peut-on espérer que les trois mois passés en prison en attendant l’issue incertaine de son procès le dissuadèrent à jamais de recommencer. Car il revint chez lui, à Marans, en même temps que sa victime. Pendant longtemps, les Grasset croisèrent les Pigot à chaque coin de rue, sous le regard des habitants de la ville. La réputation du marchand de farine fut-elle ternie, malgré l’acquittement ? Est-ce au contraire sur la famille Pigot, stigmatisée par le jugement rendu, que pesa la réprobation générale ? Car le drame ne cessa pas avec le verdict rendu par le tribunal de Saintes. Il fallut sûrement bien des années pour cicatriser les blessures. Pour les enfants, sans doute leur existence entière. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Notes
 

[1] Le dossier judiciaire est conservé sous la cote 2U3 article 638 aux Archives Départementales de Charente Maritime à La Rochelle.

[2] Tous les dialogues sont reproduits textuellement, tels qu’ils transcrits dans les pièces du dossier judiciaire.

[3] Ce sont les termes mêmes du rapport.



[i] Répertoire universel et raisonné de justice, 1827, article Viol,  p. 607-608

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site