Une chouannerie plutôt bon enfant

 

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Certes, ce n’étaient pas des bandits chevronnés, les chouans des premiers temps sous la monarchie de Juillet. Depuis la Révolution, les campagnes ont toujours été sillonnées par des jeunes gens qui avaient eu la malchance de tirer un mauvais numéro à la conscription et préféraient battre les bois plutôt que faire l’exercice. Avec l’accession de Louis-Philippe au trône, leur nombre s’était accru, parce qu’on leur avait fait croire que le nouveau régime ne durerait pas, et qu’il leur suffirait de simuler la rébellion contre lui pour bénéficier de la reconnaissance du roi légitime, lorsqu’il reviendrait au pouvoir. Et ils avaient pris le nom de chouan, pour se donner un supplément de légitimité.

Ils se réunissaient d'abord en petites bandes de deux ou trois jeunes gens de la même commune, se déplaçaient de métairie en métairie, quémandaient une soupe, et se couchaient sur un pailler[1] en été, sous une grange en hiver. Puis au fil des mois, les bandes se regroupaient, se séparaient et se reformaient au gré des circonstances et des affinités.

Leur chef présumé, le « général Diot », était censé fédérer et commander tous ces groupes dispersés qui prétendaient agir sous ses ordres. Depuis la fin de 1830, à la tête de sa propre bande, il multipliait les actions séditieuses dans les petites communes de campagne autour de Bressuire, réquisitionnant les armes des notables et riches propriétaires, interdisant aux percepteurs de percevoir les impôts, menaçant les maires, fusillant les bustes de Louis-Philippe trouvés dans les mairies. Mais, quand au hasard de ses pérégrinations il rencontrait d’autres bandes, il leur recommandait de « nous tenir cachés le mieux que nous pourrions, de nous tenir tranquilles, nous annonçant qu'il y aurait bientôt du changement. ». Alors, ils « promenaient leur fusil » dans la campagne, et tuaient le temps comme ils pouvaient.

Puis, tout à coup, ­– est-ce par l’effet d’un ordre du « général », ou bien pour se prendre au sérieux, ou se désennuyer ? – on les voyait se lancer soudain dans une opération à la manière de Diot. L’affaire n’allait pas sans beaucoup d’amateurisme et de maladresse. Il leur fallait faire une belle dépense de menaces de mort, de cris, de jurons, pour réussir enfin à dérober leur fusil de chasse aux riches paysans, quelques bouteilles de vin au tavernier, et à l’épicière rétive un quarteron[2] de sucre. C’est qu’aucun crime n’avait encore été commis par la chouannerie et que les menaces de « brûler la cervelle » n’émouvaient pas beaucoup. Puis, comment s’effrayer devant l’irruption chez soi d’une dizaine de gaillards quand on en reconnaît deux ou trois, car ils habitent la même commune, et qu’on peut leur dire : « Pourquoi ne veux-tu pas me reconnaître, mon cher Pipet ? » Les personnes les plus exposées aux coups, les maires, les paysans qu’on soupçonne de dénoncer les chouans, courent souvent se cacher. N’importe, leur femme reste là, et c’est elle qui affronte les intrus, avec une belle attitude crâne. L’une d’elle, menacée d’être fusillée, ne les met-elle pas au défi de le faire ? En outre, si on réquisitionne les armes, si on prélève de la nourriture, on dérobe déjà avec plus de scrupules une casquette. Mais de l’argent, jamais : c’est du vol ! Dans le fond, une chouannerie honnête et bon enfant. Les premiers meurtres y mettront fin et déboucheront sur la chouannerie seconde manière, quand les braves garçons écœurés quitteront les bandes et que les malfaiteurs par vocation y entreront.

Pourtant, ces opérations comportaient aussi un volet politique : on y crie : vive Charles X !, on force le maire à répéter ce même cri, et on ne manque jamais de fusiller le buste de Louis-Philippe. Ces jeunes gens qui en général ne savaient pas lire avaient-ils une réelle conscience politique ? Avaient-ils une passion pour le drapeau blanc pour d’autres motifs que celui d’échapper à l’armée ? Difficile de le dire. L’opération effectuée les 3 et 4 août 1831 dans le bourg du Busseau et les communes environnantes par Jean Chouc et ses camarades ne répondra pas à la question[i]. Mais elle permettra de cerner beaucoup plus précisément le comportement et l’état d’esprit des chouans à cette période.

