une contre-Terreur blanche en 1815

 

dossier de l'enquête effectuée par le pouvoir judiciaire

dossier de l'enquête effectuée par le pouvoir militaire

 

Ce 27 août 1815 à Saint Varent[1] aurait dû être une journée de fêtes et de réjouissances, dont on se souvient avec plaisir. Ce dimanche était en effet le jour de la fête patronale, où la jeunesse de la commune et des villages alentour se réunissait pour danser sur la place du Vitreau, pendant que d’autres s’entassaient dans les cabarets.

L’époque il est vrai n’était pas ordinaire. Deux mois plus tôt, la bataille de Waterloo avait scellé le destin de Napoléon, et permis le retour de Louis XVIII à Paris en même temps que les troupes d’occupation anglaises et prussienne.

Le pays avait appris la nouvelle avec des sentiments mêlés. A Nantes, le 12 juillet, des partis coururent la ville en criant : « vive l'Empereur ! » et « A bas les Bourbons ; les calotins et les aristocrates à la guillotine ! à la noyade ! ». A son arrivée, le nouveau préfet écrit : « La situation de la ville de Nantes, quoique assez calme en apparence, ne me laisse pas tout à fait sans inquiétude. Les partis y sont toujours en présence, les esprits très exaspérés de part et d’autre ; les rixes se multiplient, les haines se raniment. » A Fontenay, à la venue officielle du sous-préfet, une partie de la population crie : « Vive le Roi ! », et l’autre : « Vive les oies ! » ou « Vive l'Empereur ! ». Des royalistes injurient les soldats : ceux-ci croisent les baïonnettes, des cannes menaçantes se lèvent, et le commandant de la garde nationale doit intervenir pour empêcher le pire. A Angers, le drapeau tricolore, retiré sur ordre pour être remplacé par le drapeau blanc de la monarchie, est rétabli aussitôt par les soldats sur la tour du château. Dans les collèges de Vendée, les enfants sont politiquement divisés en deux camps, et des querelles éclatent presque journellement. En vain, les préfets tentent de « rapprocher les esprits, de concilier les intérêts, de rallier tous les cœurs à la bannière sacrée des lys ».[i]

Refoulés par l’avancée des troupes d’occupation étrangères, les débris de la Grande Armée battue à Waterloo avaient reçu l’ordre de se replier au Sud de la Loire. Les soldats, logés chez l’habitant, étaient disséminés en une multitude de petits cantonnements, attendant la suite des événements politique, et pressentant le prochain licenciement de l’armée[ii]. C’est ainsi qu’à l’époque de la fête patronale de Saint Varent, des soldats du 27e régiment de ligne se trouvèrent stationnés dans les communes voisines, notamment Maulais et Luzay. 

A Waterloo, pendant que l’armée de Napoléon se battait frontalement contre les Anglais retranchés sur Mont Saint Jean, ce 27e de ligne, avec le VIe Corps de Lobau dont il faisait partie, était resté en réserve une partie de la journée. Il fut engagé dans la bataille à l’arrivée de troupes prussiennes de Blücher, qu’il s’efforça de repousser pour l’empêcher de prendre de flanc l’armée impériale. A 13 000 hommes contre 35 000, l’aile droite française fit l’impossible pour résister à la pression ennemie, mais ne pouvait que finir par succomber. Ces combats de Plancenoit contre les Prussiens, moins célèbres peut-être que ceux de Mont Saint Jean contre les Anglais, n’étaient pas moins féroces et meurtriers. S’ils se sont montrés à la hauteur de leurs camarades, les hommes du 27e qui cantonnaient fin août à Maulais et Luzay devaient être de fameux soldats. 

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Les combats de Plancenoit, où les soldats de Napoléon s'efforcèrent de repousser les prussiens de Blücher

Or, non loin de là, cantonnait une autre armée : l’Armée Royale Vendéenne qui, elle aussi, dans l’Ouest, menait contre Napoléon le même combat que les troupes de Wellington et Blücher. Sans doute ses effectifs ne dépassent pas les 8 000 paysans[iii], ses principaux faits d’armes se limitent à quelques rencontres peu meurtrières, et qui se soldent pour la plupart par des défaites. C’est ainsi que les chefs vendéens, quelques jours après Waterloo qu’ils ignorent encore, acceptent de faire leur soumission à l’Empereur. Sans doute aussi, « le Vendéen de 1815 ne ressemble en rien au Vendéen de 1793 ».[iv]

Cette armée d’ailleurs n’a plus d’existence légale. Le 20 juillet, une ordonnance royale ordonnait le licenciement de tous les corps réguliers levés par les chefs, puisqu’ils avaient perdu leur raison d’être ; et il fallait rendre à l’agriculture les bras qui lui avaient été enlevés. Il fallait même restituer les 2000 fusils que les anglais avaient débarqués les 15 et 16 mai sur les plages de Saint Gilles et de Croix-de-Vie et qui avaient été acheminés aux divers combattants[v].

Mais ces armes dont ils ne s’étaient guère servi, les paysans ne voulaient plus les rendre.

Parmi eux, un habitant de Saint Varent, au lieu-dit de la Brosse : Jean Emoré. Il a 38 ans et s’intitule « capitaine de l’armée vendéenne ». Il exerce la profession de métayer[2], et, quelques mois plus tard, il déclarera celle de brigadier de gendarmerie, obtenue sans doute, comme d’autres, en récompense de services rendus. A-t-il pris part effectivement aux combats ? Quelle figure a-t-il faite au feu ? On l’ignore. Mais maintenant qu’il se trouve dans le camp des vainqueurs, comment n’en profiterait-il pas ?

C’est ainsi que quelques jours avant la fête de Saint Varent août, il convoque les « soldats » qui constituaient probablement toute sa « compagnie », et leur ordonne de venir en armes, le dimanche prochain.

Au vrai, cette « compagnie » n’est pas bien nombreuse : quatre hommes en tout et pour tout. Il s’agit des nommés Vergnaud, habitant de Saint Sauveur, Clochard, de Châtillon, et Jen-François Niort et François Roi, de Noirterre. Tous ces soldats exercent les métiers de cultivateur, tuilier, domestique, et ne sont pas de première jeunesse (l’un a 45 ans, deux autres ont 38 ans, seul le dernier a 21 ans). Leur armement est hétéroclite : Vergnaud a une carabine anglaise avec sa baïonnette, Clochard a deux pistolets, Niort un sabre anglais ; Roi enfin, le plus jeune de tous, porte un sabre briquet « tout neuf auquel on n’avait seulement pas donné le fil » : celui-là au moins n’a guère dû être vu au feu. Emoré, un peu mieux équipé, possède un sabre et deux pistolets. Il a soin en outre de compléter sa tenue d’une « espèce de dolman militaire » qui ressemble vaguement à un uniforme, ainsi que d’une sabretache[3] par lesquels il s’efforce de se donner une allure martiale. Pour mieux s’afficher aux yeux du public, deux d’entre eux au moins arborent sur leur veste une fleur de lys, qui les feront désigner, par tous ceux qui ne les connaissent pas, sous le terme de : Vendéen. L’ensemble, en vérité, ne formait pas un aspect bien redoutable. Mais au yeux des paysans et des boutiquiers de Saint Varent, il suffirait à faire impression et inspirer le respect.

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Un dolman de chasseur à cheval                                                           Une sabretache de hussard

C’est qu’en effet ils auront une mision à remplir ce jour-là : « S’il y a du trouble, leur dit Emoré, nous y mettrons la paix. ». Un peu plus tard, il expliquera qu’il avait voulu « faire la police ». 

Quel besoin de faire la police, dans une assemblée où des jeunes gens se réunissent pour danser et s’amuser ? Comme toutes les petites villes, Saint Varent n’a-t-elle pas des autorités chargées du maintien de l’ordre ? Mais ce mois d’août 1815 n’était pas semblable aux autres. Les événements récents troublaient encore tous les esprits, et Emoré, outre le désir de faire l’important en promenant ses armes au milieu de ses concitoyens, avait sans doute à cœur de faire triompher, par l’intimidation, la cause du Roi sur la fraction bonapartiste. Encore fallait-il, pour jouer ce rôle, se trouver dans un rapport de force suffisamment favorable. Or, trop sûr de son bon droit, depuis que le Roi régnait à Paris, Emoré sous-estimait l’amertume et l’exaspération de ses adversaires.

Un officier inspecteur expliquera quelques semaines plus tard : « La commune de Saint Varent se divise par sa position en pays de plaine et pays de bocage[4] ; il était naturel par conséquent que les habitants de ces deux parties fussent réunis à l’assemblée qui s’y tenait le 27 août dernier ; il y en avait donc qui avaient pris les armes ces derniers temps et d’autres qui étaient restés tranquilles et simplement en surveillance pour empêcher l’invasion de leur pays, chaque jour menacé. De là est née cette antipathie trop malheureusement prononcée et il était presque dans l’ordre des choses qu’elle fît explosion. »

 

Un calme apparent au milieu de la fête

 

Il est aisé, évidemment, de jouer après coup les Cassandre. Pourtant, le drame avait été pressenti par les habitants avant même qu’il se produise. Il était « dans l’air ». Le matin du 27 août, en effet, le cabaretier Roux entendit plusieurs personnes dire : « il viendra ce tantôt des Vendéens et des militaires à l’assemblée » ; à quoi le cabaretier leur répondit : «  Ce sera tant mieux s’il n’y a pas de fâcherie, on ne leur fera pas de mal et l’assemblée n’en sera que meilleure »

Ainsi, la venue en armes d’Emoré et de ses hommes était déjà de notoriété publique. Mais on connaissait également la présence des soldats du 27e à proximité de Saint Varent, et on savait ou on se doutait qu’ils viendraient eux aussi à la fête pour se divertir. Il ne restait plus alors qu’à espérer, sans trop d’illusion, qu’il n’y ait pas de fâcherie.

Quand, un instant après, Emoré entra dans son cabaret, le même Roux eut un mouvement de satisfaction : le Vendéen n’avait pas sur lui ses pistolets.

- Vous êtes un bon bougre, lui dit-il, si vous n’avez pas apporté vos armes.

Mais le soulagement fut de courte durée. Peu de temps après, Emoré revint et demanda au cabaretier d’envoyer un de ses enfants chercher ses armes chez lui. L’autre essaya en vain de l’en dissuader. Il lui proposa même de serrer ses armes dans une de ses chambres dont il lui donnerait la clé. D’ailleurs, que voulait-il donc faire avec ses armes, au milieu des chants et des danses de l’assemblée ? Emoré répondit simplement « qu’il en avait besoin ».

A 10 h et demie, les autres Vendéens entrent à leur tour dans le cabaret, armés. Même tentative de Roux, même refus. Ils disent qu’ils « ne veulent faire de mal à personne et espèrent que personne ne leur en fera non plus. » Sur ce, ils se rendent sur la place du Vitreau où se tient l’assemblée.

Sur les actes de ces cinq hommes pendant toute la matinée et le début d’après-midi de cette journée du 27 août 1815, les témoignages sont trop disparates et ponctuels pour pouvoir en donner un compte-rendu chronologique exact. Mais diverses anecdotes apportent d’utiles informations, des détails significatifs, qui finissent par composer un comportement général assez précis.

Pendant la messe, ils entrèrent dans un cabaret où ils firent « beaucoup d’embarras ».

- On ne boit pas pendant les offices ! déclara Emoré.

Les buveurs répliquèrent d'abord qu’ils ne faisaient pas de mal, puis finirent par s’en aller pour éviter tout incident.

Peu après, les Vendéens se portèrent devant l’église où ils formèrent une espèce de petit poste militaire, avec un factionnaire qui faisait les cent pas devant l’entrée.

On les entendit aussi, dans la maison du cabaretier Legai, crier des menaces et des injures : « Dis : vive le Roi ! ou je t’abats le col ! ».

Parfois leurs menaces et leurs intimidations prenaient un tour plus narquois. Niort et Vergnaud prétendaient être des gendarmes, et disaient à un habitant : « Je te mettrai la main au collet et les cordons si tu fais quelque chose. » Vergnaud, d’ailleurs, s’était vanté hautement dans divers cabarets « d’être venu à cette assemblée pour y faire ses farces. »

Dans le courant de la matinée, les premiers militaires du 27e parurent dans les rues de Saint Varent. Chaque fois qu’ils en croisaient un, les Vendéens le regardaient fixement, s’arrêtaient devant lui et le toisaient d’un air menaçant. Voyant leur manège, un habitant qui buvait tranquillement dans un cabaret préféra s’en aller : « Allons-nous-en, dit-il à ses amis, je crois qu’il ne fera pas bon ici. »

Le reste du temps, ils l’occupèrent à traîner leurs sabres et leurs pistolets au milieu de l’assemblée sur la place du Vitreau, ou à passer de cabaret en cabaret, pour boire et montrer encore leurs armes.

Un témoin assure même qu’Emoré avait reçu l’ordre de son chef, M. Gauvin, de se retirer, parce qu’il « pouvait lui arriver quelque accident par rapport à ses armes, se faisant un plaisir d’affecter et même de provoquer. »

Au reste, Emoré semble avoir pris son rôle un peu plus au sérieux que ses hommes. On ne le voit pas participer à leurs facéties. En revanche, il tient à cœur de remplir sa mission de « faire la police ». Prenant son repas de midi avec un ami au cabaret, il entend une dispute éclater entre les habitants. Il sort promptement pour rétablir le calme. Un instant après, il revient en disant que ce n’était rien.

En somme tout allait à merveille. Les cinq « soldats de l’armée royale » promenaient leurs sabres au milieu des habitants, faisaient des farces aux uns, menaçaient les autres, et tout le monde détournait le regard ou rentrait la tête dans les épaules pour ne pas attirer leurs provocations. Ils étaient les rois de l’assemblée, juste récompense de leurs efforts et leurs sacrifices au service de la cause monarchique.

Oui, selon les termes mêmes d’Emoré, « tout s’y passa parfaitement bien jusque sur les deux heures de l’après-midi, que des militaires qui étaient cantonnés dans les communes voisines vinrent à Saint Varent. »

Car, après l’heure du déjeuner, les soldats du 27e disséminés dans les fermes dans villages de Luzais et Maulay commencent à arriver. Ils viennent en uniforme, sans leur fusil, mais avec leur sabre qui fait partie sans doute à leur yeux de leur tenue militaire, comme leurs épaulettes et leur shako. Ce ne sont que de petits groupes de deux ou trois hommes qui se présentent, l’un après l’autre, conduits quelquefois par le paysan qui les héberge. Mais au fil des heures. Leur nombre de cesse de grossir, et s’élève bientôt à une cinquantaine d’individus.