 

L’entrée de Jean Chouc dans les bandes

 

Après avoir tiré un mauvais numéro à la conscription le 25 janvier 1831, Jean Chouc, paysan de la commune du Busseau, a « travaillé tranquillement chez moi » au lieu de partir. Puis, le 21 avril, il est devenu réfractaire.

En quoi cela consiste-t-il ? « j'errais aux environs de chez nous. Lorsque j'avais besoin de quelque chose, je retournais le chercher le soir. Je couchais dans les champs ou dans les bois. J'étais tantôt seul, tantôt accompagné de deux jeunes gens de la même commune qui sont les cousins Pipet. Je n'ai point mené d'autre vie depuis ladite époque jusqu'au commencement (du mois d’août). »

Tout change vers le 15 juillet 1831 : « j'avais vu deux [réfractaires], quinze jours auparavant, avec lesquels nous avions passé la journée. C'étaient Falourd et Suaud. Dès cette première fois, ils nous engagèrent à aller avec eux, joindre les autres, qui, disaient-ils, étaient dans le pays au-dehors de chez eux. On dit bien que c'est de ce côté-là que se trouve Diot. Nous refusâmes de les suivre. »

Nouvelle rencontre le 3 août : « Quand ils revinrent au nombre de 6, et ils avaient alors Falourd à leur tête, ils nous forcèrent en quelque sorte à les accompagner. »

- Ont-ils employé des violences pour vous y contraindre ? demandera le juge d'instruction.

- Ils n'employèrent point de violence mais ils nous dirent qu'il fallait que nous allassions absolument avec eux.

Pendant toute sa courte carrière dans la chouannerie, Chouc n’aura pas une seule fois rencontré son chef présumé Diot.

Renoux, tisserand de la commune de Saint Paul en Gâtine, s’était laissé convaincre par Fallourd et Suaud, deux réfractaires de la même commune, de les rejoindre plutôt que son régiment. Deux jours après, ils reçurent la visite de Diot, accompagné d’une bande nombreuse, qui les encouragea à « nous tenir cachés le mieux que nous pourrions », etc., et donna un fusil au nouveau venu. Puis Renoux se sépara des deux autres mais continua de hanter comme eux les environs de Saint Paul en Gâtine où ils ont toujours vécu jusqu’à la grande opération du début d’août.« Nous nous mîmes à habiter dans les champs et les bois aux environs de chez nous. Nous allions chercher à la dérobée notre nourriture chez nos parents. »

Puis, le 3 août, Suaud et Fallourd qui apparemment marchaient ensemble vinrent trouver Renoux pour lui faire part de leur projet. Chacun prit son arme et la chargea. Puis, le petit groupe se rendit à la commune voisine de La Chapelle Saint Etienne, pour s’en adjoindre les 3 réfractaires qui y vivent. De là, ils allèrent trouver au Busseau trois autres réfractaires : Chouc et deux Pipet, les convainquirent et les emmenèrent avec eux. La bande, composée de 9 individus, tous armés, se sent maintenant assez forte : elle va entrer en action.

 Communes d origine des chouans et lieux de leurs op rations

La descente au Busseau dans la soirée du 3 août 1831

 

Pendant les deux jours que dura son opération, la bande opéra ouvertement, en plein jour, sans aucune précaution et avec une belle insouciance. Effet de l’inconscience de ces jeunes gens, ou de leur confiance dans le soutien, ou au moins la discrétion de la population rurale ? De toute évidence, les paysans s’interdisent de dénoncer des réfractaires à condition qu’ils ne s’attaquent pas à leur bien. Tant qu’on se contente de coucher sous leur grange, de manger leur soupe, tout va bien. Mais si on les moleste, les menace, fracture les serrures des coffres et des armoires, si leur vole leur fusil, c’est une autre affaire. Or, c’est bien pour tout cela que les 9 hommes se rendent au bourg du Busseau cet après-midi du 3 août : ils savent bien qu’ils vont faire des mécontents, qui n’auront rien de plus pressé que de tout raconter à la justice. Escomptent-ils sur l’éloignement de la brigade de gendarmerie la plus proche ?

Pas seulement.

Il était 6 heures et demie quand Louis Tapin, occupé à couper de la baillarge[3] dans un champ à l’entrée du bourg, vit au loin un groupe de plusieurs individus armés de fusils munis tous de leur baïonnette qui s’avançaient à travers champs. Ils le regardèrent sans un mot, et passèrent leur chemin. Mais, après 150 pas, ils s’arrêtèrent et parurent se concerter. Puis l’un d’eux se détacha, vint à la hauteur de Tapin et lui dit sans ambage :

- Ne bouge pas. Si tu bouges de là, je te brûle la cervelle.

- Ne craignez rien. Où voulez-vous que j’aille ?

Apparemment rassuré, l’homme, rejoignit les deux autres et poursuivit sa route vers le Busseau.

Mais Tapin, lui, n’était pas tranquille. Cette rencontre ne lui disait rien qui vaille, et il songeait à sa femme qu’il avait laissée au bourg. Enfin, au bout d’une heure et demie, il n’y tint plus et rentra chez lui. « En approchant j'entendis beaucoup de bruit mais quand je fus entré chez moi, je n'en sortis plus. J'entendis deux coups de fusil. »

D. Pourquoi l'un d'eux est-il retourné vers vous ?

R. Je n'en sais rien, mais je suppose que me connaissant tous et pouvant penser que je donnerais l'éveil au bourg en me rendant par les adresses, ils voulaient m’en dissuader. En effet, j'eus la pensée d'aller à l'Absie, mais je me dis qu'il y avait trop de distance et que je n'arriverais pas à temps.

Les chouans en ce moment ne manquaient pas de prudence. Il est vrai qu’ils étaient encore à jeun.

 Bourg du busseau cadastre napoléonien

Ils se dirigent d'abord chez Hervé, un riche propriétaire de la commune. C’est l’épouse qui leur ouvre, le mari étant absent. Aussitôt, ils la poussent de la pointe de leurs baïonnettes, exigent le fusil de chasse de la maison, sous peine de tout mettre « à feu et à sang ». Mais la dame, qui a reconnu dans le groupe 4 individus, notamment les trois réfractaires du Busseau, ne se laisse pas intimider. « Je leur affirmai que je ne le leur livrerais pas, que je préférais qu'ils me fusillassent, comme ils m'en menaçaient. J'étais même si transportée que je leur dis qu'ils n'avaient pas de cœur s'ils ne le faisaient pas. »

Résistance inattendue : les 9 gaillards pensaient qu’ils feraient peur aux femmes un peu plus que cela. Eh ! bien soit ! ils chercheront l’arme eux-mêmes. Les voilà qui se mettent à fouiller partout, ouvrir les tiroirs, renverser les lits, mettre enfin toute la maison sens dessus dessous. L’un demande les clés des armoires, mais un autre, sans attendre, fait sauter une serrure avec la crosse de son arme.

Ils trouvent enfin le fusil du propriétaire au chevet de son lit et s’en emparent. Maintenant, ils partent à la recherche de poudre et de balles. Ils réclament aussi du vin vieux. Car ils se flattent de n’exiger que des armes et de la nourriture. Pour l’argent, ils n’en veulent pas : « Ils me disaient qu'ils en avaient plus que moi, en remuant la bourse ». L’un d’eux prend la casquette du mari et donne la sienne à un de ses camarades, mais cela peut encore passer pour une réquisition militaire plutôt qu’un vol.

Tout ce remue-ménage n’alla pas sans faire un beau tapage qui emplissait le bourg tout entier.

François Charles, maréchal taillandier, travaillait dans sa forge quand il entendit du bruit venir du haut du bourg. Supposant quelque querelle d’homme, il sauta par la fenêtre de sa boutique et s’avança dans la rue. Il entendait distinctement « un bruit de voix, des jurements et des coups sortir de la maison de M. Hervé. ». En se dirigeant de ce côté, il vit un domestique du maire qui vint à sa rencontre pour le mettre en garde :

- Ne venez pas, ce sont les réfractaires du Busseau et d'autres qui sont chez M. Hervé, ils disent qu'ils veulent tuer tous ceux qui ont conduit Baty à Coulonges.

Deux jours plus tôt, en effet, un événement inattendu avait mis en émoi la population du Busseau : sur la porte de l’église, un drapeau blanc avait été apposé[4]. Aussitôt, dans la foule assemblée, il n’y avait qu’une seule voix pour dénoncer le coupable : Baty ! C’est Baty qui a fait le coup ! L’homme en effet est connu de tous pour ses convictions légitimistes non moins que son ivrognerie. Le jour même, la gendarmerie de Coulonges est venue au Busseau, a appréhendé l’homme et l’a conduit à la brigade, au milieu d’une grande affluence.