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L'uniforme des soldats de l'infanterie de ligne (d'après le site Centjours-Mont-Saint-Jean.com)

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Des soldats de Napoléon

Voici par exemple Jean Garreau, laboureur et charpentier au Chillon, écart de la commune de Saint Varent, qui conduit à l’assemblée les deux caporaux qui logent chez lui. Partis de leur domicile à 3 heures, les trois hommes sont arrivés à Saint Varent vers 4 heures. Aussitôt, ils entrent dans une auberge « pour se rafraîchir ». Un moment après, ils sortent et se rendent sur la place du Vitreau.

En chemin, ils rencontrent Emoré, avec son bizarre accoutrement semi-militaire, qui aborde Jean Garreau et lui demande « ce que c’étaient que les militaires qui étaient avec lui ».  Jean Garreau répond que ce sont deux bons garçonsqui logent chez lui : Emoré dit que cela lui fait plaisir, les deux hommes se saluent et se quittent.

Le charpentier et ses deux soldats arrivent à l’assemblée. Pendant qu’un caporal se joint à la jeunesse pour quelques contredanses, l’autre se contente de les regarder avec son hôte. Puis, les trois hommes s’en retournent dans un autre cabaret, pour s’y rafraîchir à nouveau. Ils y restent environ une heure, quand à l’invitation du caporal danseur, ils sortent à nouveau pour se rendre sur la place du Vitreau. C’est là qu’il entendirent tout à coup des cris s’élever de la foule : « Aux armes ! On se bat ! On s’assassine ! »

Mais n’anticipons pas.

L’emploi du temps de tous les militaires présents est semblable à celui de ces deux caporaux : les cabarets, que l’on visite l’un après l’autre, entre deux passages à l’assemblée, dans laquelle on danse ou regarde les danseurs. Les témoignages sont unanimes pour relever l’attitude parfaite des militaires, qui participaient à la fête et se divertissaient en parfaite intelligence avec les habitants.

A vrai dire, l’attitude des Vendéens ne paraît pas moins irréprochable, à ce moment de la journée. Toutes les sottises dont font état les témoignages, ont été commises le matin. Est-ce à dire qu’on les a vus l’après-midi devenir soudain beaucoup plus raisonnables ?

Sans aucun doute. La vue d’une cinquantaine d’uniformes bleus ne pouvait manquer de les faire réfléchir. Même pacifique, la présence de tous ces soldats confirmait l’inquiétude sourde perceptible dès le matin. Une heure avant le drame, quelqu'un dit à un passant qu’il y avait ici des militaires et des Vendéens, et qu’on craignait un fâcheux incident ; « ce qui doit tranquilliser, ajoutait-il, que les vendéens avaient dit qu’ils n’attaqueraient pas les premiers et que les militaires de leur côté en avaient dit autant. »

Un autre, ouvrant la porte du cabaret Roux et voyant les Vendéens attablés avec leurs armes, se tourna vers ses amis : « n’entrons pas là, il pourrait y avoir discussion. (dispute) ». Faisant retraite pour entrer dans un autre cabaret, il croise en chemin Emoré avec son sabre et ses pistolets, il dit encore : « je crois qu’il y aura dispute parce que ces gens-là, avec leurs armes ont l’air de provoquer. ».

A ce moment, Saint Varent est devenu un baril de poudre, chacun sent bien qu’il suffit d’une étincelle pour provoquer l’explosion. Un regard hostile, une parole déplacée, un geste menaçant.

Cette étincelle, plusieurs habitants avaient voulu, le matin, la prévenir. En retournant chez elle après la messe, Marie Lenormand, voyant venir quelques soldats qui se rendaient à Saint Varent, les engagea instamment à retourner chez eux, parce qu’elle avait vu des Vendéens dans le bourg et craignait quelque dispute. Les héros de Waterloo devraient-ils avoir peur de quelques paysans déguisés ? Ils continuèrent leur chemin.

A peu près au même moment, un aubergiste s’était précipité au-devant de deux militaires qui venaient d’entrer en les suppliant, d’un ton effarouché, d’ôter promptement leur sabre et de se cacher, car, disait-il, « les brigands étaient dans la maison ». Les soldats paraissent avoir souri à l’inquiétude du cabaretier. « Ce n’est point le plan d’ôter son sabre et se cacher », répondirent-ils tranquillement. Ils s’assirent à table et causèrent avec la compagnie, sans être dérangés.

En 1815, Saint Varent ne paraît pas avoir de brigade de gendarmerie : le maintien de la paix publique étaient donc assuré par le maire, son adjoint et la garde nationale. En début d’après-midi, le maire se rendit sur la place du Vitreau, regarda un moment la population assemblée qui se divertissait tranquillement. L’adjoint également, de son côté, en sa « qualité d’officier de police » parcourut l’assemblée pour voir s’il n’y avait pas de trouble. Et, rassuré de de voir la jeunesse, militaires et civils mêlés, s’amuser en toute innocence, il rentra chez lui.

Mais la musique et la danse donnaient une apparence trompeuse de l’état d’esprit réel de la population. D’ailleurs, ce n’est pas sur la place du Vitreau que l’on pouvait le mieux mesurer l’état d’esprit réel de la population, mais dans les cabarets. Là, en interceptant certaines conversations, le maire ou son adjoint auraient pu mieux sentir l’hostilité sourde qu’excitait la seule vue des armes et de l’accoutrement des vendéens. Et qui, fait nouveau, se déguisait de moins en moins.

Des soldats jouaient aux boules quand deux Vendéens vinrent les invités à boire une bouteille avec eux. Ils déclinèrent l’invitation. A l’instant survinrent quatre autres soldats, les Vendéens aussitôt s’en allèrent. Et les militaires s’en allèrent ensemble au cabaret.

Deux soldats buvaient avec des paysans qui les avaient invités à leur table, quand paraît un individu armé d’un sabre et sa sabretache (Emoré). « Voilà un garde champêtre qui n’est pas costumé comme ceux de mon pays ! » dit l’un d’eux, un sourire narquois aux lèvres.

Dans un autre cabaret, vers 5 heures, on voit arriver trois Vendéens, qui s’attablent et boire à leur écot particulier, sans dire un mot aux militaires présents. Un paysan se penche vers ces derniers et leur dit tout bas de faire attention ces individus, car ils avaient projeté de les désarmer. A quoi les soldats répondent que ces hommes avaient grand tort, car eux-mêmes n’étaient venus ici que pour se divertir.

Au même moment, le frère de Clochard, un des Vendéens, s’aperçut que des militaires complotaient contre eux et résolut d’aller les avertir pour les engager de partir au plus tôt.

Les cinq hommes se trouvaient dans le cabaret de Roux, en la compagnie de soldats avec qui il s’efforçaient de fraterniser. Elle était bien oubliée, l’attitude belliqueuse du matin ! En entrant dans le cabaret, Emoré avait déclaré qu’il fallait boire à l’alliance de l’armée vendéenne avec tous les Français qui sont sous les armes, et il donna 14 sols pour payer deux bouteilles. La seconde proposition dérida les visages. Plusieurs soldats acceptèrent. Emoré invita aussi Garreau, le charpentier, et ses deux caporaux à qui il serra amicalement la main. Le cabaret apporta les bouteilles qui achevèrent de vaincre les réistances. « Nous devons être très contents, mes chers camarades, d’être maintenant réunis ensemble. » disait-il. Niort précisait même : « Maintenant nous sommes tous camarades ensemble et servons tous la même cause. ». Et les militaires acquiesçaient. Bientôt, on renonça aux verres, et on se mit à boire au même goulot, pour montrer qu’on était tous « frères et soldats » ! Un sergent major se lève pour partir : Emoré le retient et lui demande son adresse, afin d’avoir le plaisir de lui écrire.