Or, François Charles était du nombre de ceux qui l’ont dénoncé ! L’esprit peu tranquille, et malgré tous les bruits qui frappaient son oreilles, ceux des coups portés contre les meubles, les cris réclamant des armes, et la voix de Mme Hervé qui affirmait n’en pas avoir, il rebroussa chemin. D’ailleurs, que pouvait-il faire ? Peut-être entendit-il les intrus réclamer à l’épouse son mari : « où est-il, ce bougre de jambe de bois, où est-il que nous lui passions la baïonnette au travers du corps ? » Sans doute était-il plus menacé qu’elle ?

 

Au bout de trois quart d’heure – mais peut-être le temps parut-il à Madame Hervé plus long qu’il n’était en réalité –, la bande s’en alla enfin et se dirigea vers sa nouvelle victime : le cabaretier Baty. L’homme n’a pas été choisi par hasard. Lui aussi a joué un rôle dans l’affaire de l’ivrogne au drapeau blanc : trois jours plus tôt, il est venu déposer son témoignage devant le juge de paix de Coulonges. Surtout où on l’avait vu un jour rôder auprès d’un champ où des moissonneurs avaient trouvé des trous dans les blés, formés par des personnes qui avaient couché là à la belle étoile. C’est était assez pour qu’on l’accuse de se mettre à la recherche des réfractaires, et le bruit en était parvenu à l’oreille de ceux du Busseau.

Quand la bande se présenta chez lui, il était, dit-il, dans sa cave « à tirer du vin ». N’avait-il pas entendu tout le tapage qu’elle avait causé chez Hervé ? En vérité, il se cachait, laissant à sa femme la pénible tâche d’affronter les 9 individus. De là, il les entendit réclamer sa présence, faire beaucoup de menaces, prétendre qu’il était allé chercher les gendarmes, et que s’ils n’avaient pas été capturés ce n’était pas de sa faute. Assurément, l’épouse en ce moment n’était pas à la noce. Mais s’il se montrait, ne mettrait-il pas sa vie en péril ? Elle, après tout, en mettant les choses au pire, ne risquait que des coups ! Il resta tapis dans sa cave.

Son épouse, d’ailleurs, face aux 9 énergumènes, ne faisait pas moins bonne figure que Mme Hervé.

- Il nous faut des armes, nom de Dieu ! criaient ces hommes. Où est Baty ?

- Des armes, je n’en ai pas, et mon homme n’est pas là.

Puis, elle ajouta, avec un regard entendu vers Chouc et les Pipet qu’elle connaît bien :

- Il y en a dans la compagnie qui doivent savoir que mon mari n'a pas d'arme ici. 

Comme chez Hervé, la bande se met à la recherche des armes. Tout en mettant la maison sens dessus dessous, ils interpellent l’épouse, au milieu des jurons :

- Où est Baty ? Il est peut-être allé chercher les gendarmes, c'est sa coutume d'aller nous dénoncer 

- Mon homme n'est point à vous dénoncer ni appeler les gendarmes ; il est allé mener notre bétail. D'ailleurs nom homme n'est point un dénonciateur, il faudra que ceux qui l'en accusent le prouvent.

- Il en a déjà bien assez dit, qu'il reste tranquille !

Cependant quelques-uns de la bande virent sur une aire derrière la maison, des hommes en train de battre le blé. C’est le grain de Baty qu’on est en train de récolter là : et Baty sans doute est parmi eux !

(Relevons au passage l’attitude toute en neutralité adoptée par les habitants des campagnes dans toutes les actions de la chouannerie : les rebelles font dans le bourg un affreux charivari, et les paysans - du moins ceux qui ne se croient pas menacés ‑ continuent de travailler à deux pas, comme à l’ordinaire).

Aussitôt, les intrus se précipitent dehors, et s’adressent au premier de ces hommes qui manient le fléau :

­- Est-ce vous qui êtes le maître de la maison ?

- Non, monsieur.

- Dites-moi où il est, ou je vous fous ma baïonnette dans le corps !

L’homme, âgé de 40 ans, est sabotier et le beau-frère de Baty. Il assure, sincèrement ou non, ne pouvoir répondre.

Près de lui se tient un autre voisin de Baty, Joseph Guérit, âgé de 29 ans. On se doute bien qu’il ne s’agit pas de Baty, dont la femme a plus de 40 ans. Compte-t-on sur sa jeunesse pour l’intimider et le forcer à avouer où se cache le propriétaire des lieux ? En tout cas, on se jette sur lui, on le prend à la gorge en criant :

- Tu es le maître de la maison, je vais te tuer !

Il a beau protester qu’il n’est pas le maître, et qu’il est simplement venu l’aider à battre son blé, rien n’y fait et les menaces tombent dru sur lui : s’il n’est pas Baty, qu’il dise donc où il se cache ! Ou on va le tuer !

Enfin paraît Fallourd, qui paraît commander la bande, et qui demande à ses camarades de relâcher le jeune homme : il le connaît bien, dit-il, et ce n’est pas Baty.

Quand elle rentre dans la maison, la bande est forcée d’admettre qu’elle ne mettra pas la main sur le maître de maison ni sur ses armes. Rentrera-elle bredouille ? Eh ! bien, à défaut de lui infliger la frayeur de sa vie, à défaut de dérober ses armes, on boira son vin !

La cabaretière descendit à la cave tirer 5 bouteilles. Puis ils réclamèrent de l’eau-de-vie. Il n’y en avait pas dans la maison ? Qu’à cela ne tienne ! La « fillâtre » (belle-fille) dut aller en chercher chez l’épicière voisine. Ils en réclamaient encore quand Falourd les en dissuada, « disant qu’ils n’étaient point chez eux ».

Ils s’en allèrent enfin, pour se rendre dans une maison voisine. Cette fois, c’est celle de Jean Teixier, un simple bordier, et c’est bien lui-même et non sa femme qui va affronter la bande. A-t-il été pris au dépourvu, ou bien ne se méfiait-il pas, ayant la conscience tranquille ? Il a tort, car si sa condition modeste plaide pour lui, un lourd handicap pèse sur lui : il est le neveu d’Hervé. 

Il se trouvait dans sa petite cour quand il vit arriver les 9 hommes qu’il prit d'abord pour des militaires.

Un des Pipet s’avança vers lui :

- Je te vois là, vieux, tu nous vois ?

- Il y a longtemps que nous vous avions vus, mes pauvres enfants, répond le bordier, en lui serrant la main.

­- Oui, répond Pipet « d’un air fier ».

Mais cette entrée en matière amicale ne préjuge pas de la suite. On entre « en foule » dans la modeste demeure, et on réclame au paysan son fusil. Il répond qu’il se trouve à Niort : il y a beau temps que ce prétexte ne fonctionne plus. Et comme chez les précédents propriétaires, les chouans mettent la pièce sens dessus dessous. En même temps, ils rudoient Jean Teixier, le poussent la baïonnette au corps, menacent de lui brûler la cervelle.

Au même moment, l’épouse Teixier qui travaillait sur une aire à battre le blé près du cimetière et qui, depuis quelque temps, entendait le charivari qu’on faisait dans le bourg, vit venir un habitant vers elle :

- Ne vous saisissez pas, mais ça ne va pas bien chez vous, tout est bouleversé.

Comment ne pas être « saisie » ? Et continuer à travailler tran­quillement sur l’aire ?

L’homme accepta de l’accompagner à sa maison « où était mon mari », mais ils s’arrêtèrent à une petite distance, et n’entrèrent qu’au départ des chouans. Ils découvrirent le mari seul, au milieu de la pièce bouleversée, le lit renversé, les armoires ouvertes, les serrures forcées.

Les chouans se dirigeaient maintenant vers la maison voisine : celle de Monneron, dont la femme tenait un commerce d’épicerie.

Ils demandèrent le fusil, elle n’en avait pas, et cette fois ils la crurent. Ils ne fouillèrent pas la demeure et s’en allèrent dans la maison prochaine.

C’est celle de Pierre Fouchereau, boulanger. L’homme est moins courageux ou peut-être plus raisonnable que les précédentes victimes. « Je leur ai donné mon fusil qu'ils ont emporté sans en payer ni demander la valeur. Ils ne m'ont point fait de menaces, ils ne m'ont rien emporté autre chose. »

 C’est alors seulement que la bande se rendit vers sa principale victime, étape cruciale et but principal de son opération : Martineau, le maire de la commune. N’aurait-elle pas dû commencer par lui ? Dans toutes ses expéditions dans les villages, Diot ne manque jamais d’aller chercher le buste de Louis-Philippe à la mairie et de le briser à coups de fusil. La bande du Busseau éprouverait-elle quelque réticence à agir ainsi ?