Ils étaient environ 25 militaires dans le cabaret et la cour de Roux qui buvaient et dansaient. La femme  de l’un d’eux ayant demandé : « Est-ce que nous ne nous amuserons pas ? », son mari répondit : « Sois tranquille, nous passerons la soirée ici, j’y ai fait préparer le souper et nous nous divertirons bien. »

Au reste, Emoré était-il dupe de cette bonne humeur ? Après le frère de Clochard, l’épouse d’Emoré vint confier à son mari ses inquiétudes et l’exhorter à s’en aller. Rien ne prouve qu’il ait partagé leurs appréhensions, puisqu’il avait l’intention, après Saint Varent, de se rendre, toujours accompagné de ses hommes, à l’assemblée de Faye l’Abbesse. Néanmoins, il se rendit à leurs raisons et fit brider son cheval.

 

La rixe

 

Entre 5 heures et demie et 6 heures, les Vendéens sortaient du cabaret de Roux et s’engageaient dans la rue qui conduit de l’ancien cimetière à l’église.

Tout alla alors très vite. L’exaspération qui couvait depuis le matin et s’élevait insidieusement, creva d’un coup.

A peine sortis du cabaret, les hommes entendirent crier : « vive l'Empereur ! » dans le lointain. En même temps, Quétineau, un maréchal de Pierrefite, vint les prévenir que des esprits échauffés poussaient des cris séditieux, et qu’ils feraient bien de s’échapper au plus vite. Ce conseil parut à Emoré quelque peu intempestif. Allait-il fuir devant les bonapartistes, lui qui était venu, le matin, les intimider ? Il répondit « qu’en temps de paix, il ne fallait pas crier comme cela ». Quelques heures plus tôt, il se serait précipité vers les fauteurs de trouble pour « faire la police ». Maintenant, il se contenta de poursuivre son chemin.

Au même moment, trois militaires s’approchèrent du plus jeune des Vendéens et lui demandèrent pourquoi il se promenait ainsi armé dans l’assemblée. Roi leur répondit qu’il avait reçu pour cela les ordres de son capitaine qui chevauchait à quelques pas derrière lui, et qu’ils n’avaient qu’à s’adresser à lui.

Un autre soldat se dirigea vers Emoré et se campa au milieu de la route. Comme le Vendéen s’avançait toujours, l’autre lui lança d’un ton rogue :

- Ne faites pas passer votre cheval sur moi, la rue est assez large !

- Eh ! bien, rangez-vous un peu de côté ! réplique Emoré.

­­L’autre ne bouge pas, jure et répète son injonction.

Un autre soldat s’approche à son tour, demande ce qui se passe :

­- En voilà un qui veut faire passer son cheval sur moi !

­- C’est ainsi que vous en agissez ! s’exclame le nouvel intervenant en s’adressant à Emoré.

Et il lui demande de quel droit il se promène ainsi en armes.

Au même instant accouraient nombre de militaires et d’habitants qui formaient une attroupement autour des Vendéens. On va compter bientôt une quinzaine de soldats et une cinquantaine de civils.

A quelques pas de là, Vergnaud, armé d’une carabine avec sa baïonnette, est lui aussi pris à partie : « Pourquoi viens-tu ici avec des armes ? » lui demande Arnaud, un habitant d’Airvault, et surnommé, on se demande pourquoi (peut-être par une antiphrase ironique) : Bourbon.

Attiré lui aussi par le bruit, un sergent sortit d’un cabaret, perça la foule et, saisissant les rênes de son cheval, interpella Emoré : pourquoi cherchait-il dispute ?

Emoré répliqua qu’il était ici par ordre et que d’ailleurs cela ne le regardait pas. Il proposa néanmoins de lui montrer ses papiers. L’autre ne voulut pas les voir et lui intima l’ordre de rester tranquille.

A cet instant, le sergent se sentit piqué à la cuisse. Se retournant, il vit que c’était un Vendéen qui l’avait blessé, volontairement ou non, avec sa baïonnette. Il lâcha la bride, tira son sabre, et se mit à la poursuite l’homme qui s’enfuit à toutes jambes[5].

Pendant ce temps, les militaires entouraient toujours Emoré. Causant avec des militaires, Arnaud leur dit : « Si nous pouvions jeter l’âme à l’envers de tous les Vendéens, ce serait un bonheur pour la France ; il faut tuer ces sacrés gueux, ces coquins qui sont ici. » Et il se mit à crier : « vive l'Empereur ! » les militaires, des habitants aussi l’imitèrent. Piqués au vif, les Vendéens poussèrent à leur tour leur cri : vive le Roi ! imités également par quelques badauds. Sûrs de leur bon droit, ils défiaient effrontément leurs adversaires, feignant de ne pas voir l’énorme disproportion du rapport de forces. Que pesaient ces 5 hommes, au milieu de la cin­quan­­taine de soldats présents à Saint Varent, et d’une foule très majoritairement hostile ?

Sommé de descendre de son cheval, Emoré finit par s’exécuter. Mal lui en prend. Aussitôt on le serre de plus près, on le bouscule ; on lui arrache ses pistolets, sa fleur de lys ; Fayou, un garçon maréchal lui coupe le ceinturon de son sabre et s’en empare ; quelqu'un crie : « Aux armes ! c’est le chef des brigands, il faut le tuer ! ». Un autre saisit Roi au collet : « Arrête-là, brigand ! » Et s’adressant à la foule : « Il faut les désarmer tous ! » On répète : « Aux armes ! » La foule hurle à perdre haleine : « Vive l'Empereur ! vive l'Empereur ! » Et presque aussitôt les coups pleuvent : coups de pied, coups de poings. Coups de bâton. Coups de plat de sabre. Les habitants excitent encore la fureur des soldats avec leurs exclamations. Drouet répète sans se lasser : « vive l'Empereur ! c’est notre père, c’est le père de tous les honnêtes gens », et il saute à chaque cri qu’il pousse. L’ivresse collective, jointe à celle du vin, monte à toute les têtes. Alors les coups de plat de sabre ne suffisent plus. On veut voir le sang couler.

Un soldat menaçait Emoré de la pointe de son sabre : Arnaud dit Bourbon, placé derrière lui, lui pousse le coude, mais le soldat détourne son arme au dernier instant. Barbotin arrache d’un tas de fumier un tron (fourche en bois avec laquelle on enlève le fumier) et s’élance vers Emoré : il se vantera à maintes reprises que sans l’intervention d’un militaire, il lui aurait fendu le crâne.

Encore quelques « Vive l'Empereur ! » et l’irréparable se produit. Un coup de sabre s’abat sur la tête d’Emoré. Non le plat de la lame, mais le tranchant. Un deuxième coup lui fend l’arcade sourcilière, sur deux pouces de long. Et les vive l'Empereur ! continuent, plus fort que jamais.

En cet instant, on n’aurait pas donné cher de la peau d’Emoré.

C’est alors que survinrent le maire et de Dezanneau, capitaine de la garde nationale.