C’était en effet les sentiments de Fallourd. Cette fois encore, l’épouse seule était présente à la maison. Et elle était enceinte. L’irruption chez elle de 9 énergumènes ne risquait-elle pas de lui faire du mal ? C’est ce que plaida Fallourd.

Et pour calmer les plus excités, il accepta de s’y rendre, mais accompagné de deux hommes seulement, Chouc et un des deux Pipet, tous deux habitants de la commune. Et leur intervention fut d’une toute autre nature que chez les commerçants du bourg.

- Ne vous saisissez pas, madame, dit Fallourd en entrant, nous ne voulons pas faire de mal. Où est M. Martineau ?

- Il n’y est pas.

- Nous venons pour lui dire de faire toujours comme il a fait, c'est un bon homme.

Drôle de manière d’intimider un maire, nommé par le préfet, pour le dissuader d’obéir au gouvernement !

Et voilà que c’est l’épouse du maire qui, enhardie par ce ton, entreprend de leur faire la leçon !

Elle se tourne vers le Pipet, le moins résolu de tous, pour lui reprocher de « se trouver avec des hommes qui commettaient des excès ».

- J’ai reçu des ordres, et j’étais obligé de le faire, se défend l’autre.

- - N'auriez-vous pas mieux fait d'exécuter ce que vous aviez promis à M. Martineau qui vous avait tant recommandé d'obéir à la sommation qui vous avait été faite, de joindre votre régiment ?Vous lui aviez promis, pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?

Pipet ne sait que répondre, c’est Fallourd qui intervient pour le justifier. Lui n’est pas un réfractaire, mais un soldat qui a déserté :

- Ah ! Madame,  je sais ce que c'est que de servir ; je n'étais pas plus heureux au service de ce gouvernement que je ne suis.

Finalement, la dame offrit à boire aux trois hommes, qui acceptèrent, et l’on se sépara le plus cordialement du monde.

Maintenant, il restait à Fallourd à s’expliquer auprès du reste de la bande. Et le buste de Louis-Philippe ? Les trois hommes racontèrent-ils ce qui s’était passé ? Prétendirent-ils que le buste ne s’y trouvait pas ? Les autres ne furent pas convaincus. Ils n’étaient pas du Busseau, n’en connaissaient pas les habitants et se souciaient peu de montrer des égards envers le maire et son épouse. Ils retournèrent chez Martineau.

Et cette fois leur visite fut bien moins cordiale que la première fois.

- Nous venons vous demander le buste de Philippe, On va fusiller son portrait aujourd'hui, et plus tard on ira le fusiller ailleurs, déclarent-ils, non sans ponctuer leurs propos de force jurons contre la personne du roi.

L’épouse du maire tenta bien de résister un instant, prétendit ne pas avoir le buste, mais elle n’avait plus devant elle les hommes de la première délégation :

- Vous devez l'avoir, parce que  nous savons qu'il est chez tous les maires, et nous savons qu'il est dans la chambre de la mairie.

Nouvelles protestations.

- Nous ne voulons point vous faire de mal, mais puisque vous nous refusez ce portrait, nous allons faire la fouille chez vous.

A la pensée d’entendre chez elle mener le même charivari que celui qu’elle avait entendu chez ses voisins, tout son courage s’en alla.

La bande entra dans la « chambre de la mairie » ets’empara du buste. Puis elle le piqua au bout d’un baïonnette, et, le brandissant comme un trophée, elle s’en alla défiler dans les rues du bourg en chantant et en criant : « Vive Charles X ! » Et ils ajoutaient à qui voulait les entendre que sous trois semaines, on verrait bien autre chose. 

Enfin, pour imiter Diot jusqu’au bout, ils allèrent porter la statue de plâtre contre le mur de l’église, et tirèrent sur elle deux coups de fusil. 

Dès lors, leur tâche était terminée. Au moins pour la journée.

Ils revinrent chez Teixier pour lui réclamer du pain. Mais le bordier n’avait que du pain de seigle, alors qu’ils exigeaient du pain blanc. Ils ne relevèrent pas la réflexion de l’épouse : « Vous n’avez pas toujours été aussi difficiles. » et retournèrent chez Hervé, où ils obtinrent ce qu’ils voulaient, en même temps qu’une tarte aux prunes.

Ils emportèrent le tout et s’en allèrent coucher à la belle étoile, sur le pailler d’une métairie.

 

La bande poursuit ses désarmements dans les communes voisines

 

Le lendemain, les 9 hommes décidèrent de poursuivre leurs opérations : en 1831, la répression par les autorités légales n’était pas encore très efficaces, et les chouans pouvaient se permettre d’agir deux jours de suite. Puis, on aura remarqué que la bande de Fallourd ne brillait pas par son professionnalisme.

Dès 5 heures et demie du matin, ils se trouvent chez l’adjoint au maire de la commune de Saint Hilaire du Voust. Ils réclament à grands renforts de jurons le buste du roi, qu’ils promènent au bout d’une baïonnette et fusillent, comme ils avaient fait la veille.

Ce rite nécessaire accompli, ils s’en vont désarmer un propriétaire, puis déjeuner chez un autre. « Ils restèrent une demi-heure, mangèrent et burent 2 bouteilles de vin. »

Puis, de 10 heures à 2 heures de l’après-midi, on les voit dans le bourg de Saint Maurice des Noues, où ils réquisitionnent à nouveau des armes et brisent à coup de fusil le buste du roi. « Ils ont passé environ trois quarts d'heure chez moi, ont bu trois bouteilles de vin, de l’eau-de-vie, et se sont retirés. » dit l’un deux. Chez un autre, « ils ont bu deux bouteilles de vin qu’ils n’ont pas payé ».

Chez un autre encore, ils saisissent du fusil suspendu à la cheminée et fouillent les armoires à la recherche de poudre et de balles. Dans une armoire, ils trouvent de l’argent, auquel ils ne touchent pas. L’un d’eux s’empare d’une casquette, mais, sur les reproches de ses camarades, la repose là où il l’avait prise. Preuve que si leur conception de l’honnêteté était subtile, elle était également mal établie. Ils s’en allèrent, après avoir bu deux bouteilles de vin et emporté une bouteille d’eau-de-vie.

Un moment après,un habitant les rencontre au cabaret, et on ne s’étonnera pas qu’ils lui aient paru ivres. « Quelques-uns criaient : vive Charles X, à bas Louis-Philippe, nous savons bien qui nous sommes, mais nous ne nous rendrons pas. »

Le témoin ajoute, détail significatif : « Parmi eux se trouvait le nommé Falourd, c'est vraisemblablement celui qui portait un sabre, il était l'un des plus modérés, ainsi que 5 à 6 autres qui n'étaient là peut-être que par force. Je pense que du nombre de ces derniers était le nommé Chouc. »

Ils étaient sans doute bien éméchés quand ils se présentèrent devant le portail de la maison du maire. C’est l’épouse qui vint leur ouvrir, et elle expliquera plus tard pourquoi : « Ayant appris que les brigands étaient dans le bourg, qu'ils étaient armés de fusils, et prévoyant qu'ils allaient venir chez nous, j'allai en prévenir mon mari, qui sur l'avis que je lui en donnai se retira dans le jardin. » Ils réclament le buste, l’emportent et le fusillent. « Après qu'ils ont été sortis, mon mari est venu me retrouver. » N’en doutons pas : les chouans avaient encore à cette époque la réputation de ne menacer que les hommes et d’épargner les femmes.

Ils font encore irruption chez un métayer auquel ils laissent son fusil « ne le trouvant pas assez bon », l’un d’eux avale quelques cuillerées de lait, puis ils quittent le bourg.

 

Dans le courant de l’après-midi, on les retrouvera encore dans le bourg de Loge Fougereuse, puis dans celui de La Chapelle aux Lys, où ils procéderont encore à l’exécution militaire du buste de Louis-Philippe. Mais, on le sent bien, l’enthousiasme est retombé, les jambes sont fatiguées, les désarmements ne les amusent plus. Et puis, avouons-le, la tête leur tourne bien un peu.

Allons, il est temps de se retirer. C'est-à-dire : de se séparer. Car ces bandes d’une dizaine d’hommes ne se constituaient que pour les opérations militaires. En temps ordinaire, on ne se déplace qu’en groupes de deux ou trois, qui trouvent plus aisément à se noyer dans le paysage, ou se nourrir et se loger dans les métairies. Ainsi, Chouc et les deux Pipet retournent dans leur commune du Busseau, tandis que les 6 autres se dirigent vers le haut-pays.