Le maire se trouvait sur la place du Vitreau quand il entendit la clameur qui s’élevait du côté du cabaret Roux, vers lequel couraient également plusieurs personnes. Contraint par son devoir, il passa son écharpe et se dirigea sur les lieux. En chemin, il fut heureux de croiser M. Dezanneau, qui avait vu, de son côté, un soldat, son sabre nu à la main, dire aux autres : « Camarades, aux armes, on se bat ! » C’est au même moment qu’un grand cri s’éleva sur la place du Vitreau, entendu par tous les témoins : « On se bat, on se bat ! On s’assassine ! »

Les deux hommes se précipitèrent sur les lieux. Ils percèrent la foule, s’interposèrent entre elle et Emoré.

- Messieurs, la paix, la paix, point de tumulte ! s’écrie le maire.

A peine a-t-il achevé qu’il sent un grand coup de plat de sabre frapper son épaule. Il se retourne : le soldat cette fois le menace de la pointe de son arme :

- Ôtez-vous de là, vous courez risque d’être tué.

C’était plus que n’en pouvait supporter le maire. Après tout, n’avait-il pas accompli son devoir ? Il prit la menace comme un bon conseil, et s’enfuit à toutes jambes.

Dezanneau de son côté faisait les mêmes exhortations :

- La paix, mes amis, ne versez pas le sang.

Les efforts de certains militaires pour détourner les coups portés par leurs camarades le confortaient, bien qu’il en eût reçu aussi sa part de plats de sabre. Mais un dernier coup de tranchant de sabre sur la tête couverte de sang d’Emoré, eut raison de tout son courage. Il sentit que sa propre vie aussi était menacée, des « Sauvez-vous, monsieur Dezanneau » achevèrent de le convaincre, et il s’enfuit à son tour.

L’action du maire et du capitaine de la garde nationale n’avaient pas suffi à ramener le calme, mais elle eut un résultat déterminant : elle permit de gagner du temps.

Pendant que se déroulait ce tumulte, chez M. Froger, l’adjoint au maire, on avait fini de dîner, et on se préparait à passer dans la salle de bal. Il y avait là notamment M. de Bournizeau, juge de paix, M. Lambert, notaire public, ainsi que trois officiers du 8e régiment d’infanterie légère : la bonne société de Saint Varent fêtait à sa manière ce jour d’assemblée, et dansait dans la grande salle de la maison de l’adjoint, pendant que les paysans dansaient sur la place publique.

La survenue au milieu de cette belle assemblée de messieurs Resveau de Bière et Rousseau, tous deux propriétaires à Saint Varent, jeta soudain la consternation. Ils avaient entendu le cri « On se bat ! On s’assassine ! », ils avaient vu courir les soldats vers le cabaret Roux : tout le monde comprenait ce que cela signifiait.

M. de Bournizeau, le juge de paix, poussa d'abord cette exclamation où se résumait l’opinion de toute la population de Saint Varent :

- Pourquoi Emoré est-il venu avec ses armes ?

C’était bien là en effet la clé de toute cette affaire.

Mais pour le moment, il s’agissait d’empêcher le pire, on mesurerait ensuite les responsabilités de chacun.  Bournizeau se tourna vers les officiers :

- Messieurs, comme officier de police, je suis forcé d’aller remettre l’ordre et la paix, mais cela vous regarde autant que moi, car ce sont vos gens qu’il faut surtout faire retirer.

Les militaires objectèrent que les chouans armés pourraient leur faire un mauvais parti. On convint d’une juste répartition des tâches : le juge de paix s’emploierait à faire retirer les Vendéens, et les officiers feraient de même envers les soldats. Et on se porta aussitôt vers le cabaret Roux, sur la route du cimetière.

La conduite des officiers sur « le champ de bataille » (selon l’expression de Bournizeau) fut exemplaire. Il ne fallait rien moins que cela pour calmer les furieux.

L’un d’eux, major qui ne portait même pas son uniforme, se précipita sur un soldat qui avait le sabre nu et le saisit au collet :

- Que faites-vous, scélérat ? vous troublez la tranquillité publique.

- Vive l'Empereur ! réplique l’autre. C’est notre père !

Un peu plus loin, un adjudant prend à partie un autre forcéné :

- Que faites-vous, gredin ? Est-ce la conduite que doit tenir un brave militaire ?

Pour toute réponse, le soldat lui porte sur la poitrine la pointe de son sabre. L’officier ne se laisse pas intimider :

- Si tu as du cœur, enfonce, j’ai assez souvent bravé la mort dans les combats pour ne pas craindre la pointe de ton sabre.

Le juge de paix s’efforça aussi de raisonner le premier militaire qu’il rencontra :

- il est bien étonnant que vous veniez troubler la tranquillité d’une fête où nos habitants se sont fait un plaisir de vous admettre.

- Mêlez-vous de ce qui vous regarde ! répond l’autre.

Aussitôt, de Bournizeau fut comme étourdi par une formidable clameur, le cri de vive l'Empereur ! poussé à pleins poumons par les habitants, auxquels les militaires répondirent. Au milieu du vacarme, le juge de paix eut la stupeur de distinguer quelques vive le Roi ! qui s’efforçaient de répliquer à la clameur séditieuse. Il aperçut alors le nommé Baptiste, royaliste notoire, qui gesticulait et paraissait prêt à se confronter aux soldats. Il alla vers lui :

- Viens, retire-toi !

- Monsieur, avons-nous un roi ou un empereur ?

- Mon enfant, répondit doucement le juge de paix à cette question embarrassante, nous avons un roi pour la vie, et le cri de : vive le Roi est le seul qui doit être prononcé ; mais ce n’est pas le moment d’une pareille discussion. Viens... 

Il s’efforçait à emmener l’imprudent quand il se sentit lui-même violemment entraîné en arrière. C’était un habitant de Saint Varent qui, les larmes aux yeux, le conjurait de s’enfuir pour sauver sa vie. Il résista un moment puis céda à ses instances. En se retirant, il se retourna, vit un des officiers qui l’avait accompagné sur les lieux et qui tenait tête aux soldats et leur ordonnait de retourner dans leurs cantonnements.

Tous ces efforts n’étaient pas vains. Car au même moment, profitant de la diversion provoquée grâce à eux, Emoré et son épouse réussirent à s’échapper des mains de la foule, rétrogradèrent devant un groupe menaçant qui se dirigeait vers eux, puis se réfugièrent dans la maison de Froger dont l’épouse ferma promptement la porte à clef.

Dans la rue, la résolution des officiers commençait à dégriser les soldats et contrebalancer l’influence que les habitants par leurs cris exerçaient sur eux. Ainsi, Drouet père continuait à pousser des « vive l'Empereur ! » et des : « Merde pour le roi ! » en sautant et dansant. Quelqu'un lui faisait-il des remontrances :

- Tu es venu ici sans doute pour nous faire assassiner, sacré gueux de royaliste ? Si j’avais une épée, je te la passerais à travers le corps, mais tu ne perds rien pour attendre

Et avec d’autres habitants, tels Fayou ou Arnault dit Bourbon, il reprenait ses cris.

Un caporal, qui ne paraissait pas partager la ferveur collective, s’entendit interpeller par eux :

- Criez donc vive l'Empereur ! Comment, vous ne criez pas ? il faut tous les tuer, ces coquins de Vendéens qui sont venus nous chercher querelle, et nous interrompre dans notre divertissement !

Les soldats commençaient-ils à se disperser ? Les « paysans » les arrêtaient et s’efforçaient de les ramener en criant sous leur nez leurs vive l'Empereur !

Mais les premiers mouvements d’obéissance entraînèrent les autres, un sergent du 27e, survenu sur les lieux, eut raison des dernières résistances, les soldats dégrisés prirent le chemin de leur cantonnement. Le calme retomba peu à peu sur Saint Varent.