 

L’arrestation de Chouc

 

Le lendemain matin, à 5 heures, tout est calme dans la métairie des Brétignolles, sur le territoire de la commune du Busseau. Les habitants néanmoins sont levés depuis longtemps : la journée de travail commence de bonne heure pendant l’été. Non loin de là, un détachement du 18e régiment d’infanterie légère, en garnison à Bourbon-Vendée (actuelle La Roche-sur-Yon), chargé de traquer les réfractaires, s’avance discrètement en direction des bâtiments. Seules, trois personnes dorment encore sur deux paillers, près d’un grenier à foin : c’est Chouc et les deux Pipet.

Après l’expédition des deux journées précédentes, les trois hommes n’auraient-ils pas dû redoubler de prudence ? Disparaître au moins une semaine ou deux au fond des bois ? Au lieu de cela, ils retournent coucher dans leur commune d’origine. Où cela ? Chez Gourdien, connu pour héberger des réfractaires. 

Aussi, ce n’est sûrement pas un hasard si, ce jour-là à cette même heure, le détachement du 18e Léger s’apprête à investir la métairie.

Au moment où il va pénétrer dans la cour, le lieutenant qui commande la troupe entend quelqu’un chanter très fort : c’est un domestique qui descend de l’échelle d’un grenier à foin. L’officier comprend aussitôt : l’homme cherche à avertir les rebelles de sa présence.

Ils se précipite sur lui, tandis que les soldats entourent la maison. Ils fouillent le grenier : rien. Le domestique prétend y être monté pour chercher un mouchoir.

Au même instant, un sergent demandait à un autre domestique s’il n’y avait pas à la métairie des réfractaires. L’individu répondit qu’il n’y avait personne, mais en même temps le sous-officier observait un autre homme qui paraissait vouloir se sauver furtivement. Il se retourne vivement vers lui : l’autre se met à courir. Aussitôt trois soldats se lancent à sa poursuite.

Deux autres militaires avaient observé le manège étrange d’un jeune homme, sans doute le fils de la maison, qui étendait de la paille sur le sol, au pied d’un pailler. Ils s’approchèrent, examinèrent l’endroit, et virent une casquette qui dépassait : c’était Chouc qui, en tremblant, les suppliait de ne pas le tuer.

On fouilla avec soin tous les bâtiments de la métairie : on trouva près de Chouc deux fusils, et quatre autres un peu plus loin. Mais on ne put rattraper les deux Pipet qui avaient dormi avec lui.

Mais si les autorités ne parvenaient à mettre la main sur eux, les habitants du Busseau, eux, pouvaient se rattraper sur leurs parents. Et ils ne s’en privèrent pas.

Le lendemain de l’arrestation de Chouc, le maire du Busseau, Martineau, vit passer devant chez lui le père d’un des deux Pipet. Il l’invita à entrer un moment. L’autre se doutait bien de ce qu’on lui voulait. Il ne se trompait pas. le maire lui demanda d'abord s’il n’y avait pas moyen de faire rendre à M. Hervé son fusil. Pipet, assure-t-il, ignore où il se trouve ? N’importe, Martineau insiste :

- Vous êtes riches, vous et Mairond (c’est le beau-père du fils Pipet), vous devriez payer le dommage que vos gens ont fait dans le Busseau. 

Pipet se fit tirer l’oreille, mais Mairond céda à la pression publique, ou peut-être à ses scrupules et son sens de l’honneur : il se rendit chez la femme Monneron et lui paya tout ce que les réfractaires lui avaient pris, même la bouteille d’eau-de-vie et le demi-quarteron de sucre que le cabaretier Baty avait envoyé chercher pour eux.

 C’était encore le temps de la chouannerie bon enfant.

 

 

 



[1] Régional (notamment Sud-Ouest). Meule de paille en gerbes ou en vrac (Trésor de la Langue Française)

[2] Quart de livre

[3] (Agriculture, vieilli, désuet) Un des noms vernaculaires de l’orge de printemps. Ce terme était par exemple utilisé en Poitou.(Wiktionnaire)

[4] L’événement est décrit en détail dans la chronique : Un tonnelier ivrogne et légitimiste. On y voit figurer quelques-uns des mêmes protagonistes : MM. Hervé, Martineau, le cabaretier Baty.



[i] Cette chronique est tirée de l’affaire Chouc, Fallourd et Grugé conservée aux Archives Départementales des Deux-Sèvres sous le numéro de dossier 2U153.

 

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