Emoré n’avait pas été seul la victime de la vindicte populaire.

Niort, ayant mis la tête à la porte du cabaret de Roux, avait vu le traitement qu’on faisait à son chef. Il s’esquiva furtivement, traversa la foule, vint le nommé Chatenay qui rentrait chez lui, et vint le supplier de lui sauver la vie. Chatenay le fit discrètement entre chez lui, ferma ses portes et fenêtres, cacha le chouan sous le lit qu’il barricada encore de chaises. La nuit tombée, il le reconduisit jusqu’à un quart de lieue de Saint Varent, pour lui éviter d’autres désagréments.

Roi, pris au milieu de la foule avec Emoré, avait reçu sa part de coups de sabre (plat et tranchant). Il est vrai qu’aux vive l'Empereur !, il n’avait pas craint de répondre par de vigoureux vive le Roi ! La venue de Dezanneau le tira d’affaire. Le Vendéen refusant de donner son arme à ses agresseurs : « Donnez votre sabre, lui ordonna Dezanneau, et suivez-moi. ». Il obtempéra et se sauva à toutes jambes. Poursuivi par un soldat, il reçut encore un coup de sabre mais parvint à s’échapper.

Clochard s’en tira à meilleur compte : aussi s’est-il laissé désarmer et s’est enfui sans demander son reste. Peu après, Roux eut la surprise de la voir réfugié dans sa cave, et il accepta de l’y laisser jusqu’à la fin des troubles.

 

Un Vendéen malchanceux

 

Il restait un dernier Vendéen. On se souvient que l’un d’eux avait piqué un sergent avant que la rixe n’éclate et pris la fuite. Il s’appelait Vergnaud, et il portait l’armement le moins discret de tous, avec sa carabine prolongée d’un baïonnette.

D’autres autres militaires l’abordèrent :

-         Que fais-tu là avec ton fusil ? Veux-tu te battre ?

Ils exigèrent qu’il ôte sa baïonnette : le Vendéen s’exécuta de mauvaise grâce, mais il la suspendit à la boutonnière de sa veste.

 Alors, saisissant un prétexte quiconque, les soldats commen­cèrent à lui appliquer des coups de plat de sabre sur le corps. Puis des coups du tranchant. Le Vendéen s’écroula à terre, et, le visage en sang, supplia ses adversaires :

- Ne me faites pas de mal, je ne veux pas vous en faire.

Les soldats le laissèrent pour s’en aller prêter main-forte au groupe qui entourait Emoré.

Mais Vergnaud n’était pas tiré d’affaire. A peine s’était-il relevé, étourdi par les coups, aveuglé par le sang qui lui tombait sur les yeux, qu’il entendit un groupe surexcité qui se dirigeait vers lui en criant vive l'Empereur !  et : Tuez ! Tuez !

Vergnaud comprit : c’est de sa vie qu’il s’agissait.

Trois coups de sabre, appliqué sur l’arrîère, le côté et le devant du crâne, lui avaient entaillé l’os jusqu’à la dure-mère qui enveloppe le cerveau. Le sang ruisselait sur son visage, dans son cou, imprégnait tout le devant et le dos de sa chemise. La vue du sang, qui avait apaisé la colère des premiers agresseurs, paraît bien avoir excité la rage du groupe qui survint alors, composé de trois ou quatre militaires encouragés, entraînés, survoltés par les vociférations d’une vingtaine d’habitants.

Rassemblant toutes ses forces, Vergnaud prit la fuite en direction du moulin du pont. Plusieurs témoins ont décrit cette course désespérée d’un homme ensan­glanté, poursuivi par la foule forcenée et hurlante qui criait : il faut en finir ! et qui lui jetait des pierres. 

Quelqu'un qui croisait son chemin lui dit au passage :

- Sauve-toi, mon pauvre Vergnaud, tu es perdu.

Mais il s’éloigna par peur des projectiles lancés par les furieux.

Un autre, attiré à sa fenêtre, lui cria :

­ - Mon cher ami, sauvez-vous par là dans ces derrières.

Puis, à l’apparition des poursuivants, il ferma prudemment sa fenêtre.

Enfin, un habitant, avec « un gilet rond bleu et un chapeau à haute forme » qui courait plus vite que les autres parvint à rejoindre Vergnaud et le renverser d’un grand coup de bâton.

Les soldats arrivent, l’un d’eux lui plonge son sabre dans le flanc, et s’exclame en le retirant : « Pour toi, tu es bien mort. » Et aussitôt, ils ses retirent, satisfaits.

La foule, elle, n’était pas encore satisfaite. Couché au milieu de la route, baignant dans son sang, le Vendéen respirait encore. Le soldat n’avait pas achevé son travail. Charrier, un des plus furieux, s’écria :

- Comment, ce scélérat n’est pas encore mort ? Il faut l’achever.

Et il lui lança une pierre sur la tête, bientôt imité par plusieurs autres forcenés.

Combien d’individus lancèrent des pierres sur Vergnaud ? combien l’atteignirent effectivement ? combien de temps dura cette lapidation ?

Les témoignages manquent de précisions sur ce point. Ce que l’on sait, c’est que trois jours après, les enquêteurs trouvèrent sur l’endroit « huit pierres de différentes grosseurs qui toutes sont plus ou moins empreintes de sang ; et même sur l’une d’elle nous avons remarqué qu’il y avait encore deux cheveux de collés ; nous les avons toutes recueillies soigneusement afin de servir de pièces de conviction ; elles pèsent ensemble la quantité de 7 kg ». Et que longtemps après, quand les furieux eurent laissé la place aux curieux, le malheureux Vergnaud respirait toujours.

Car peu après le départ des militaires, pendant que Saint Varent retrouvait sa tranquillité, la nouvelle circula dans les rues et les cabarets : un Vendéen avait été tué, il gisait sur le chemin qui conduit au moulin du pont. On se transporta donc sur les lieux (un témoin dira qu’il avait suivi « l’impulsion de la foule », un autre déclarera qu’il y avait là beaucoup de monde), et l’on resta pendant une heure à observer le spectacle parce que l’homme était encore vivant et tardait à mourir, et qu’on voulait le voir pousser son dernier soupir.

Curieusement, dans toute cette foule, pas un seul homme ne paraît avoir songé à porter secours au malheureux. Est-ce hostilité, indifférence, peur d’une dernière flambée de violence ? Enfin, Merceron et Geai, deux habitants de Saint Varent, « craignant que ce malheureux ne fût écrasé par les bestiaux qui pouvaient passer par ce chemin » le transportèrent dans le pré voisin, puis, « croyant bien faire », comme ils le dirent aux enquêteurs, revinrent déposer de la poussière sur la mare écarlate et jeter les pierres ensanglantées dans le fossé.

Il fallut attendre l’arrivée du maire pour voir apporter une assistance véritable au blessé. Il fit aussitôt dénouer sa cravate pour qu’il respire un peu, et chercher Michel Nepveu, chirurgien de Saint Varent. Celui-ci prescrivit des soins conformes à l’art de la médecine de l’époque : il lui fit boire quelques gouttes d’eau-de-vie. Mais l’état désespéré de Vergnaud était assez connu de tous : l’instant d’après, il expirait.

Sa mort même ne suffit pas à faire taire les rancunes des habitants. Quelqu'un ayant affirmé (d’ailleurs à tort) qu’il avait été tué avec sa propre baïonnette, un nommé Talou, marchand à Saint Varent, dit tout haut :

- Tant mieux, ça lui est bien dû : pourquoi portait-il une baïonnette ? 

 

L’enquête judiciaire et l’enquête militaire, menées en parallèle

 

La nécessaire enquête judiciaire s’ouvrit les jours suivants dans un contexte politique difficile.

Rentré en France « dans les fourgons des armées étrangères », le gouvernement de Louis XVIII conduisait la France au bord de la guerre civile. Partout le drapeau blanc avait les plus grandes difficultés à remplacer le drapeau tricolore. Certaines régions étaient le théâtre d’une véritable « Terreur blanche », d’autres voyaient se multiplier les rixes, dans lesquelles les royalistes, comme à Saint Varent, n’avaient pas toujours le dessus[vi].

Dans ces circonstances, la pacification des esprits était une priorité absolue aux yeux de tous les responsables, y compris au sein de l’institution judiciaire et au sein de l’armée.

Dès le 30 août, le commandant du 27e régiment de ligne, venu à Saint Varent effectuer sa propre enquête, résumait ainsi l’affaire à son supérieur :

« Cette malheureuse affaire éclate comme un coup de fusil, de sorte qu’on n’a pu savoir qui l’avait provoquée, qui a donné les coups de sabre et comment cela était venu.

Les paysans rapportent la chose plus à l’avantage des militaires de la division. Ils disent que les Vendéens ont été les premiers à provoquer la rixe en courant dans la fête, armés de sabres, de pistolets et de fusils et qu’ils s’étaient de plus flattés la veille de faire boire les militaires et de les désarmer, s’ils le pouvaient. On ne sait, mon général, qui croire dans tout cela. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il y a des torts autant de part que d’autre. Les paysans même s’en sont beaucoup mêlés. »

Le 3 septembre, le général Ambert, commandant la 9e division militaire, rapportant les faits dans une lettre au ministre de la guerre, ne se montre pas moins circonspect :

« Dans toute autre circonstance et dans tout autre pays, cette affaire ne serait considérée que comme le résultat d’une de ces rixes qui peuvent avoir également lieu dans quelque partie que ce soit du royaume, et dont les coupables seraient recherchés et livrés à la justice avec impartialité ; mais il est à présumer qu’il n’en sera pas de même dans le lieu de la scène, où malheureusement les passions ont encore trop d’empire.

Je fais rechercher avec soin tous les militaires qui se sont trouvés à Saint Varent, et particulièrement ceux qui ont pris part à cette rixe ; deux sont déjà arrêtés, un troisième s’est échappé. J’ai ordonné de nouvelles informations et j’attendrai des ordres supérieurs pour savoir si les coupables doivent être livrés à la justice civile ou jugés par le conseil de guerre de la 12e division militaire, vu la dissolution de l’armée. »

Ainsi, une enquête a été diligentée par le pouvoir militaire, des soldats ont même été arrêtés. Qui sont-ils ? Que leur reproche-t-on ?

Ils s’appellent Laymerie et Labbé, tous deux voltigeurs, et, dans une lettre à leur général, reconnaissent qu’étant à boire dans un cabaret et entendant crier dehors : « Aux armes ! », ils sortirent, virent un attroupement de paysans et de militaires entourant un Vendéen qui frappait à gauche et à droite avec son sabre et le désarmèrent, non sans que des coups aient été portés de part et d’autre. Selon eux, un trompette de voltigeurs blessa le Vendéen qui fut poursuivi à coups de pierres et de bâtons par les paysans.

Peut-être les deux hommes ont fait plus qu’ils ne l’avouent, et pourraient bien faire partie des plus coupables : ce sera à l’enquête de l’établir.

Or, cette enquête, nous l’avons sous les yeux, elle a servi à composer le récit qui précède. On aura peut-être remarqué qu’on y trouve le nom de quelques habitants de Saint Varent et des communes voisines : Arnaud dit Bourbon, Fayou, Barbotin, Charrier, les Drouet père et fils. Mais nulle part ceux de Laymerie, de Labbé, ni d’aucun autre militaire. C’est qu’en effet aucun nom ne figure dans les multiples témoignages recueillis par l’instruction. Les civils dans les dépositions déclarèrent qu’ils ignoraient le noms des soldats, et les soldats, les noms des civils. Cela est naturel. Mais les soldats ignoraient-ils aussi le nom de leurs propres camarades ? Non, mais ils refusaient de les dénoncer. Cela aussi est naturel. Ce qui l’est moins, c’est que le capitaine Lauga qui conduisait l’instruction ait respecté leurs scrupules sans chercher à en savoir plus. Ce qui l’intéresse, c’est de connaître la réalité des faits. Non de trouver des coupables. Pour une raison très simple : pour lui, les militaires, même meurtriers, sont innocents. Ce sont les Vendéens les vrais coupables.

Dans un rapport résumant les pièce de sa procédure, il s’en explique : « Toutes les circonstances montrent donc évidemment que ce malheureuse affaire n’est qu’une suite des troubles qui ont agité le pays, qu’elle n’eût sans doute pas eu lieu si des hommes vendéens n’étaient pas venus à Saint Varent avec leurs armes, sous le vain prétexte d’y maintenir l’ordre, quoiqu’ils ne se soient pas même fait connaître du maire de l’endroit... »

Et il conclut : « Je me suis parfaitement convaincu que les passions sont extrêmement irritées de part et d’autre, que l’intérêt public exige nécessairement qu’on les fasse taire ; le meilleur moyen d’y parvenir est de ne donner aucune suite à ce qui est arrivé à Saint Varent ; un oubli total serait sans doute plus généreux et servirait mieux la chose publique qu’une poursuite rigoureuse telle que veut la commander le parti vendéen. »

Comme la plupart des officiers, le capitaine est probablement, au fond de son cœur, un ardent bonapartiste. Comment condamnerait-il ses soldats ?

 Mais, dès le 3 septembre, la justice civile, qui de son côté menait sa propre instruction, sans pouvoir apparemment citer à comparaître aucun soldat du 27e, demandait à la justice militaire de lui livrer au moins ceux qu’elle avait arrêtés : « Comme ils ont commis le crime hors de l’étendue de leur cantonnement, conjointement avec de simples particuliers et que d’un autre côté il paraît que le nombre des prévenus non militaires  excédera celui des militaires, je pense, monsieur, d’après les lois en la matière, que vous devez renvoyer par-devers moi les soldats du 27e qui sont arrêtés afin qu’ils soient jugés par les tribunaux ordinaires. ». Non sans préciser aussitôt : « Veuillez, monsieur, je vous prie, me faire part le plus promptement possible de votre manière de voir à ce sujet. », donnant à sa demande le ton de la sollicitation plus que celui de l’injonction.

Le pouvoir militaire, on s’en doute, montra peu d’empressement à répondre au vœu de la Justice. Allait-on lui donner en pâture les mal­heureux Laymerie et Labbé, contre lesquels, et pour cause, l’instruc­tion n’avait retenu aucune charge ?  

Au bout de deux mois, tout au plus accepta-t-on de lui transmettre ses pièces de son instruction. Le procureur du Roi ne cacha pas son mécontentement : « L’état dans lequel se trouve cette instruction ne permet pas qu’on puisse de suite prononcer sur le sort des militaires : en effet en lisant ces pièces je n’y ai trouvé ni mandat décerné contre eux, ni interrogatoire subi par eux et enfin le tribunal n’a pas saisi la Cour par une ordonnance de prise de corps.

En second lieu, l’esprit dans lequel cette affaire m’a paru instruite la couleur qu’on veut y donner, la différence totale qui se trouve entre les mêmes témoins entendus par M. le capitaine rapporteur et par M. le juge d'instruction empêchent que cette affaire puisse être jointe de suite à l’autre et qu’elle puisse être jugée aux prochaines assises. »

Cette dernière phrase appelle un commentaire. En confrontant les deux instructions, nous avons pu trouver, ça et là, quelques contradictions mineures chez un même témoin. Pour autant, parler comme le procureur du Roi de « différence totale » est pour le moins excessif. En revanche, on a cru sentir quelquefois que « l’esprit dans lequel cette affaire a paru instruite, la couleur qu’on veut y donner »  n’étaient pas ceux de la stricte objectivité. On ne peut nier par exemple que les dépositions soient plus favorables aux soldats dans l’instruction militaire que dans l’instruction judiciaire. Surtout, de fréquents éloges appuyés sur le comportement des hommes du 27e, ne manquent pas de surprendre. Volontairement ou non, consciemment ou non, nombre de témoins eurent soin devant le capitaine Lauga de défendre les militaires.

Le procureur du Roi, qui se trouvait dans l’état d’esprit opposé, en conçut naturellement quelque humeur. D’autant que l’instruction judiciaire qu’il avait engagée de son côté était confrontée aux mêmes difficultés. Si elle établissait clairement les faits, elle peinait aussi à identifier les responsabilités. Dans ce crime, par leurs cris séditieux, leurs appels au crime, leurs coups de bâton et de pierre, les habitants avaient été les instigateurs, et les soldats, les exécutants. Ce n’était pas sans mal qu’on avait pu nommer les individus qui criaient le plus fort : Vive l'Empereur !  Parmi ceux qui avaient frappé Emoré, on avait réussi à obtenir les noms de Fayou, reconnu par le Vendéen, et celui de Barbotin qui s’en était vanté quelque jours après. Charrier s’était vanté, également d’avoir achevé Vergnaud à terre : et l’on eut le nom d’un de ceux qui lui jetèrent des pierre. Mais ce n’étaient là que quelques-uns des coupables. L’affaire s’était déroulée au grand jour, sous les yeux de dizaines de curieux. Ne mettrait-on la main que sur quelques boucs émissaires ? Et, confrontés à la mauvaise volonté de l’armée, faudrait-il laisser impunis les soldats qui blessèrent Emoré, celui qui tua Vergnaud ?

Quand l’autorité militaire se décida enfin à livrer ses deux prisonniers, ou plutôt le seul Labbé, car Laymerie paraît s’être évadé, on dut se rendre à l’évidence. Ce Labbé n’était qu’un pauvre diable qui avouait simplement avoir vu Emoré ensanglanté et entendu crier : vive l'Empereur !, et qui obéit aussitôt à l’injonction faite par les officiers de se retirer. Mensonge ou vérité ? Comment savoir ? Aucun élément tangible n’existait contre lui, aucun fait précis ne pouvait lui être reproché ; l’interrogatoire qu’on lui fit subir est éloquent à ce sujet. On le remit en liberté.

 

Le procès aux Assises s’ouvrit le 15 décembre. Sur le banc des accusés se tenaient Fayou, Barbotin, Charrier, Arnaud dit Bourbon, les Drouet père et fils.

On reprochait au premier d’avoir désarmé Emoré et frappé Vergnaud : il admettait avoir ôté son sabre mais pas d’avoir coupé son ceinturon d’un coup de couteau. Il niait également avoir donné à Vergnaud le coup de bâton qui l’avait jeté à terre et livré à ses assassins.

On reprochait au second d’avoir voulu fendre le crâne d’Emoré d’un coup de fourche : il assure que si on l’a vu avec cette fourche dans les mains, c’est parce qu’il l’avait ôtée à un militaire, pour l’empêcher de s’en servir.

On reprochait au troisième d’avoir lapidé Vergnaud : il admet s’être vanté d’avoir jeté une pierre contre lui, mais elle fut lancée à plus de 60 pas, elle n’était pas plus grosse qu’un œuf de poule et il ne sait même pas si elle a roulé jusqu’à lui.

On reprochait enfin à tous les accusés les cris séditieux de : vive l'Empereur !

Quand le jury revint de la salle des délibérations, le public entendit un verdict singulièrement indulgent. Et d’autant plus surprenant que sa décision était unanime.

Aucune des charges les plus sévères n’avait été retenue : on n’avait admis que celles dont les accusés étaient convenus.

Personne n’a été témoin direct du coup de fourche de Barbotin, du jet de pierre de Charrier : acquittés.

On avait reconnu Fayou dans l’homme qui avait frappé Vergnaud parce qu’un témoin le décrivait vêtu « un gilet rond bleu et un chapeau à haute forme », et que deux autres témoins, qui avaient remarqué ce même individu à son costume, avaient appris qu’il s’appelait Fayou. D’ailleurs l’accusé niait farouchement. Le jury trancha sur cette circonstance : non coupable.

Barbotin et Charrier, qui figuraient parmi les plus furieux, avaient eu la bonne inspiration de nier les cris de : vive l'Empereur ! ou de prétendre qu’ils y furent forcés par les militaires : acquittés.

Le 25 août 1815, dans les rues de Saint Varent, cinq hommes avaient été lynchés par la foule, l’un d’eux avait eu le crâne entamé de trois coups de sabre, un autre avait été tué : et on ne put retenir contre les coupables que le motif de cris séditieux, pour prononcer des condamnations à 4 et 6 mois d’emprisonnement. Encore ce verdict ne fut-il obtenu que par l’application rétrospective de la loi toute neuve relative aux cris séditieux : elle avait adoptée par les chambres le 9 novembre 1815, un mois avant le procès et 3 mois après les faits.

En ces temps troublés, mêmes les jurés paraissent avoir voulu contribuer à la réconciliation entre les Français. Ou peut-être ces notables, artisans et commerçants de Niort et des communes alentour étaient-ils restés dans leur cœur de fervents bonapartistes ?

 

 

 



[1] Chronique tirée des dossiers judiciaires 2U74 et 3U1 conservés aux Archives Départementales des Deux-Sèvres

[2] Si l’on en croit du moins la déposition de l’adjudant major Evrard, du 8e léger

[3] « Sac plat qui pend au sabre de certains cavaliers » Littré

[4] le pays de plaine était majoritairement bonapartiste, et le pays de bocage, royaliste.

[5] C’est du moins ce qu’il prétend. Ce détail, confirmé par aucun autre témoignage, n’est peut-être qu’un alibi pour prétendre qu’il n’a pas pris part à la suite de la rixe.



[i] Emile Gabory, Les bourbons et la Vendée,  Perrin, 1923, pp. 1-9

[ii] voir laLettre du commandant Coudreux à son frère, du 14 août 1815,  sur le site: http://lettres.memoires.19e.free.fr

[iii] Emile gabory, Les guerres de Vendée, rééd. Robert Laffont, p. 827

[iv] Emile gabory, Les guerres de Vendée, rééd. Robert Laffont, p. 831

[v] Emile gabory, Les guerres de Vendée, pp. 812-813, et Les bourbons et la Vendée, pp. 60-61

[vi] Henry Houssaye, 1815, T. 3, la seconde abdication et la Terreur blanche, 1921, pp. 548-553

 

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